Louis Guédet

Mardi 28 septembre 1915

381ème et 379ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  Bataille toute la nuit, à droite et à gauche de Reims. Du canon devant et autour de nous. Il y a surtout une grosse pièce, la « Grosse Julie » qui vous fait sursauter quand elle tire, elle doit être assez près d’ici. A 4h elle m’a réveillé et je n’ai pu me rendormir. Ce matin toujours des bruits lointains, du canon, des combats, le temps est couvert, mais le baromètre remonte. Les nouvelles du matin ne sont pas mauvaises, allons-nous pouvoir espérer la délivrance définitive ?

8h soir  Cet après-midi je suis allé à Tinqueux, n’ayant rien de mieux à faire. Le temps était frais et gris. Là-bas j’ai vu M. et Mme Fayet qui sont, comme tous les habitants du Village, pressurés, accablés, pillés, dévastés par les troupes. Ils ont 150 chevaux dans leur ferme et des hommes à l’avenant. Ils n’ont trouvé rien de mieux que de loger une partie de leurs chevaux dans le réfectoire de l’ancien petit séminaire !! Et tout à l’avenant.

Pour faire du feu on a été jusqu’à briser leurs meubles anciens, etc…  etc…  Les malheureux sont parqués dans 2 ou 3 pièces qu’on daigne leur laisser et le reste est livré au pillage, plus de portes, plus de fenêtres !…  J’ai conseillé à M. Fayet de venir voir le 7 octobre le sous-intendant à mon audience de conciliation des réquisitions militaires afin qu’il voie ce qu’il y aurait à faire pour l’indemniser de ses portes, car comme toujours M.M. les Gestionnaires l’envoie promener ! Je les ai quitté à la nuit tombante et suis rentré ici à la vraie nuit. Je suis fatigué. Je ne marche plus facilement. Est-ce la vieillesse ? on manque d’habitude. Je ne sais, mais je me fatigue vite maintenant.

Toute l’après-midi a été calme. La nuit sera-telle de même, je le souhaite car ne pas dormir est bien pénible. Nous verrons.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Paul Hess

Bombardement, dans la matinée, sur le faubourg Cérès.

L’avance de nos troupes est soulignée sur le communiqué, qui parle aujourd’hui de plus de soixante-dix pièces de campagne et pièces lourdes, prises en Champagne.

  • À ce propos, Le Courrier, dans un court article, disait ceci :

La bataille de Champagne.

Une énorme colonne de prisonniers boches a traversé Châlons dans la matinée d’hier. La tête de la colonne se trouvait déjà à la gare alors que l’arrière-garde défilait encore sur la place de l’hôtel de ville.

(Le reste, soit cinq ou six lignes, est censuré).

— Ce jour, les poilus venant assurer quotidiennement, sur la place Amélie-Doublié, le ravitaillement des compagnies et des services du 320e, dont les cantonnements sont à proximité, annon­cent le départ du régiment. Ils ne savent pas où on va le diriger.

Depuis plus d’un an, l’opération qui avait lieu précédemment le matin, se faisait régulièrement tous les jours en cet endroit.

Lorsque les aéros boches étaient venus jeter fréquemment des bombes, de côté et d’autre, le voisinage civil avait eu des raisons de craindre que les rassemblements de soldats, autour des voitures, attirassent leur attention. Tout s’était heureusement assez bien passé, et, du rez-de-chaussée du n° 2 où nous nous installions avant la nuit, ma sœur et moi, nous avions pris l’habitude d’atten­dre, comme une distraction — avec les voisines occupant en partie l’appartement — l’arrivée vers 19 heures, des trois voitures attelées venant d’Écueil. Celle contenant les petites vivres s’arrêtait devant notre fenêtre ; les deux autres chargées de pain et de viande, avaient adopté des emplacements un peu plus loin, le long du trottoir.

La distribution commençait dès que les véhicules à bras, utili­sés pour le dernier parcours à faire avant les « boyaux », par la rue Lesage, étaient à leurs places ; elle avait lieu sous le contrôle d’un adjudant et de quelques sergents. Nous entendions alors appeler, à tour de rôle, la 17, la 18, la 19, la 20e, le poste de secours, la mi­traille, la compagnie hors rang, le T.C.I., le T.C.2..

