Louis Guédet

Samedi 24 juin 1916

651ème et 649ème jours de bataille et de bombardement

…Caisse d’Épargne ce matin où le brave contrôleur Baudoin et le coursier Gransart m’ont encore demandé quand enfin je serais décoré. Hier c’était Ravaud et Lesage. C’est un pari ou un bateau qu’on veut me monter. Je les ai envoyés à la Balançoire en leur disant qu’ils ne savaient pas ce qu’ils disaient, et qu’il y en avait bien d’autres à décorer que moi.

Après-midi vu le Procureur de la République qui m’a reparlé du transfert du tribunal civil à Épernay et qu’il croyait bien que le décret serait rendu d’ici un mois. Il est furieux. Allons, il faut en faire mon deuil, en prendre mon parti : je vais rester seul juge à Reims ! Il m’a parlé d’une demande de Ferté (1872-1958), notaire à Beaumont-sur-Vesle pour l’autoriser à quitter Beaumont et à résider à Verzy. J’ai prié le Procureur qui me demandait mon avis de n’en rien faire ou le planquer aux Petites Loges ou à Bouzy à cause de Labitte (1862-1951), notaire à Verzy et Chémery (1877-1938), notaire à Rilly-la-Montagne qui sont aux armées et dont il pillerait la clientèle

Rentré chez moi après, et ai causé avec M. Beauvais, directeur de l’École Professionnelle de la rue Libergier, de l’affaire Goulden. C’est un imbroglio insensé et il y a lieu de craindre que l’on étouffe l’affaire. De toute façon ce sera malheureux car si Auguste Goulden est coupable, il mérite un châtiment. S’il n’est pas coupable, le public aura toujours une arrière pensée sur son cas ; tandis que jugé et déclaré non coupable il pourrait sortir absolument indemne de tout soupçon. Il n’y a pas de doute, il vaut mieux pour lui de tirer l’affaire au clair.

Je suis fatigué, j’espère que je pourrais un peu me reposer demain, et surtout échapper à l’ennui et à la tristesse qui m’envahit de plus en plus.

Le haut de la page suivante a été découpé.

…Tout à l’heure M. Pocquet, syndic de faillite, me disait que l’on cherchait à étouffer cette affaire Goulden, (du commerce avec un austro-allemand, doublée d’espionnage) à cause des personnalités militaires qui seraient compromises dedans : photographies de tranchées, de points de défense, etc…  Colonel Colas, Général Rouquerol, Commandant Lallier, Général Cassagnade, capitaine Tromon (à vérifier), sous-Préfet Régnier, etc…  toute cette clique de braves de l’arrière, galonnards et galonnés…  Eh ! bien, ce sera une honte de plus à ajouter à toutes celles dont Reims élégant, ploutocrate et bourgeois gentilhomme pourra se glorifier…  après la Guerre. Triste et décourageant. Oui, de plus en plus nous, les souffrants, les flagellés, nous aurons juste le droit de nous taire !!…

10h20 soir  A 10h moins 5 un obus siffle, deux, 3, 4…  il faut se lever, la prudence l’exige. Cela tape assez près pour cela et vers le centre…  en voilà jusqu’à 10h1/4. Pendant ce temps, je descends mes dossiers, papiers, minutes courantes à la cave, et pendant que j’écris ces lignes l’Orage se déchaine et le tonnerre se joint aux bombes.

En m’analysant, que ressens-je ? Toujours la même chose, de la lassitude mêlée à du fatalisme et presque de l’indifférence mitigée d’inquiétude et du tumulte de maintes pensées qui s’agitent en votre esprit. On aura beau dire, on ne peut s’habituer à cette musique là, on la subit, mais s’y habituer non ! Et ceux-là qui le soutiennent se mentent à eux-mêmes, pour se vanter. Même impression d’impatience inquiète d’entendre le Tonnerre gronder et vous empêcher d’entendre les obus siffler ! De même que les voitures. Mon Dieu protégez-nous ! Et faites que cela finisse bientôt. On est si las !!!

En pièce jointe, une carte postale de la Société des amis du vieux Reims, représentant « Saint-Thierry, près Reims, Façade du Château sur jardins, XVIIIème siècle. 1910 ».

Carte adressé à : Monsieur L. Guédet Notaire Reims (Marne) et signée E. Kalas (Ernest Kalas, Architecte, Officier d’Académie, 1861-1928)

Lagny, 11 rue Jacques Le Paire

29 juin 1916

Monsieur et cher collègue,

Combien je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à ma fantaisiste curiosité, au milieu de tant d’occupations et préoccupations qui vous assaillent. Vous jugez bien que cette question avait rapport à un travail de longue haleine entrepris sur l’histoire anecdotique de Reims ; mais, en les circonstances actuelles, cela ne presse pas autrement. Je me rappelle simplement à votre souvenir quand vous aurez l’occasion de retrouver le renseignement de M. Jadart, ou la plaque de cuivre que j’avais fait placer sur le retour à droite de la cheminée. En attendant nous n’avons tous que des félicitations chaleureuses pour votre courage civique, et à vous souhaiter bonne chance jusqu’au bout. Au moins serez-vous le premier à voir le bout du nez de la Victoire ailée planant sur ce qui reste de notre paroisse Notre-Dame. Pour tout ce qui vous plairait, vous me savez bien cordialement à votre disposition.

Votre bien dévoué E. Kalas

Manquent les feuillets 336 et 337, relatant certainement son voyage à Paris et une réunion avec l’Académie de Reims. Le haut de la page suivante a été découpé.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

24 juin 1916 – Sifflements à 16 h.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 Cardinal Luçon

Samedi 24 – Nuit tranquille, sauf 15 ou 20 bombes sifflantes sur les tranchées vers 9 h. soir et de 9 h. à 1 h. Projections lumineuses incessantes, fusées éclairantes. Pas dit la messe, malade d’une crise de sciatique. + 15°. Journée tranquille sauf quelques bombes vers 3 h., je crois sur les tran­chées.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 24 juin

En Belgique, les tirs de destruction de nos batteries ont bouleversé les organisations ennemies dans la région des Dunes.
En Champagne, entre Maisons-de-Champagne et le Mont-Têtu, les Allemands ont attaqué trois fois nos tranchées sur un front de 1200 mètres. Ils ont été arrêtés par nos tirs de barrage. Quelques prisonniers sont restés entre nos mains.
Sur la rive gauche de la Meuse, deux attaques allemandes à la grenade ont échoué sous nos feux de mitrailleuses. Bombardement intense de nos deuxièmes lignes.
Sur la rive droite, à la suite de violentes réparations d’artillerie les Allemands ont dirigé une série d’attaques offensives à grande envergure sur un front de 5 kilomètres depuis la cote 321 jusqu’à l’est de la batterie de Damloup. Les attaques se sont succédé avec un acharnement extrême, en dépit des pertes énormes que nous infligions à l’ennemi. Entre la cote 321 et la cote 320, les Allemands ont réussi à enlever nos tranchées de première Ligne et l’ouvrage de Thiaumont. Un puissant assaut allemand, qui était parvenu jusqu’au village de Fleury, a été refoulé par une vive contre-attaque. D’autres assauts sur les bois de Vaux-Chapitre, du Fumin et la batterie de Damloup ont été brisés.
Nos aviateurs ont bombardé les gares de Grandpré, de Nantillois et d’Audun-le-Roman.
Les Russes livrent un violent combat sur le canal d’Oghinski ; ils progressent en Bukovine.
La pression italienne sur les Autrichiens s’accentue au plateau d’Asiago.

Source : La Grande Guerre au jour le jour


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