• Tag Archives: Rue Boulard

Vendredi 5 octobre 1917

Cardinal Luçon

Vendredi 5 – + 11°. Nuit tranquille. Pluie. Visite du Général Gaucher qui vient m’inviter à aller dîner avec lui et ses officiers à Champigny. Visite du Lieutenant de Jouvenel (de la famille Juvénal des Ursins) qui m’apporte des photographies, et me dit qu’il est de la famille de mon illustre prédé­cesseur, qui a réhabilité Jeanne d’Arc. Via Crucis in Cathedrali. A 8 h., violente canonnade française. Attaque : on a pris 3 canons que l’on a vus ce matin rue Boulard.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Vendredi 5 octobre

Canonnade au nord-est de l’Aisne et sur les deux rives de la Meuse, plus active sur la rive droite.
Les troupes britanniques ont, de nouveau, attaqué un large front à l’est d’Ypres. Elles progressent de façon satisfaisante et ont fait déjà un certain nombre de prisonniers.
En représailles du bombardement de Bar-le-Duc, nous avons bombardé Francfort et Rastadt.
Sur le front italien, la bataille continue sur les pentes occidentales du San Gabriele. Des attaques ennemies, répétées, entreprises avec l’aide de nombreuses troupes d’assaut, ont été brisées par les feux de nos alliés. Ceux-ci ont capturé au cours d’un raid, 4 officiers et 22 soldats.
Sur le reste du front, duel d’artillerie habituel.
Un aéroplane ennemi a été obligé d’atterrir dans les lignes italiennes au-dessus de Anzéa. Les pilotes ennemis ont été faits prisonniers.
Sur le front russe, vive canonnade réciproque dans la région de Jacobstadt : fusillade dans les autres secteurs.
Sur le front roumain, les Austro-Allemands ont reculé au nord-ouest de Sotriné, abandonnant leurs tranchées pour prendre des positions plus favorables.
Dans la Baltique, des hydroplanes allemands ont effectué une reconnaissance près de Seret, sur l’île d’Oesel, et près de Gamache. Il y a eu 70 morts et 44 blessés.
Une escadrille d’avions allemands a survolé le village de Krasnovau, lançant 80 bombes, tuant 3 soldats et en blessant 4.
Les raids allemands sur Londres on fait en neuf mois, 940 victimes, dont 191 morts.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

Share Button

Lundi 30 avril 1917

Louis Guédet

Lundi 30 avril 1917

961ème et 959ème jours de bataille et de bombardement

11h3/4 matin  Temps magnifique, splendide, très chaud. Toute la nuit bataille acharnée et bombardement de notre quartier où une 12aine (douzaine) d’obus de gros calibre à 30/40 mètres de la maison qui n’a eu que des vitres cassées et des éclats. 1 ou 2 chez Houbart, 14, rue Boulard, 1 entre la rue des Capucins, au coin de la maison qui n’a pas éclaté, 1 ou 2 dans le jardin de l’usine Benoist, 3/4 dans les numéros 19, 21-23, 25 et 27 de la rue Boulard, aussitôt Ducancel, une victime tuée. M. Guilliasse (Eugène) du 27, employé chez Camuset banque et 3 ou 4 autres blessés.

Nuit d’angoisse, terrible, c’est réellement trop souffrir. Je suis anéanti, rompu, apeuré. C’est trop d’agonie !! C’est un miracle que nous n’ayons été touchés plus gravement. C’est un miracle…  Çà a commencé vers 11h50 du soir, et n’a cessé que vers 1h1/2 du matin. Je suis sans force et sans courage.

8h1/2 soir  Il est exactement tombé 9 obus, et tous sur le trottoir de droite, numéros pairs de la rue Boulard, et les victimes et dégâts ont été côté impair comme pour Maurice Mareschal et Jacques, l’obus tombant souffle sa mitraille et ses éclats plutôt en avant. Je suis à peine remis, à 11h3/4 çà commençait à bombarder mais vers le Palais de Justice et la rue de Tambour. Vers 3h Poste, lettre de ma chère femme et de mon petit Maurice, cher Petit, non cela me fait trop de mal d’y songer. Hôtel de Ville où je rencontre Guichard qui me dit que Lenoir, que j’avais aperçu à la Poste, est là avec M. Nibelle, Député radical socialiste de Rouen (Maurice Nibelle (1860-1933)). Je veux me retirer, mais Guichard insiste pour que je reste serrer la main à Lenoir, ce que je fais quand ils descendent du campanile de l’Hôtel de Ville d’où ils voulaient voir Brimont. Lenoir toujours cordial me présente à Nibelle qui lui aussi a été suppléant de Justice de Paix. Nous causons un instant du bombardement de la nuit. Ils paraissent impressionnés quand je leur raconte mes angoisses de la nuit, attendant qu’une bombe nous écrabouille !!…  Je les quitte et je rentre à la Maison. Je suis incapable de faire quoique ce soit, aussi je m’étends sur un fauteuil et une chaise dans ma chambre et je rêve tristement…

Demain arrive notre nouveau sous-préfet, Bailliez, sous-préfet d’Abbeville, ancien receveur Général de la Marne, que j’ai connu là. Qu’est-il ?…  Dhommée, avec son dolman de dompteur de lions (qu’il n’était pas !) était un brave homme en somme. Régnier, un poivrot avec un uniforme bleu horizon, calot ou casque !…  Que sera Bailliez…  pour moi impression ???…  J’apprends que nos troupes ont pris toute la ligne de chemin de fer vers Courcy (au-delà du canal qu’elles ont donc traversé…)…  avance d’écrevisses !! Nous serons dégagés à ce compte dans 2 ou 3 ans comme le dit Guichard !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

30 avril 1917 – Obus asphyxiant au cours de la nuit, vers la place de la République et la rue de Mars.

Alerte aux gaz, à l’hôtel de ville, dans la journée et fort bombardement sur le quartier des rues Brûlée et Boulart, où M. Guillasse est tué.

A 11 h 3/4, un bombardement serré, de gros calibres, commence du côté de la mairie. C’est à peu près l’heure du déjeuner, mais les nombreuses explosions de ce nouveau pilonnage se suivent si fréquemment, tout près, qu’elles ne nous permettent la traversée de la rue de Mars, pour nous rendre seulement du n° 6 de cette rue, où sont maintenant nos bureaux, à nos popotes, au sous-sol de l’hôtel de ville, qu’à 13 h 1/4. Pendant ce bombardement des plus dangereux, un obus entré par le haut du bâtiment de la rue des Consuls, a complètement saccagé le bureau du service de la voirie ; tout y est démoli et bouleversé.

