Louis Guédet

Samedi 3 mars 1917

903ème et 901ème jours de bataille et de bombardement

6h1/2 soir  Brouillard intense le matin, assez beau l’après-midi. Temps froid. Travaillé toute ma matinée à examiner (et noter mes rapports) tous mes dossiers d’appel de la Commission d’allocations militaires, il y en avait 65. J’étais abruti après cette séance. Dans le nombre, je crois qu’il n’y en a pas 4 qui obtiendront gain de cause. Ce sera presque tous des rejets. On ne se figure pas l’audace de ces gens-là. On leurs doit l’allocation militaire, riches ou pauvres sans distinction, avec cet état d’esprit cela fera du joli après la Guerre.

Après-midi vu à mon courrier, été à l’Hôtel de Ville pour un renseignement de Police. Porté des testaments au clerc de Montaudon que je lui abandonne quoique la légataire universelle soit ma cliente, par délicatesse et correction, étant l’administrateur de cette Étude, rue Ste Geneviève 19, et rentré chez moi pour signer une centaine d’extraits pour Jolivet, succession Marguet. Je me mets à mes notes, et après dîner je verrai mon dossier de simple police, 6 anciennes affaires et 24 nouvelles. Où sont les beaux jours d’antan quand j’en avais 280 à juger en une séance. Girardot, sombre brute doublée d’un gendarme : Pends-toi ! Et ma journée sera finie !! bien employée !

Le Président m’attend cette semaine pour me présenter au Procureur. J’irai donc déjeuner avec lui mercredi et puis je pousserai à St Martin voir mes chers aimés que je n’ai pas vu depuis 2 longs mois. Ma domestique va mieux. Je l’ai secouée et çà a réussi, c’est ma « moularde ».

Hier de Bruignac nous en comptait de bien bonnes comme nous parlions de la bêtise et des énormités commises par les Gendarmes officiers ou simples pandores et des galonnards.

Un jour le Cardinal Luçon allait à Ville-Dommange. A la sortie de Reims, Pont de Muire, un gendarme examine son passeport et celui de son vicaire Général. Il tourne et retourne celui de Son Éminence, et d’un ton doctoral en lui rendant : « C’est bien, passez, mais une autre fois vous ferez mettre votre profession !! » dit-il au Cardinal !!

Une autre fois, avec de Bruignac, l’abbé Camu et Madame de Bruignac allaient à Fismes. En toute vers Jonchery, c’est un douanier monumental qui les arrête et examine les passeports, prenant celui de Mgr Luçon, il lit attentivement le signalement, et se tournant vers de Bruignac : « C’est vous qui êtes le Cardinal Luçon ?! » Tête des voyageurs et Son Éminence en a bien ri.

Au moment on empêchait de rentrer à Reims les voyageurs venant de Dormans. A  cette station le gendarme qui visait le passeport de de Bruignac le prévient qu’il y a des chances qu’on ne lui permette pas de passer à Pargny, de Bruignac de répondre : « Nous verrons bien ! » Il était accompagné de sa femme et d’une autre dame. Arrivé à Pargny en effet on lui signifie qu’il n’ira pas plus loin. Après un tas d’allées et venues et de pourparlers il demande à voir le Commandant de Place de Pargny qui était une vielle baderne de colonel de chasseurs à cheval. On cherche à l’en dissuader, lui disant qu’il allait être bien arrangé par cet original. Il insiste et se présente au Cerbère. Refus péremptoire, cris, tempête, enfin la brute égosillée laisse causer de Bruignac, l’écoute et lui répète : « Vous ne pouvez pas, c’est l’ordre, c’est la consigne. Personne ne peut rentrer à Reims avec un laissez-passer !! Mais si je ne puis vous permettre de rentrer à Reims, je puis, du moins, vous donner l’ordre de vous y rendre !! » Ce colonel était un comique ! de Bruignac lui répondit que peu lui importe la façon dont on le laissera rentrer à Reims, pourvu qu’il y rentre avec sa femme et l’autre dame. Le colonel de lever les bras. « Çà, c’est impossible !! Pas de femmes !! » On palabre, bref : le galonné se met à écrire tout en disant : « Ces dames, je ne les connais pas, je ne veux pas les connaître !! » Et voici ce qu’il tendit d’un air grand seigneur et triomphant à de Bruignac :

« Le Colonel x donne l’ordre à M. de Bruignac, adjoint au Maire de la Ville de Reims, de se rendre immédiatement à l’Hôtel de Ville de Reims accompagné de 2 femmes !! »

Et voilà comment de Bruignac rentre à Reims avec sa femme et son amie, par ordre !! Je n’aurais pas trouvé cela !! Je propose d’élever une statue à cette bourrique galonnée, très forte en casuistique sur la Place de la Gare de Pargny-lès-Reims, sur le socle de laquelle on gravera cet ordre mémorable !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Samedi 3 – Nuit tranquille, sauf quelques gros coups de canon ou de mitrailleuses.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 3 mars

Notre artillerie a bombardé avec succès 1es organisations ennemies au nord de l’Aisne et sur la rive gauche de la Meuse.

Un avion ennemi a jeté aux abords de Compiègne quelques bombes qui n’ont causé que des dégâts matériels sans importance. Deux autres avions ennemis ont bombardé Montdidier : Un mort et trois blessés. Une de nos escadrilles, composée de onze appareils, a opéré sur les baraquements de Guiscard, la gare d’Appilly et celle de Baboeuf (Oise), où un incendie s’est déclaré.

Les Anglais ont effectué une nouvelle progression au nord de Warlencourt-Eaucourt et au nord-ouest de Puisieux-au-Mont. Ils ont rejeté des contre-attaques dirigées contre leurs positions au nord-est de et au nord-ouest de Ligny-Thilloy. Sur l’Ancre, ils ont fait 128 prisonniers et ont capturé du matériel. Ils ont réussi des coups de main vers Angres et Calonne et au nord-est de Loos.

Canonnade près de Gorizia sur le front italien.

Les Roumano-Russes ont reperdu quelque terrain près de Jacobeni.

La Chambre des représentants de Washington a voté par 403 voix contre 13 l’élargissement des pouvoirs du président.

Le Japon a confirmé aux Etats-Unis ses intentions amicales

Source : La Grande Guerre au jour le jour

Gueudecourt

Gueudecourt

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