Paul Hess

3 janvier 1918 – Ma famille ayant dû quitter Épernay en août 1917, pour fuir les dangers des trop fréquents bombardements par avions subis dans cette ville, j’étais désireux de connaître sa nouvelle installa­tion, à La Châtre (Indre).

L’autorisation de m’absenter jusqu’au 20 janvier m’ayant été accordée par la mairie, je me mets en route, muni du sauf-conduit délivré par la place, et, ce matin, descendant la rue Carnot, je me dirigeais gaiement vers la place d’Erlon, emportant dans une mu­sette et un sac à main tout mon bagage, afin de prendre, à 7 h, l’autocar devant me conduire à Pargny, pour atteindre par le C.B.R. Dormans et la ligne de Paris. J’étais parti en avance, en vue de trouver place aisément.

A hauteur du palais de Justice, je ne suis pas sans remarquer, dans la rue de Vesle, deux gendarmes que leur équipement com­plet me désigne comme faisant partie de la prévôté ; il est venu un renfort de ce service spécial il y a quelque temps. L’arrivée à Reims et dans les environs, avec les troupes de l’une des nouvelles divi­sions d’occupation, d’une unité composée de « joyeux » a probable­ment nécessité leur présence. Nous les voyons journellement patrouiller dans les rues. Ces gendarmes barrent facilement la rue à deux, ne laissant avancer aucun passant sans l’arrêter pour le questionner. Les promeneurs (!) sont d’ailleurs très rares.

Lorsque j’arrive à leur proximité, celui de gauche s’avance vers moi, me disant :

« Vous avez vos papiers ?”

Je lui présente aussitôt la carte de circulation dans la zone des années que le commissariat central m’a fait délivrer le 9 août 1917, par le Général commandant la place de Reims, en remplacement de la simple carte d’identité, auparavant déjà obligatoire — carte portant autorisation limitée à Reims, Saint-Brice, Tinqueux, Courcelles, Bezannes et les communes de l’arrondissement de Reims — puis je lui déplie le sauf-conduit qui doit me permettre de voyager aujourd’hui, convaincu qu’il va me rendre l’une et l’autre pièce, sans me retenir autrement, dès qu’il en aura pris connaissance.

Il les lit en effet très attentivement, puis me demande :

« Vous avez un domicile ? »

Ma réponse est « non », mais je ne l’ai pas plus tôt exprimée, que je me ravise, en ajoutant :

« C’est-à-dire que je rien ai plus ; j’habitais rue de la Grue 7, avant la guerre — j’ai été incendié en septembre 1914. »

« Comment ! vous n’avez pas de domicile »,

me réplique-t-il sur un ton où ne perce pas seulement l’étonnement, mais une véritable stupéfaction.

Je pense à part moi :

« D’où vient-il, celui-là, pour être ébahi de la sorte ; il ne me paraît guère connaître la situation des gens de Reims ». Posément, je lui ajoute :

« Je loge où je peux. »

Le gendarme n’a pas l’air décidé à me lâcher et je vois déjà que s’il me fait manquer ma voiture, c’est le train aussi et mon voyage remis au plus tôt à demain. Il m’interroge :

« Depuis que vous avez été incendié, où habitez-vous ?

– Eh bien, voilà, lui dis-je, j’ai habité successivement rue du Jard 57, rue Bonhomme 8, place Amélie-Doublié 8 ; j’ai été hébergé trois ou quatre nuits dans les caves Abelé, j’ai couché après cela dans les sous-sols de l’hôtel de ville et maintenant,  je suis provisoirement 10, rue du Cloître, comme vous voyez et je lui indique du doigt ce que mentionne ma carte.

– Provisoirement ! » répète-t-il.

« A mon point de vue, oui. Vous comprenez, lui ajoutai- je, la maison a reçu déjà une douzaine d’obus ; si elle dégrin­gole un de ces jours ou si elle est incendiée, je serai bien obligé de chercher encore ailleurs. Dans tous les cas, ce n’est pas mon domicile. Au reste, lui dis-je — pour en finir — conduisez-moi à la mairie, puisque mes pièces vous disent que je fais partie des services communaux, le maire ou le secrétaire en chef me connaissent suffisamment ; je travaille auprès d’eux toute la journée. »

Je lui parle tranquillement, mais je bous intérieurement.

Il examine encore la carte de circulation où se trouve ma photo, puis il me la rend avec le sauf-conduit, sans rien dire de plus, tout en faisant signe à un autre citoyen qui approche, de s’arrêter, de ne pas aller plus loin.

Tout en remettant mes papiers en poche, je le vois enfin avec plaisir commencer à s’occuper de ce nouveau patient. Je me hâte naturellement de gagner la place d’Erlon où j’arrive, assez à temps pour voir la voiture commencer seulement à démarrer. En m’ins­tallant, je pousse un « ouf’ de satisfaction, tout en bénissant le gen­darme de la prévôté, qui a bien failli me la faire rater.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Jeudi 3 – Nuit tranquille pour la ville. 8 aéroplanes allemands.

 Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 3 janvier


Canonnade intermittente en quelques points du front. Nous avons réussi un coup de main dans la région au nord de Courtecon et ramené des prisonniers.
Rencontres de patrouilles au sud de Corbeny. Grande activité d’artillerie dans le secteur Beaumont-bois des Caurières.
Au cours de la journée; l’activité d’artillerie a été peu intense sur le front belge. Un détachement ennemi, protégé par de violents barrages, parvint à prendre pied dans un des postes alliés de la région de Merckem. Une énergique contre-attaque, prononcée immédiatement chassa du poste les Allemands qui laissèrent plusieurs prisonniers.
En Macédoine, activité d’artillerie dans la région de Guevgueli et sur les pentes orientales du Vetrenik. Calme sur le reste du front. Des avions ennemis ont bombardé des ambulances en arrière du front de Monastir.
En Italie, nombreux combats aériens. Des avions ennemis ont survolé Trevise et Mestre.
Les maximalistes russes ont envoyé une sommation à la Roumanie dont ils dénoncent l’accord avec Kaledine et les Cosaques.
Par contre, ils ont décidé de reconnaître, sous certaines conditions, l’indépendance finlandaise.

Source : la Grande Guerre au jour le jour

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