Nombreux obus éclatés rues Thiers, de Mars, de Sedan, de la Prison (Maison Decarpenterie), de Tambour (Maison Guerlin- Martin), du Petit-Four, etc.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 30 – + 9°. Nuit affreuse. Bombardement (ut supra), visite de M. Goloubew et de M. Hyde des Etats-Unis. Rue Boulard, un homme coupé en deux. Obus : rue Boulard, rue Brûlée ; incendie rue Gambetta. Un obus non-explosé dans le clocher de S. Maurice ; il est descendu. Mgr Neveux confirme à Ay. Obus chez les Sœurs de l’Espérance, à Saint-Marcoul, à la Bouchonnerie Cana (18). A 11 h. 10, visite de M. le Maire de Reims, condoléances pour la Cathédrale. Canons et bombes toute l’après-midi. Lettre du Cardinal Amette sur la Passion de Reims (Recueil, p. 135).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 30 avril

Entre Somme et Oise, actions d’artillerie intermittentes.

Des tentatives de coups de main ennemies, dans la région de Laffaux et au nord de Cerny-en-Laonnois, ont échoué sous nos feux. Rencontres de patrouilles et combats à la grenade dans le secteur de Craonne.

Au nord-ouest de Reims, des opérations de détail effectuées par nous dans la région au nord et au sud de Courcy, nous ont permis d’élargir sensiblement nos positions. Nous avons fait 200 prisonniers.

En Haute-Alsace, nos détachements ont pénétré en plusieurs points jusque dans les deuxièmes lignes ennemies. De vifs combats à la grenade se sont terminés à notre avantage.

Les Anglais ont livré un violent combat de la Scarpe à la route Acheville-Vimy. Ils ont enlevé Arleux-en-Gohelle et les positions ennemies sur un front de plus de 3500 mètres au nord et au sud de ce village. Ils ont avancé également au nord-est de Gavrelle et sur les pentes ouest de Greenland-Hill, entre Gavelle et Roeux, ainsi qu’au nord de Monchy-le-Preux.

La conscription a été votée à la Chambre américaine par 397 voix contre 24, et au Sénat, par 81 voix contre 8.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

Share Button

Vendredi 16 février 1917

Louis Guédet

Vendredi 16 février 1917

888ème et 886ème jours de bataille et de bombardement

8h1/4 soir  Le dégel avec ce soleil en tout cas, on commence à revivre un peu ! Le calme en tout cas. Inondation de troupes Marocaines dans notre quartier, gare les pillages !! Tout cela, cette fripouille a remué toute la journée comme des sauterelles !! La population en a assez !!

Reçu le XVème volume du Dalloz, « Décrets et lois de Guerre ». En voyant cela, je songe aux Arrêtés du Comité de Salut Public. Bref nos conventionnels ne nous en auraient pondus des semblables…  oui !! nous sommes à une époque semblable à 1793. Nous sommes à un tournant de l’Histoire. Tout tremble, tout craque, tout frémit, tout est lambeausé (en lambeaux). Nous avons en ce moment un nouveau monde, une nouvelle France !! En songeant à cela, je suis pris de vertige comme au bord d’un précipice !! Tout sera à réécrire dans ce Chaos !

Une bien bonne qui m’arrive !! Vers 2h je rencontre Régnier, le sous-préfet, devant le Grand Hôtel, un de ses domiciles, il en a 4, je pourrais dire 5 ou 6. Nous causons et il me parle de la nomination du Président d’appel des allocations militaires et du Président de la Commission Cantonale dont je suis le Président pour le moment. Il bafouille si bien que d’après lui je reste à la Commission Cantonale et ce serait Chézel (conseiller d’arrondissement) qui serait nommé Président d’appel et non moi. Et puis il se met à me parler de Bordeaux, des embusqués, etc…  etc…  Je le quitte car je lui trouve du « vague à l’âme ! » Je file à l’Hôtel de Ville et je raconte cela à Houlon pour le prévenir de ne pas gaffer, puisqu’il paraissait entendre que ce serait moi qui remplacerait M. Bossu, Procureur de la République, comme Président d’appel, et que lui, Houlon, ou un autre, me remplacerait à la présidence aux Commissions Cantonales… « Mais pas du tout, me réplique-t-il, c’est vous qui devez être nommé Président d’appel et à votre place Chézel !! » – « Mais non ! » lui répliquai-je ? « Mais si !! » Bref nous causons et il me dit qu’il est dans le vrai, car Chézel lui a avoué qu’il pensait quitter Reims faute de ressources, un conseiller d’arrondissement !! et que nécessairement il ne pouvait être nommé Président d’appel !!…  Bref nous concluons tous deux que le sous-Préfet devait être un peu…  « blindé ». Il est vrai que par ces temps de bombardements c’est…  prudent et de…  mode !!

Enfin attendons !! l’arrêté préfectoral qui tranchera la question !! Mais je rirais bien avec Houlon si je suis nommé Président d’appel et Chézel Président cantonal !! Le sous-Préfet aura bafouillé avec moi et il aura signé l’arrêté préfectoral sans…  savoir, ou plutôt sans se souvenir de ce qu’il m’a dit !! Et dire que c’est comme cela depuis le bas jusqu’au haut de l’échelle !!! en ce moment !!!! et toujours !!!!

8h3/4  Les brancardiers marocains arrivent et s’installent chez Houbart, près d’ici rue Boulard. Les braves concierges de la Maison sont enchantés de cela, car ils ont failli avoir un dépôt de munitions ! Grâce à moi, j’ai conjuré le mal !! Par contre des beaux galonnés se sont installés de force et par menaces chez Ducancel, mon voisin de la rue Boulard, demandant un petit coin, mais dès le soir ils avaient accaparé toute la maison !! Pillez, cassez, brisez tout, Messieurs. Vous ne savez faire que cela !! (Rayé) !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Vendredi 16 – Pas fait le Via Crucis, malade. – 0°, glace ; le temps, course de nuages venant du Sud.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 16 février

Entre Oise et Aisne, nous avons exécuté un coup de main sur les tranchées ennemies de la région de Puisaleine. Nos détachements, poussant jusqu’à la deuxième ligne allemande, ont bouleversé les ouvrages et les abris et infligé des pertes sensibles à l’ennemi.

