Louis Guédet

Dimanche 4 mars 1917

904ème et 902ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 soir  Gelée forte. Il fait froid avec une vraie bise. Est-ce que nous allons recommencer une série de froids sibériens !! Messe de 8h1/2 de paroisse. Rentré travailler « d’arrache-pied » pour déblayer pour le mercredi 7. Écrit au Président Hù que j’acceptais de déjeuner avec lui, au Procureur de la République que j’avais l’intention de m’absenter 8 jours et que je passerai à Épernay le 7 pour me tenir à sa disposition, à mon cher ancien Procureur Bossu pour lui dire que je le saluais avec toute ma joie. Retenu chambre à L’Europe (cet hôtel était situé au 21, rue Porte-Lucas à Épernay, il est fermé et ce sont aujourd’hui des commerces, mais le fronton de l’entrée porte toujours le nom « L’Europe »). Prévenu Manon (Étude Jolivet) et M. Archambault (Étude Lefebvre d’Aÿ) que je venais à Épernay s’ils avaient à me dire quelque chose.

Sur ces entrefaites mon courrier arrive. Lettres nombreuses, de ma chère femme qui me rassure un peu sur le départ de Robert, et une lettre de Jean (réduite), carte de visite de M. Bossu m’annonçant qu’Herbaux a transmis sa proposition pour mon ruban, et il me conseille de me faire « pousser » !! Je lui réponds à mon cher Procureur que n’ayant jamais fait de politique je ne connais personne qui puisse me recommander, et que du reste cela me répugne ! Recommander les autres et les faire pistonner, çà va, mais pour moi ? Je ne pourrais pas, je ne saurais, je n’oserais pas. En tout cas nous causerons de tout cela ensemble mercredi après-midi. Il m’ajoute qu’il a vu son successeur M. de Courtisigny, à qui il a dit que j’étais un « Héros »…  Pauvre héros ! bien désemparé et puis qu’a-t-il fait…  son devoir ! alors je ne vois pas où est l’Héroïsme ! du citoyen Infernal Tabellion en Infernal Juge de Paix de Guerre de Reims !!

Lettre du Vice-Président Bouvier me  chargeant comme juge de Paix de « laver la tête » à ce pauvre Minet, huissier, qui a fait une gaffe, en menaçant une femme émigrée de Reims pour son loyer !! Le pauvre garçon est bien courageux, mais il est maladroit. Enfin j’arrangerai cela.

Après-midi porté mes lettres à la Poste et poussé jusqu’à St Remy voir le brave doyen Goblet qui avait à me parler, assisté aux Vêpres. En entrant à St Remy, attrapé un photographe militaire amateur qui cependant avait une autorisation de prendre des photographies, et dans la conversation il me dit : « J’ai même le droit de verbaliser contre ceux qui photographient sans permis !! » J’attrape la balle au bond et lui réplique : « Eh ! bien, vous ne risquez rien de verbaliser contre tous vos « Pierrot » d’officiers qui photographient à Kodak que veux-tu à notre nez !! mais vous vous en gardez bien !! Nous en avons assez de vous et de vos abus !! » Il est resté figé !!

En revenant à la maison, rencontré rue Chanzy le R.P. (rayé) ancien professeur (rayé), il me parla du faire-part de la mort de M. Benoiston, ou les princes de sang étaient énumérés : M. Marcel Bataille, officier gestionnaire, au front, M. André Benoiston, automobiliste militaire, au front, etc…  etc…  et avec son fin sourire il m’ajouta : « C’est grotesque ! Vous, vous n’auriez pas fait cette énormité… !…  Mais hélas lui et son Père sont grisés de leur fortune et croient qu’ils sont des êtres supérieurs (rayé) il avait senti le (rayé) envers (rayé) si je ne me trompais pas en flagellant et en méprisant cette prétention d’être exposé au feu…  à 40 kilomètres du vrai front !!