Très intéressés, nous suivions des yeux les faits et gestes du petit conducteur affairé, toujours ruisselant de sueur, qui sortait de son fourgon les sacs de pommes de terre, les haricots, le café, le sel, les bougies, le lard, le papier à cigarettes, etc., ainsi que le tabac, complément précieux dont le nombre de petits paquets gris était souvent vérifié, après avoir été compté et quelquefois re­compté, sur contestation.

Pour finir, nous regardions l’eau-de-vie se répandre d’un fût dont on enlevait et replaçait la fontaine à la manière d’un bou­chon, afin d’en activer l’écoulement, alors que les soldats groupés surveillaient à la lueur d’une bougie le remplissage des récipients à raison d’un litre par seize hommes. Pendant ce temps, des femmes que nous remarquions journellement, rôdaillaient autour des cor­vées occupées au chargement de leurs petites charrettes.

La répartition terminée et dès que les poilus commençaient à reprendre le chemin des cantonnements, quelques privilégiés ava­laient vivement, l’un après l’autre, dans un quart, une bonne rasade de gnôle — le rab’ — avec les conducteurs, qui reprenaient aussi­tôt place sur leurs sièges.

Tandis que les voitures étaient déjà en marche, deux ou trois soldats toujours en retard pour s’installer, devaient les escalader par derrière pour s’y engouffrer et le convoi, prenant tout de suite le trot, repartait vers la montagne de Reims.

Chaque soir s’effectuait ainsi, place Amélie-Doublié, sous le regard amusé de ses rares habitants, le ravitaillement de quelques compagnies du 320.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Mardi 28 – Nuit active au loin. A Reims, quelques gros coups de temps en temps, des canons français ; A 9 h. 1/2 matin, bombes allemandes. 11 h. pluie d’obus sur (les batteries sans doute) la ville, sur les Coutures.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 Juliette Breyer

Mardi 28 Septembre 1915. Voici la pluie. Pour nos soldats ce sera ennuyant. Le 347e à Reims devait partir au combat ce matin mais le mauvais temps a interrompu les opérations. C’est ennuyeux car les boches vont avoir le temps de se reprendre. C’était si bien parti.

Charlotte nous écrit qu’il y a plus de quinze jours qu’elle est sans nouvelles de nous et se demande ce qu’il y a. La Poste conserve un moment les lettres qui viennent de Reims ; c’est la raison. Vivement que le soleil revienne. On reprend vite courage. J’avais encore un espoir dans les grands blessés qui viennent d’être rapatriés mais je suis encore déçue. Quand cette guerre finira donc, quand te reverrai-je ? Et ne rien savoir …

Je t’aime toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Mardi 28 septembre

La situation ne s’est guère modifiée, au nord d’Arras, où l’ennemi ne réagit que peu contre les positions nouvelles occupées par nos troupes. Nous avons fait 1500 prisonniers.
Le chiffre des prisonniers capturés par les Anglais dans le secteur au sud de la Bassée est de 2600.
En Champagne, la lutte continue. Nous sommes devant le front de seconde ligne allemand jalonné par la cote 185, à l’ouest de Navarrin, la butte de Souain, la cote 193, le village de Tahure.
Le nombre des canons de campagne et d’artillerie lourde pris à l’ennemi est de 80, dont 23 enlevés par l’armée britannique.
Une offensive allemande en Argonne, à la Fille-Morte, a été quatre fois enrayée. Nos adversaires ont subi de très lourdes pertes.
Des avions alliés ont bombardé Bruges.
Les Russes ont livré toute une série de combats au cours desquels ils ont fait de nombreux prisonniers. Leur offensive se poursuit en Galicie et dans la région de Pinsk. Ils ont reconquis depuis quinze jours environ 110 kilomètres.
Le roi de Grèce s’est mis d’accord avec son premier ministre M. Venizelos, sur la politiq
ue à suivre vis-à-vis de la Bulgarie.
La Roumanie a pris des précautions sur sa frontière du sud.

Source : la Grande Guerre au jour le jour