En Champagne, deux coups de main exécutés sur les tranchées allemandes, l’un au sud de Sainte-Marie-à-Py, l’autre à 1’ouest de la Butte-du-Mesnil, nous ont permis de ramener 26 prisonniers, dont un officier. L’artillerie ennemie, contrebattue énergiquement par la nôtre, a violemment bombardé, au cours de l’après-midi, nos positions du secteur de Maisons-de-Champagne.

Grande activité de patrouilles dans les régions de Vailly (est de Soissons), du bois des

et du sud-ouest de Chauvoncourt. Nous avons fait des prisonniers.

Canonnade sur la rive droite de la Meuse, vers Hardaumont et Vaux. Une tentative allemande sur un de nos postes avancés de Bezonvaux a échoué sous nos feux.

En Lorraine, notre artillerie a exécuté des tirs de destruction sur les organisations ennemies de Louvigny, Coincourt et Bezange. Nos canons spéciaux ont abattu un avion vers Beaumont (Meuse).

Combat de patrouilles au front belge, sur l’Yser.

Canonnade sur le front du Trentin. Coups de main italien réussis à la Forcella de Coldone et à Va1maggiore. L’artillerie autrichienne tonne sur la ligne de Giulie : les Italiens ont repoussé une attaque.

Violents combats sur le front russe au sud-est de Glotchow.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

Bois de Caurières

Bois de Caurières

 

Share Button

Jeudi 2 mars 1916

Rue Lesage

Louis Guédet

Jeudi 2 mars 1916

537ème et 535ème jours de bataille et de bombardement

8h soir  Je remonte de la cave où je suis descendu à 7h50. Une bombe était venue tomber à 20 mètres d’ici rue Boulard chez Houbart Frères (à vérifier), n°18. Dégâts, commencement d’incendie, peu de chose heureusement. Comme je descendais à la cave il en est tombé une 2ème encore tout près, mais je ne sais où. La canonnade toujours depuis 6h1/2 du reste. Ils en ont envoyé un peu partout. Est-ce que les mauvais jours reviendraient ? Mon Dieu ! Je ne pourrais y résister. Je n’en n’ai plus la force. A 11h ils avaient déjà arrosé un peu partout et il en était tombé déjà une (bombe) rue Brûlée, en face de la chapelle de la rue du Couchant. Vont-ils nous laisser tranquille cette nuit ? Une bataille a lieu devant Cernay, on l’entend.

Suite du 2 mars 1916

Mon Dieu, pourvu que nous n’ayons plus rien. Je me croyais plus fort que cela.

10h soir  Nous sommes revenus aux mauvais jours. J’avais à peine terminé ces lignes que vers 8h1/4, au moment où je commençais à dîner, un obus m’arrive. Je baisse le dos instinctivement, puis avec un bruit formidable il éclate chez M. Benoist (usine des Capucins) un tas de gravas et de vitres brisées retombent un peu partout. Le temps de prendre quelques papiers (minutes, dossiers), ma pelisse et mon chapeau, je descends, à moitié de l’escalier encore un plus près. « Je crois que çà y est ! » non rien.

Je descends dans la cave où nous nous retrouvons tous les 4 réunis, Jacques, Lise, Adèle et moi, plus 9 voisins ou voisines que je ne connais pas qui étaient arrivés à la première heure et qui étaient restés en cave pendant que nous étions remontés pour dîner…  Çà tape fort autour de nous. Enfin à 9h1/2 nous remontons tous les voisins s’en vont chez eux et nous mangeons… (Je mourrai de faim) tout en ayant l’oreille au guet (aux aguets). J’ai fini mon maigre dîner, des choux, pommes de terre carottes et un bout de porc gras et maigre, un peu de fromage et 2 cuillères de confiture de fraises. Pauvres fraises ! Elles ont été cueillies et cuites en juillet 1914 !! Que c’est loin déjà !!…  Nous sommes tous un peu bouleversés. La vie de fous recommence ! C’est extraordinaire ce qu’on pense, ce qui nous passe par la tête durant ces moments-là ! On est rompu après de ces secousses, c’est comme si j’avais charrié toute la journée ! Il pleut à torrent. Je vais tâcher de dormir, pourvu que nous ne soyons pas réveillés encore cette nuit. Que Dieu nous protège et nous laisse prendre un peu de repos…  Triste anniversaire ! Il y a 1 an c’était le jour de mon incendie. J’avais déjà souffert beaucoup plus. Et cependant on ne s’y fait pas.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

2 mars 1916 – Sifflements nombreux dans la matinée.

A partir de 11 heures, nos pièces ripostent très vigoureusement ; elles tirent jusqu’à 14 h et l’après-midi redevient calme ; mais à 18 h les sifflements recommencent. Notre artillerie entre à nouveau en action, à tel point que venant de quitter l’hôtel de ville, je suis éclairé, le long de mon chemin par les lueurs ininterrompues des départs, aussi bien que par les fusées qui se succèdent en l’air et les projecteurs.

Alors que je me trouve place de la République, les détonations sont devenues assourdissantes ; s’il pleuvait, cela donnerait l’illusion complète d’un orage (165 plus violents. En ce passage toujours très dangereux, un lourd attelage de trois chevaux, que son conducteur presse tant qu’il peut, me gêne considérablement, pour essayer de discerner les arrivées au milieu de l’infernal tapage, auquel se mêle, là, tout près, avec les forts craquements du chariot sous son chargement, le bruit des fers frappant alternativement le pavé. Fallait-il que j’arrive juste à ce moment. Dois-je essayer de dépasser les chevaux attelés en flèche ? Non, car si j’y parviens, le véhicule me suivra a trop faible distance. A regret, je ralentis quand il faudrait au contraire presser le pas, préférant malgré tout le laisser prendre de l’avance et s’éloigner dans l’avenue de Laon et… je gagne enfin la rue Lesage. Peu de temps après que j’y suis engagé, deux obus viennent éclater de l’autre côté des voies du chemin de fer, rues de la Justice et du Champ-de-Mars ; j’entends retomber des matériaux après leurs explosions. D’autres projectiles tombent sans arrêt sur le Port-Sec et ses environs.