Il me disait qu’au moment du (rayé) il lui avait dit franchement ce qu’il pensait de lui, qu’il avait disséqué et qu’il lui avait montré le danger qu’il courait (rayé) qu’ils n’ont pas (rayé) mais (rayé) largement (rayé).

En le quittant je songeais à ce que (rayé) et me demandais avec (rayé) de tous ces (rayé) peureux et lâches si nous ne reverrions pas une réédition de la « Terreur Blanche » (troubles et massacres par les royalistes après la seconde abdication de Napoléon 1er, le Maréchal Brune en fut l’une des victimes) si magistralement dépeinte par Henry Houssaye (écrivain, journaliste, historien, auteur de « 1815, La seconde abdication. La terreur blanche », éditée en 1905 (1848-1911)). Dans ces embusqués là, et ces trembleurs du « Front » de « l’arrière-derrière » ne chercheraient pas à faire cette « Terreur Blanche » contre ceux qui ont été se faire tuer pour eux et ont fait leur devoir, comme l’ont fait tous les « musqués » royalistes qui vivaient aux crocs de Louis XVIII et sa « traîne », c’est possible ! Ce serait malheureux, et surtout injuste et nécessairement nous reverrions la réaction d’une nouvelle dictature qui balaierait tous ces pantins comme poussières et feuilles mortes en novembre !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Dimanche 4 – 0°. Nuit assez tranquille entre batteries jusque vers 11 h. Mitrailleuses du 3e zouaves (1); Général Duplessy, Colonel Philippe. Reçu visite du Colonel du 60e (qui va avec le 44e7). Canon 287 Faubourg de Laon ; Colonel de Piré, parent de Mgr Bonfïls, avec son aumônier que j’ai vu à Courcelles. Aéroplanes allemands : tir contre eux ; 5 h. bombes sif­flantes. Mgr Neveux est allé à Thil, a visité le gourbi du Colonel, les tran­chées, vers le bois du Chauffour, a aperçu Loivre, et est venu à Saint-Thierry, invité par le Colonel. Retraite du mois. Les Allemands ont voulu prendre un petit poste ; l’ont pris ; mais n’ont pu le garder. Canons de Beth­léem ont tiré. Le soldat qui tirait était de Maulevrier.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Le 3e Régiment des zouaves est le régiment de Constantine. Son drapeau sera décoré de la Légion d’Honneur et de la Médaille militaire et, entre les deux guerres, il sera commandé par le Colonel Juin, futur Maréchal de France

Saint-Thierry en 1907

Saint-Thierry en 1907


Dimanche 4 mars

Lutte d’artillerie assez active entre Oise et Aisne dans la région sud de Nouvron et en Alsace dans le secteur de Burnhaupt.

Faible canonnade sur le front belge. Les Anglais ont accompli une nouvelle progression au nord de Puisieux, au nord et à l’est de Gommécourt. En dépit de la résistance opiniâtre de l’ennemi, ils ont avancé leur ligne de 400 mètres en moyenne sur un front de 8 kilomètres environ.

Ils ont enrayé par leurs tirs de barrage et leurs feux d’infanterie une contre-attaque sur leurs positions avancées au nord-est de Gommécourt. Ils ont réoccupé intégralement une tranchée qui avait été d’abord évacuée par leurs troupes. Deux de leurs postes ont été attaqués au nord-ouest de Roye. Quelques hommes ont disparu. Une forte patrouille qui tentait d’aborder les lignes à l’est de Givenchy-les-la Bassée a été arrêtée par les feux d’infanterie de nos alliés.

L’Allemagne a avoué, dans une note officieuse, ses intrigues au Mexique.

Le président Wilson a reçu des assurances d’un certain nombre de républiques sud-américaines.

Le maréchal Conrad de Hoetzennorf, chef d’état-major général de l’armée austro-hongroise, a été remplacé en sa fonction par le général Von Arz.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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