Louis Guédet

Vendredi 14 janvier 1916 (suite)

489ème et 487ème jours de bataille et de bombardement

…Pourquoi ? « Bé pace que vénons signer ! » signer au Conseil de famille Rouche – Meyer (à vérifier) ? « Oui M’sieur ! j’ai fait toute la ville et j’en ai pas trouvé l’notaire qui fait l’juge de Paix et j’voulais signer au Conseil. »

« Mais c’était ce matin que cette réunion devait avoir lieu… »

« J’le savons bé et j’cherchons d’puis c’matin l’endroit où juche c’notaire là qui fait le juge de Paix pour signer ! et j’l’trouvons pas » – « Comme depuis ce matin vous chercher l’endroit ou doit avoir lieu cette réunion. » – « Oui M’sieur, sauf qu’j’venons de déjeuner, je ne le Vagris que trop et que je r’cherchons c’t’endroit  là ousque qu’y faut signer…!! » – « Eh bien, mes amis, la réunion a eu lieu et comme vous ne veniez pas, on vous a remplacé : c’est fini on n’a plus besoin de vous. »

Mes deux hommes restèrent là figés, j’en profite pour m’éclipser, ne jugeant pas nécessaire de dire que c’était moi qui était, jugeant prudent de ne pas leur dévoiler que j’étais le notaire qui fait le juge de Paix ! Je ne m’en serai pas dégagé. En disparaissant j’entendis encore nos deux poivrots discutant :

« J’te dis qu’c’est pas là que j’devions signer, c’est chez l’notaire qui fait juge de Paix ! » – « Mais j’te dis ici, puisque c’est le Palais d’Justice y là ! » – « J’te dis qu’non !…  j’te dis… »

Bref je me demande s’ils sont encore sur le palier de l’escalier du Greffe…  pour savoir où ils trouveraient « l’Notaire qui fait l’juge de Paix ! »

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Cardinal Luçon

Vendredi 14 – Nuit tranquille, tempête de vent ; à 8 hl/2 matin + 3. Via Crucis in cathedrali. Rencontré à la Cathédrale vers 4 h. 1/2 soir, M. Hue, président du tribunal, qui m’a condamné dans le procès des Amicales. Il me présente des officiers. Il reste avec moi et me dit : J’ai lu les manuels que vous avez condamnés (lettre collective des Évêques 1909) ; ils sont abomi­nables ; j’en aurais dit 10 fois plus de mal que vous – Alors pourquoi m’avez- vous condamné ? – Ah ! il ne fallait pas généraliser. Il m’a dit son admira­tion de ma conduite ; il veut me faire décorer. Les officiers qui l’accompa­gnent sont des officiers de la Marine, des fusiliers marins de Dixmude(1) ; du M… de Jouvelle (?).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) La brigade de fusiliers-marins de l’amiral Ronarc’h (170 officiers – 6500 hommes) s’est illustrée en octobre 1914 en conservant la tête de pont de Dixmude, sur la rive droite de l’Yser. Popularisés par l’image, la chanson et les services de propagande, les fusiliers- marins de « Dixmude » ont continué à servir dans les Flandres. Tous leurs personnels ap­partiennent à la Marine.

Juliette Breyer

masque à gaz

Vendredi 14 Janvier 1916. On nous a distribué à tous des masques contre les gaz asphyxiants. On craint quelque chose. En tout cas, qu’ils se dépêchent, que l’on sorte de cet enfer-là. Nous perdons tous patience, les soldats se lassent, ce n’est plus une vie.

Depuis quelques temps j’ai dans l’idée qu’il faut que je retravaille et reprendre un comptoir, s’ils ne me refusent pas. Ce qui me retient, c’est qu’ils m’en donnent un dans un quartier dangereux. Je n’ai pas peur pour moi mais pour mes petits.

J’ai dit chez vous et chez nous qu’aussitôt que le premier convoi de grands blessés rapatriés serait rentré et si tu n’en faisais pas partie, j’en demanderai un. N’importe où, il faut que je pense à l’avenir et si quelques fois tu revenais, que tu aies une maison pour t’abriter …

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL
De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Vendredi 14 janvier

En Artois, nous avons exécuté sur les positions de la route de Lille un bombardement violent qui a détruit des tranchées et des abris de l’ennemi.
Entre Somme et Oise, une colonne allemande, évaluée à un régiment, a été prise sous notre feu, au moment où elle entrait dans Roye.
Au nord de l’Aisne, nous avons endommagé un observatoire, des abris de mitrailleuses et réduit au silence une batterie allemande de 105 (plateau de Vauclerc).
En Champagne, nos tirs de barrage ont arrêté net deux attaques à la grenade, l’un au nord de la butte du Mesnil, l’autre près de Maisons-de-Champagne.
En Argonne, nous avons fait sauter plusieurs mines.
Nos troupes de Salonique ont détruit des ponts de la ligne de Dedeagatch.
Les Autrichiens auraient attaqué Cettigné.
Les Allemands annoncent qu’un dépôt de munitions aurait sauté à Lille, faisant 110 victimes.
Le gouvernement serbe rejoindra son armée à Corfou.
Deux officiers superieurs suisses, les colonels Egli et de Wattenwyls, sont accusés d’incorrections graves au profit de l’Allemagne.
L’archiviste de l’ambassade turque a été arrêté à Paris.
La conscription a été voté en première lecture à la Chambre anglaise par 431 voix contre 39

 

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