En rentrant place Amélie-Doublié, je trouve les voisines de ma sœur et elle-même, occupées à préparer tranquillement leur dîner, comme d’habitude, alors que je m’attendais à les voir sous le coup de l’émotion bien compréhensible des arrivées peu éloignées. Quoique fort surpris, j’aime mieux n’en rien laisser paraitre ; aussi, nous prenons notre repas ensemble et nous nous installons ensuite autour du feu, ainsi que chaque soir pendant que l’arrosage assez copieux continue, que les sifflements se font toujours entendre, mêlés du bruit d’explosions dans les parages.

Le calme ne se rétablit qu’à 21 heures, et, après cette sérieuse séance, nous faisons une excellente nuit.

En somme, journée et surtout soirée très mouvementées pour tout Reims.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Rue Lesage

Rue Lesage


Cardinal Luçon

Jeudi 2 – Nuit tranquille ; + 4 ; soleil. Aéroplane à 8 h. allemand va observer les canons qui ont tiré hier soir. Pendant toute la matinée conversation à coup de canons entre les batteries. Bombes sifflantes à plusieurs reprises, mais sans doute sur les batteries : rue Clovis, rue du Jard, rue Brûlée, devant la porte de la Chapelle du Couchant, Faubourg de Laon. Visite à l’ambulance Cama (ou je ne fus pas reçu). Visite à l’ambulance russe, génie au Fourneau Économique. 5 h. Canons français en rafales; riposte allemande jusqu’à 9 h. soir. Bombardement sur la ville ; prière du soir interrompue par les bombes sifflantes tombant près de nous. Après, nuit tranquille, sauf quelques coups a longs intervalles.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 2 mars

En Belgique, action d’artillerie au sud de Boesinghe. A l’est de Reims, un détachement allemand qui tentait d’aborder notre front, s’est enfui sous notre feu en laissant des morts. Près de Verdun, le bombardement ennemi a continué sur la rive gauche de la Meuse (de Malancourt à Forges), sur la rive droite, vers Vaux et Damloup, et en Woëvre (Fresnes). A l’ouest de Pont-à-Mousson, nous bouleversons les organisations allemandes du bois le Prêtre et bombardons vers Thiaucourt. En Alsace, notre artillerie est active sur la Fecht et la Doller. Les russes progressent près de Dvinsk. Les colonels Egli et de Wattenwyll ont été acquittés par le tribunal de guerre de Zurich.

 

Share Button

Dimanche 22 novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

22 NOVEMBRE – dimanche –

Matinée terrible. Pendant ma messe, les sifflements étaient ininterrompus…

Et quelle raison, pour justifier une semblable sauvagerie ? quelle raison militaire? La nervosité des personnes qui ont résisté jusqu’ici est à son comble… On compte plus de 20 blessés et 5 morts.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Paul Hess

Ce matin, vers 8 h 1/4, bombardement extrêmement violent. Les obus arrivent soudain dans le quartier.

Ma femme et ma fille Madeleine se trouvent, à cette heure, dans la chapelle de la rue du Couchant : ne pouvant songer à revenir, elles veulent aller se mettre à l’abri des caves de la maison des Œuvres, rue Brûlée, mais n’y sont pas arrivées qu’une explosion se produisant à courte distance, chez le Dr Colleville, rue Chanzy, brise les vitres sur leur passage, par son déplacement d’air. D’autres obus tombent ensuite, encore rue Chanzy, puis au coin de la rue Marlot et de la rue Boulard, où une maison neuve est entièrement disloquée ; il en tombe un autre, qui fait d’important dégâts et décapite une femme de service au 63 de la rue des Capucins (maison Jannelle) ; les suivants s’éloignant, vont s’éclater plus loin.

Au cours d’une rapide promenade faite l’après-midi, je vois les ravages effrayants causés par les 210, pendant le bombardement de la matinée, dans la rue de Talleyrand ; les maisons Clause n° 6 et Bellevoye, bijouterie au n° 27, sont démolies presque complètement.

Le bombardement reprend, dans la soirée, sur le faubourg de Paris. Un obus faisant explosion dans le bas de la rue de Vesle, tout près d’un groupe d’officiers d’administration, de médecins ou pharmaciens de réserve, dont plusieurs affectés à l’hôpital temporaire n°8, fonctionnant à la clinique Mencière, tue quatre de ces malheureux qui se promenaient tranquillement, sur la fin de ce dimanche ; MM. Soudain, Guyon, Mareschal, négociant en vins de champagne en notre ville, et Salaire, commandant du bataillon de sapeurs-pompiers de Reims – et il en blesse trois autres : M. Barillet, grièvement et MM. Bouchette et Goderin.

On compte en ville, paraît-il, une vingtaine de blessés

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

ob_969edf_882-001

Cardinal Luçon

Nuit du 21-22 tranquille pour la ville. Dès le matin 8 h, canonnade violente de part et d’autre. Bombes incessantes. Une d’elles traverse une cheminée de la maison (entre mon cabinet et le grand salon) vers 10 h. Toute la journée, bataille ; aéroplanes toute l’après-midi. Bombes à 8 h du soir qui tuent M. Maréchal et trois autres officiers d’administration (un peu du côté de la Porte de Paris) ; Meru, M. le Dr Bariller er M. Bouchette. qui avaient leur bureau à Mencière.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

22 – Dimanche – Forte gelée, temps clair. A 6 h matin, violente canonnade et bombardement terrible, à 7 h 1/2 matin, de nombreux obus tombent en ville jusqu’au canal, 300 obus d’après l’Éclaireur du 23. Beaucoup de monde afflue à La Haubette. Vers 9 h 1/2, un peu de calme semble-t-il, mais peut-être pas pour longtemps ; en effet, car l’après-midi, le tapage recommence moins fort que le matin cependant. Le soir à 5 h 1/2 un peu d’accalmie. A 8 heures un obus tombe sur la pharmacie, près du Pont d’Osier (train) en face de l’État-major visé depuis si longtemps, 4 officiers furent tués et d’autres blessés. Parmi les trois figure le capitaine des pompiers Salors. De ce coup, le transfert du dit État-major eut lieu tout de suite, il fut transféré tout au bout de La Haubette, ce qui n’est peut-être pas le meilleur pour ce quartier.

A 10 h soir, d’autres obus tombent en ville, ce qui pour la journée, toutes ces bombes ont fait des dégâts matériels considérables et de nombreuses victimes tuées ou blessées.(lel du 23 novembre*).

 Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy

* je n’ai pas réussi à déchiffrer complètement cette petite phrase


Victimes civiles décédées ce jour à Reims

  • MARESCHAL Charles Joseph Maurice   – 44 ans, Rue de Vesle, Prénom usuel : Maurice – Mort lors du bombardement de la rue de Vesle – Négociant en vins de Champagne, Juge de commerce – Élève à Saint-Joseph Reims de 1881 à 1888, promotion 1888 (9e)
Share Button

Lundi 1er novembre 1914

Abbé Rémi Thinot

1er NOVEMBRE 1914 – dimanche –

Triste Toussaint. Pauvre messe rue du Couchant ou Dazy le lunatique refuse de jouer un offertoire ! Vêpres minables. Bonne assistance cependant malgré les bombes qui tombaient en ville.

M. le Curé a fort bien parlé à la messe sur le réconfort que la vision de la Toussaint devait nous apporter ! Tous les saints ont passé par la voie de la Tribulation ; celle marquée par le Christ. Marchons dans le même chemin que Dieu nous ouvre en ce moment. Dieu nous impose des détachements que nous n’aurions jamais pratiqués de nous-mêmes, au-devant desquels nous ne serions jamais allés.

Un petit effort de notre part, des vues surnaturelles, et ce seront des heures de précieuses sanctifications…

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Paul Hess

Beau temps et journée assez calme. Quelques obus seulement aux extrémités nord et est de la ville.

L’après-midi, sortie en famille dans le quartier Sainte-Geneviève où il y a foule. Beaucoup de monde surtout vers le cimetière de l’Ouest et sur l’avenue d’Épernay. Une demi-douzaine d’aéroplanes évoluent dans le ciel bleu, nous rappelant les semaines d’aviation. Pourtant, les promeneurs sont sur leurs gardes et avancent tous en levant de temps en temps le nez en l’air, afin de surveiller ces oiseaux dont certains peuvent être dangereux.

A notre retour, la nuit est venue, nous remarquons un groupe de personnes stationnant devant un chantier situé entre la rue Boulard et la rue du Jard, chaussée du port, où des artilleurs sont cantonnées et observant quelques chose dans la direction nord-est. La curiosité nous fait nous arrêter ; sur notre question, un soldat nous indique du doigt une lampe électrique fixée à l’extérieur d’une cheminée et qui brille au-dessus d’une maison paraissant distance d’environ 3 à 400 mètres. Elle vient d’attirer l’attention. Nous voyons avec plaisir un sous-officier et quelques hommes en armes partis immédiatement par la rue du Jard ; ils sont convaincus qu’il s’agit d’un signal, mais trouveront-ils, car tandis que nous regardions, la lumière s’est éteinte.De plus, la distance est difficile à évaluer exactement et même la largeur d’une rue latérale peut ne pas permettre de la voir rallumée.

Nous rentrons assez troublés, en faisant des vœux pour que les recherches soient fructueuses, car nous avons peut-être eu là, par hasard, un indice, sinon la preuve que l’ennemi a des espions ou des traîtres travaillant en ville pour le renseigner de toutes manières. Jusqu’à présent, nous ne pouvions que le supposer, car la façon dont certains jours il a mené ses bombardements, nous avait quelquefois causé de telles surprises !

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

696_001


Cardinal Luçon

Canonnade à partir de 8 h environ. Bombes l’après-midi. Vêpres et Matines des Morts à Sainte-Geneviève.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

La nuit passée a été très calme, et on aurait pu reposer en toute quiétude si l’habitude du danger toujours suspendu au-dessus de la ville ne créait une insomnie difficile à vaincre.

Dès le réveil, c‘est dans les journaux locaux que nous cherchons le renseignement officiel qui dit où nous en sommes ; voici, concernant la ville, celui qui précise bien la situation peu enviable dont nous souffrons :

« Le Général de Division, Commandant d’Armes de la place, appelle l’attention de la population de Reims sur le danger qui peut résulter des attroupements, quelle qu’en soit la cause, surtout dans les quartiers rapprochés des lignes de feu.

En se rendant en trop grand nombre pendant les journées des 1er et 2 9bre aux abords des cimetières, les habitants s’exposent à attirer le feu de l’artillerie ennemie tant sur eux que sur les maisons situées dans les quartiers voisins de ces cimetières ».

Par le feu lent, mais continu, du bombardement qui nous a été servi pendant toute la journée, il faut bien reconnaître que cet avis est dicté par la prudence même ; nous le suivons, en nous abstenant de faire à nos morts la pieuse et traditionnelle visite. C’est, pour nos cœurs attristés, une douleur de plus s’ajoutant à toutes celles dont se compose notre vie quotidienne.

Les vêpres des Morts sont chantées à St-Jacques alors que se répercutent lugubrement les détonations de nos grosses pièces de canon, et les nerfs fatigués résistent difficilement à l’impressionnant effet de la cérémonie.

Et pourtant, c’est une journée estivale que celle de ce 1er 8bre 1914 ; un clair soleil nous réchauffe de ses rayons, faisant un saisissant contraste avec la détresse de nos âmes.

À 14H, lettre d’Hélène (29 8bre) passant les nouvelles reçues de Marcel (24 8bre) qui complètent celles qu’il m’a envoyées directement.

Notre brave soldat déplore l’emploi qu’on fait de son arme ; pas de charges, pas de coups de sabre, mais le combat à pied en tirant avec la carabine derrière les arbres ou dans les tranchées, comme un simple fantassin.

Quelle désillusion pour un Cuirassier !

Et avec cela, les pays traversés sont dévastés et n’offrent aucune ressource permettant d’agrémenter d’une douceur quelconque le peu de variété de l’ordinaire.

C’est pourquoi Père, se plaçant au point de vue pratique me fait lui adresser 750 gr de chocolat, que j’entoure d’un cache-nez, et qui s’ajoutant aux divers envois déjà faits par sa chère épouse, lui montreront que tous pensent à lui.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Juliette Breyer

Dimanche 1er Novembre 1914.

Aujourd’hui jour de Toussaint chez Pommery. Il y a eu une messe pour les pauvres soldats morts. Quelle triste cérémonie ! On avait installé un autel avec des flambeaux d’argent et la messe a été dite par un aumônier et servie par un soldat. Je t’assure que cela nous faisait froid au cœur. Beaucoup de soldats étaient là, en tenue de guerre, et tout le monde y a été de sa larme.

Je n’y suis pas restée ; c’était trop triste et touchant. Je pensais trop à toi. Mais je pense que si vraiment tu as été blessé, tu dois commencer à aller mieux et que bientôt peut-être tu pourras me donner de tes nouvelles. J’espère un peu, vois-tu, je t’aime tant. Que je vais te gâter quand tu vas revenir !

