Louis Guédet

Samedi 22 février 1919

1625ème et 1623ème jours

11h matin  Pluie et vent en tempête toute la nuit. Ce matin vent et ondées. Vu pas mal de monde. Toujours pas de maison ! Un client, M. Lecomte est venu pour me charger de dresser l’acte de vente d’une maison, rue du Couchant, 59, qu’il a achetée à Mme Deneux 12 000  Francs comptant. Alors se pose la question de savoir si je puis ou non réaliser l’acte, en raison du projet de loi qui interdirait toutes transactions avant constatation des dommages. Je pose la question au Président du Tribunal M. Bouvier, afin de savoir si je puis marcher.

Vu Houlon qui m’a invité à déjeuner pour demain. Causé et il me disait, comme le Maire du reste me l’avait déjà dit, qu’il y avait plus de 2 millions de mètres cubes de décombres à enlever à Reims !! Au Ministère des Contrées Envahies et Ravagées, M. Lebrun (Albert Lebrun, Ministre des Régions libérées du 23 novembre 1917 au 6 novembre 1919 et futur Président de la République (1871-1950)) avait traité avec des entrepreneurs et 30 000 ouvriers allaient venir ici, quand contrordre ! Pourquoi ? Houlon m’a fait part de 3 raisons différentes (avis) qu’on lui avait donné :

  1. Il fallait d’abord donner des bras et des travailleurs à la culture pour produire des blés, de la viande et reconstituer notre cheptel.
  2. Le syndicat des ouvriers révolutionnaires protestant contre l’emploi de prisonniers allemands tant qu’il y aurait des ouvriers français au chômage.
  3. Impossibilité de contrôler toutes les régions détruites du front du nord au sud-est, et par conséquent fatiguer les populations, les lasser afin qu’elles s’adressent aux grandes sociétés de reconstructions dans lesquelles nos hommes politiques ont de gros intérêts !!

Alors Lebrun a collé !

De plus celui-ci parait pour nos villes vouloir plutôt prendre une région et la reconstituer de suite pour ensuite en reprendre une autre, de tranche en tranche. Faisant ce raisonnement si je fais travailler sur toute la ligne je ne contenterais personne et mécontenterais tous. Tandis que si je satisfais 1/10 de ce front, je n’aurais que 9/10 de mécontents au lieu de tous !

Et voilà comment on piétine sur place et qu’on ne fait rien.

Au sujet des prisonniers allemands, lultimatum du syndicat Général (2) c’est un faux raisonnement car il serait plus simple de prendre nos ouvriers qu’on paierait le double, le triple au besoin et qui dirigeraient les prisonniers allemands qui travailleraient pour rien, ce qui serait beaucoup plus pratique, mais allez faire comprendre cela à nos socialistes de Berne, Prinkipo (Conférence proposée sur une île de Turquie à la Russie par le Président américain Wilson), etc…

En attendant on ne fait rien.

Réunion du Conseil municipal mardi. Houlon doit protester contre la nomination d’Halbardier et Allerange (à vérifier), l’un Belge et l’autre allemand comme membres de la Commission des Dommages de Guerre, qui sont filés de Reims et qui ont été enchantés de n’être pas français pour ne pas être mobilisés. En cela il a raison. Il a prévenu le Maire de cette interpellation… Ce sera amusant, je regrette de ne pouvoir être là !

6h soir  Journée douloureuse ! Quelle vie ! Je crois que je deviendrai fou ! Non ! c’est trop souffrir. Rien de saillant. Je me suis efforcé de travailler pour atténuer et oublier ma misère mais en vain ! C’est une agonie !! Et nul espoir de la voir cesser ! Juste été porter mes lettres à la Poste et acheté du pain ! puis rentré m’acharner à tâcher de travailler et d’oublier… !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Samedi 22 – Départ de Mgr Neveux pour Paris avec M. Camu. Visite de M. Laluyaux. Confirmation d’un protestant converti.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 22 février

L’état de M. Clemenceau est présenté comme très satisfaisant.
Aucune réunion du Comité des Dix n’a eu lieu, mais plusieurs commissions ont siégé.
Le président Wilson a envoyé un télégramme très chaleureux à M. Clemenceau. Le pape a fait transmettre également au président du Conseil ses souhaits de guérison.
Un coup de force tenté à Munich par les majoritaires contre Kurt Eisner a totalement échoué. Le bruit court que le prince Joachim de Prusse y aurait participé et aurait été arrêté. Une autre version dit simplement qu’il aurait été expulsé de Prusse. Un débat a eu lieu à l’Assemblée nationale de Weimar sur l’armistice. La situation est toujours très grave dans le bassin de la Ruhr, où le nombre des grévistes a augmenté, et où des collisions sanglantes ont eu lieu sur plusieurs points. Une émeute s’est produite également à Brunswick.
M. Lloyd George continue à négocier avec les mineurs anglais afin d’éviter la grève. C’est surtout dans le pays de Galles qu’un chômage généralisé est à redouter.
Le comte Romanones a fait d’importantes déclarations sur la condition de Tanger.
Des troupes britanniques ont été envoyées en Dobroudja.
Le cabinet norvégien est reconstitué avec le même président du Conseil.
On annonce que Frédéric Adler aurait été proclamé, à la suite d’une émeute de la garnison de Vienne, président de la République de l’Autriche allemande.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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