Encore un mois de commencé en attendant, et la guerre n’avance pas vite. Pourtant tous nos soldats ont bien du courage. Pour tout, je le vois, il faut de la patience. J’en aurai, du moment que tu me reviennes.

Pauvre crotte, va …

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Share Button

Jeudi 3 septembre 2014

Abbé Rémi Thinot

3 SEPTEMBRE : Cette nuit a été d’un calme saisissant.

L’autre nuit avait été remplie par le fracas des automobiles et des voitures. Tous les services publics, toutes les administrations « sévacuaient », selon l’expression d’une bonne femme. Dans l’après-midi du mercredi, on avait fait sauter les aiguillages et peut-être des ponts. C’en était donc fait ; le dernier wagon postal, la dernière locomotive, le dernier convoi de blessés, tous ceux qu’on a pu, de Reims, transporter plus loin, avaient quitté la gare.

Cette nuit, çà a été le calme un peu angoissé de la grande ville isolée du reste du pays. C’est fini maintenant ; nous ne recevrons plus de nouvelles des amis et ne pourrons plus en envoyer. Jusque à quand? Dieu seul le sait.

Les ennemis sont sur tout le front nord – nord-est et nord-ouest ; le canon s’entendait hier soir dans ces deux dernières directions.

On dit ce matin que Reims sera épargnée, où plutôt qu’on lui épargnera un bombardement. Les autorités traiteraient directement avec les allemands qui ont d’ailleurs de nombreux intérêts commerciaux dans la ville.

N’empêche que chacun prend des mesures en vue de ce bombardement. Pour mon compte, j’ai déjà descendu à la cave une partie de ma musique manuscrite et imprimée et quelques objets. C’est l’incendie que je crains, et la démoli­tion de la maison. Quant au pillage, rien ne peut garantir contre ses éventualités.

Chez Mme Pommery, on a accumulé dans les caves ; pioches, pelles et bougies pour en sortir après le bombardement.

J’irai à la cathédrale, en cas d’alerte ; notre place, si tout le monde s’y réunit, n’est pas d’être au fond d’une cave !

Dimanche, à St. Remi, il paraît que l’assistance a été superbe. La neuvaine de prières continue. Le peuple sera touché que le prêtre ne lui ait pas faussé compagnie comme ce qu’il appelle « les gens riches ». Un brave homme disait à St. Remi (entendu par le R.P. Etienne) « Au moins, nos prêtres ne nous abandonnent pas ! »

Je vais sortir en ville pour dire mon bréviaire…

Les allemands vont faire leur entrée ! Je viens de lire une proclamation du maire annonçant la douloureuse nouvelle et demandant le calme. Je ne m’étais donc malheureusement pas trompé quand, tant à Abondance, à l’arrivée de l’ordre de mobilisation, qu’à Reims, en arrivant, et dans ma première conversation avec M. le Curé[1], quand je disais que les Prussiens arriveraient à Reims…

Tout à l’heure P.M. et A.L. en bicyclette, sur la route de Paris, revenant de Unchair, à la sortie du bois de Jonchery, avaient essuyé des coups de feu des soldats allemands cachés dans les bois.

Ah ! pauvre France, victimes de ces odieux politiciens qui, depuis 40 ans, rabaisse son armée et mange ses prêtres. C’était toute la politique – pendant que l’ennemi forgeait son armée puissante !

Il est plus difficile d’expulser cet ennemi que d’enfoncer des portes de couvent !….

Une grande animation règne en ville, une grande stupeur se lit sur tous les visages… la tristesse envahit les cœurs…

Telle est l’affiche que je copie sur le mur de la sous-préfecture.

S’ils font leur entrée demain 4 Septembre, ce sera, à 44 ans de distance, le même jour où ils sont entrés en 1870 – 4 Septembre 1870

6 heures 3/4 – Je rentre de la cathédrale où, à l’issue de la prière quotidienne – le chemin de Croix de 5 heures 1/2 – (car la prière des soldats, instituée aux premiers jours n’a plus de raison d’être) M. le Curé a rassuré les fidèles présents, les priant d’être calmes et, au nom de leur patriotisme comme de leur foi, d’exprimer la vertu de force dans beaucoup de sang-froid et de prudence.

Le canon tonne du côté de Fismes sans interruption. Sont-ce les allemands qui attaquent nos troupes en retraite par Épernay ? En tous cas, combien d’hommes à qui on avait dit simplement hier « Gagnez Épernay par vos propres moyens » qui vont être surpris – tués ou prisonniers – s’ils ont traversé la forêt de Montchenot !

Et il paraît qu’hier, c’était lamentable dans les casernes ; les garde-voies[2], renvoyés dans leurs foyers, ne trouvaient pas un officier à Neufchâtel (caserne) pour leur dire ce qu’il y avait à faire. Fusils, cartouches, habillements gisent çà et là, pêle-mêle. C’est, dans les chambrées, un désordre inexprimable !

On m’assure que Reims est frappée d’une contribution de 30 millions ; on aurait déjà, à cette heure, trouvé le premier. C’est M. de Tassigny qui aurait reçu hier les parlementaires prussiens et les choses se seraient décidées au conseil d’hier soir, de concert avec l’autorité militaire.

Le canon entendu toute la soirée serait le nôtre. Poirier redescend des Caves Pommery ; il m’apporte 7 ou 8 poulets bons à manger. Il a observé la flamme des explosions et le temps écoulé jusqu’à la perception du coup et il estime que l’action se déroule sur une ligne au sud passant par Ville-Dommange. Notre artillerie contiendrait l’ennemi de ce côté pour permettre à nos troupes de se retirer vers Paris.

Il s’agirait de la section nord-ouest de l’armée ennemie divisée sous Rethel, l’autre moitié cheminant vers Châlons…

11 heures du soir ; Je rentre avec Poirier, qui est venu à 9 heures interrompre mon dîner ; « Les allemands sont à l’Hôtel de Ville… ! » , s

J’enfile les rues qu’arpentent déjà des groupes préoccupés. Peu de monde cependant ; rue Colbert, quelque attroupement. Place de 1’Hôtel de Ville, on ne passe pas. Ils sont là quelques officiers et quelques hussards. Je vois dans l’encadrement du portail illuminé la silhouette d’un uhlan…

J’ai quelques détails par M. Rolleaux, directeur du Service des Eaux, qui était à l’Hôtel de Ville quand le Maire a reçu l’ennemi.

C’est un militaire attardé que les allemands ont fait prisonnier qui les a conduits à l’Hôtel de Ville.

Ils en avaient ramassé deux autres à la terrasse d’un café ; d’aucuns les ont pris pour des chasseurs français.

L’officier qui parlait le mieux le français a demandé le Maire. Il a pris son nom, puis la troupe a demandé à dîner avec du Champagne et de l’eau minérale (textuel). On est allé chercher l’un et l’autre chez Bayle Dor, puis le café et le pousse-café.

Comme ils entraient révolver au poing, M. Bataille fit remarquer à l’officier principal qu’il pouvait entrer sans cet objet ; alors, l’officier de se retourner avec une certaine morgue ; « J’espère bien que puis entrer ici ! »

On fait disperser les groupements sur la place.

Une partie de ces parlementaires va coucher à l’Hôtel de Ville, avec le Maire au milieu d’eux. Les autres vont retourner à Cernay, d’où le gros de la troupe – 2 à 3.000 hommes – va partir demain pour faire à Reims – à 5 heures du matin – une entrée solennelle.

La foule s’éloigne ; les commentaires vont leur train, ardents par place, voire très ardents comme autour de la statue de Louis XV, Place Royale. On s’élève contre l’admission des allemands à toutes les charges, à tous les bénéfices, à toutes les confidences dans notre pays qu’ils ar­rivent à connaître mieux que le leur. Puis, l’insuffisance des chefs, dont la carrière a été arrêtée par le régime des fiches.

Et l’incohérence du commandement ! Il apparaît certain. Hier encore, il était question de défendre Reims, de s’y battre même, rue par rue. 300.000 hommes étaient massés à cette intention au sud de Reims. Et ce plan était déjà un plan repris, car il avait été une première fois contrecarré.

C’est cette nuit seulement qu’on a désarmé les forts et fait passer les pièces de siège et le reste… Reims étant entièrement cerné par l’ennemi. Toute la troupe également a pris la route de Châlons, Épernay étant déjà occupée. à 2 heures du matin, les canons traversaient Reims. « 0n lâchait du terrain ». C’était le plan de l’État-major, « plan très savant » répète-t-on, et de l’exécution duquel (témoignage du Maire de Ville-en-Tardennois, chez qui couchaient l’autre nuit les officiers du dit État-major) l’État-major est très content…

Il paraît que les ennemis ont été très courtois auprès du Maire. La garnison qui occupera Reims sera courtoise également, je l’espère.

Mais… Mais quand ils repasseront ?

Car ils repasseront, en fuyards, en vaincus, n’est-ce pas, Jeanne d’Arc ?…

Il est indiscutable que Reims était terrorisée ce soir. On comptait les hardis qui tenaient la rue… Il n’y a pas de raison de se tenir dans les caves aujourd’hui, ni demain… mais, encore une fois, quand ils repasseront ?

Il est réel qu’un aéroplane allemand a survolé la ville aujourd’hui vers 10 heures et a jeté une bombe qui est tombée rue Hincmar, faisant seulement des dégâts matériels. Par miracle, une femme qui lessivait, n’a pas été atteinte par les poutres et les tuiles arrachées au toit. L’ennemi visait-il la cathédrale? Ce serait odieux et contre toutes les règles du droit des gens.

Je vais me reposer ; demain matin Poirier vient me prendre pour assister à l’arrivée des Prussiens.

[1] Le Curé de la cathédrale, l’abbé Landrieux (VV)

[2] GVC (Gardes des Voies de Communication) voir  http://combattant.14-18.pagesperso-orange.fr/Pasapas/E315GVC.html  (note Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 3 septembre 1914

5h soir  Demain ? c’est la reddition ! la capitulation ! Reims est considérée comme Ville ouverte et les allemands entreront demain dans la Ville. Moyennant 25 millions, parait-il, on rendra à la Ville sa vie normale !! Je ne puis en écrire plus !

9h soir  Et mes pauvres petits et ma pauvre femme ?? Sont-ils partis ou non ? Quelle angoisse,  surtout après avoir vu les exodes des jours passés, que je souffre !

Tous les postes abandonnés hier. La gare ce matin était lugubre, plus rien, toutes portes fermées et grilles de la cour fermées, plus un wagon ! que c’était morne, et je ne savais pas le reste ! Ce soir à 8 heures, réunion du conseil municipal, que va-t-il se passer ? Oh ! nos Rémois sont si braves !! Une bombe jetée rue Hincmar par un « Taube » a suffi pour les agenouiller, non les aplatir !! Ils diront : Raison, sagesse, prudence et surtout négoce : juifs ! va !! Du reste les Rémois ont toujours été comme cela depuis César jusqu’à nos jours en passant par la Guerre de cent ans et 1814 (voyez A.Dry) (Reims en 1814 pendant l’invasion, par A.Dry, Plon 1902) !! J’entends encore quelques coups de canon du côté d’Ormes et Bezannes. Les Prussiens ont tourné la ville et ils refoulent nos troupes, qui se sont volatilisées ! En somme depuis hier matin nous n’avons pas vu un soldat, français ou prussien !! C’est singulier !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le journal Le Courrier de la Champagne, annonce, en tête de son numéro d’aujourd’hui qu’il interrompt sa publication pour une période indéterminée. Il explique que la privation de toutes communications postales et téléphoniques met ses rédacteurs non mobilisés dans l’impossibilité de fournir aux lecteurs un journal qui fût vraiment un journal. Il termine ainsi ses adieux : « Donc, chers lecteurs au revoir et même, s’il plaît a Dieu, à bientôt !

Il est de fait que les informations publiées depuis la proclamation de l’état de siège en France, le 3 août, sur le rapport de Messimy, ministre de la Guerre, ont été sujettes à caution. Les journaux locaux ou parisiens nous ont donné à lire des histoires, parce qu’ils ne pouvaient que nous raconter des histoires.

– Hier, en quittant le personnel, je lui avais donné rendez-vous pour procéder aujourd’hui au déménagement des registres de comptabilité de l’administration, que je fais descendre en seconde cave, sous le bâtiment principal des magasins, rue Eugène-Desteuque.

Sur des planches de rayonnage larges et épaisses, les isolant de la terre, nous alignons les nombreux journaux à souche d’engagements des années 1913 et 1914 (240 environ), les journaux à souche des recettes (12 années), les registres de comptabilité caisses et magasins – des années 1912, 1913 et 1914, les registres de détail des engagements, dégagements, renouvellements et décomptes des ventes des mêmes années, les registres des magasins et contrôles, les sommiers des cautionnements et des emprunts, les registres due j’ai pu trouver des délibérations du conseil d’administration, etc. ; les nantissements reçus la veille sont casés ensuite dans les magasins et, vers midi, le personnel que je remercie, se disperse amicalement après s’être dit au revoir, mais sans savoir quand il lui sera donné de se regrouper.

Lorsque M. Hébert, administrateur de service, passe, pour se rendre compte, ainsi qu’il l’a fait les jours précédents, je puis lui déclarer avec satisfaction que le personnel a rempli sa mission jusqu’au bout.

Ses nombreuses visites, depuis le 31 août, en compagnie d’autres administrateurs, m’ont, par contre, laissé supposer que le directeur est parti sans leur autorisation.

– Vers 10 h, un aéroplane allemand a lancé quelques bombes ; l’une d’elles est tombée dans la propriété de M. Maréchal (coin de la rue des Capucins et de la rue Boulard).

– La ville, dans son ensemble, présente un aspect morne. Personne ne se presse plus devant les grilles de la gare déserte. Le C.B.R. (Il s’agissait d’un train à desserte régionale roulant sur des voies d’une largeur différente de celles des trains nationaux.) lui-même, a suspendu son service. Les deux tiers, au moins, de la population sont partis.

Le calme plat a succédé à l’animation un peu factice des journées qui avaient suivi la mobilisation, alors que les autos conduisant des officiers, des infirmières paraissant toujours très affairés, ne cessaient de sillonner Reims en tous sens. Le mouvement a cessé presque complètement, puisqu’il reste simplement le civil et que les autos ont été réquisitionnées.

– Dans l’après-midi, les deux affiches suivantes sont placardées en ville :

« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE – Ville de Reims Aux habitants.

Au moment où l’armée allemande est à nos portes et va vraisemblablement pénétrer dans la ville, l’administration municipale vient vous prier de garder tout votre sang-froid, tout le calme nécessaire pour vous permettre de traverser cette épreuve.

Aucune manifestation, aucun attroupement, aucun cri ne doivent venir troubler la tranquillité de la rue. Les services publics d’assistance, d’hygiène, de voirie doivent continuer à être assurés. Vous voudrez y contribuer avec nous.

Vous resterez dans la ville pour aider les malheureux. Nous resterons parmi vous, à notre poste, pour défendre vos intérêts.

Il ne dépend pas de nous, population d’une ville ouverte, de changer les événements. Il dépend de vous de ne pas en aggraver les conséquences. Il faut pour cela du silence, de la dignité, de la prudence.

Nous comptons sur vous, vous pouvez compter sur nous.

Reims, le 3 septembre 1914 Le maire, Dr Langlet »

« Aux habitants de la Ville de Reims. Ordre.

Le capitaine commandant d’armes de la ville de Reims, ordonne que toutes les armes, de toutes provenances, soient immédiatement déposées à la caserne Colbert.

Toute arme trouvée après 6 heures, dans une maison de la ville, exposerait tous les habitants de la maison à des peines de la dernière rigueur.

Vu et approuvé Reims, le 3 septembre 1914

Le maire, Dr Langlet Le capitaine, Louis Kiener « 

La première de ces affiches attire surtout l’attention ; elle est lue et relue attentivement. C’est que cet avis officiel indique bien, par ses termes mesurés, que les espoirs ne sont plus permis.

La population, en cette fin de journée vit dans une attente oppressée.

L’occupation par l’ennemi

Ce soir, 3 septembre, vers 20 h, après avoir entendu le pas de quelques chevaux, je me suis précipité à la fenêtre et j’ai aperçu sept ou huit cavaliers descendant la rue Cérès pour se rendre vers la place royale ; j’ai eu le temps, même, de voir un civil marchant entre les deux chevaux de tête, tout en fumant une cigarette. Je vais pour m’informer et, arrivé rue Cérès, je demande aux voisins, persuadé que je viens de reconnaître un peloton de légère (car tous ces derniers jours, nous avons vu nombre de soldats séparés de leurs unités, fuyards ou autres, passer individuellement ou par petits groupes) :

« Ce sont des hussards ou des chasseurs qui viennent d’arriver ? »

On me répond :

« Ce sont des Boches ; ils allaient à l’hôtel de ville. »

Oh ! cette réponse me fait mal ; je ne m’y attendais pas encore. Toutes mes dernières illusions s’en vont du coup ; j’éprouve un véritable accablement et je rentre bien triste à la maison. Cette fois, nous sommes dans l’inconnu.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

ob_3d2233_all-ceres

Cardinal Luçon

Récit à posteriori du 27 septembre du Cardinal Luçon :

Vendredi 4 – Etat Major allemand descendu au Lion d’Or (*). Des troupes, des cavaliers, Place Royale vers 2 h.

1er bombardement, avant d’entrer ; il y a eu des personnes tuées à Saint-Remi.

*situé sur le parvis de la cathédrale

Cardinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918, éd. Travaux de l'Académie nationale de Reims

Marcel Moreno

Des réservistes récemment libérés sont convoqués à la caserne Colbert (où on les arme avec des fusils gras!). Je me présente. Le capitaine L. Kieffer me dit que les soldats de ma classe ne sont pas appelés. Il vise mon livret en me disant que je puis retourner à ma résidence habituelle.

M. Langlet, maire, se rend au devant de l’armée allemande à la Neuvilette (village de la banlieue de Reims). Il rentre en disant qu’il est convenu que la ville ne sera pas bombardée. Le soir, 14 uhlans se présentent à l’Hôtel de Ville et réquisitionnent pour le lendemain 3 000 rations de pain et d’avoine.

Marcel Morenco

ob_2f108b_caserne-colbertavant

Paul Dupuy

Le courrier de la Champagne annonce qu’il publie ce matin son dernier numéro ayant décidé, avec ses confrères locaux de cesser toute édition pour une période indéterminée.

17 heures, Marie-Thérèse Perardel va demeurer chez ses beaux-parents 8 rue Jacquart.

Jusque 19h le canon tonne sans interruption dans les environs ; plus tard dans la soirée quelques patrouilles de uhlans sont vues en ville.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Suite :

Share Button