Nuit calme. Bombardement dans la journée.

– Reims paraît vide. Il est de fait que sa population est si fortement réduite qu’on peut l’évaluer actuellement à peu près au 1/6 de ce qu’elle était avant la mobilisation.

Sur la fin d’août, avant l’arrivée imminente des Allemands, bon nombre de Rémois effrayés à la vue de la triste émigration des Ardennais, avaient fui la ville. Des familles étaient parties en auto et la gare avait été assaillie, pendant une huitaine de jours, par des foules de gens qui ne réussissaient à prendre place dans un train qu’après avoir longtemps attendu devant ses grilles. Dans les premiers jours de septembre, à l’approche de l’ennemi, le génie avait fait sauter les voies du chemin de fer et le CBR ayant lui-même suspendu son service, l’exode s’était trouvé, en grande partie arrêté. Pendant l’occupation allemande, les départs très limités n’offraient plus le même caractère, car seuls étaient autorisés à quitter Reims, par leurs propres moyens, les gens ayant obtenu de la Kommandantur des laissez-passer leur permettant de retourner dans les pays qu’ils avaient abandonnés devant l’invasion – mais après la terrible semaine de bombardement commencée le 14 septembre, aussi tôt la victoire de la Marne est terminée avec l’incendie de la cathédrale et tout un quartier du centre, la plupart des sinistrés de ces pénibles journées ainsi que beaucoup de malheureux Rémois, épouvantés au sortir de leurs caves, s’étaient enfuis en masse et sans but, dans la nuit du 19 au 20, par les routes de Dormans et d’Épernay.

Plus tard, les ruines s’accumulant chaque jour, d’autres habitants se virent contraints d’évacuer leurs immeubles bombardés ou incendiés et de partir d’eux-mêmes, ou sur invitation de l’autorité militaire se réservant une zone d’action. Par la suite, le CBR reprenant un service qui permettait d’atteindre Fismes d’une part et Dormans par Bouleuse, émigration s’amplifia à parti du 5 octobre, surtout par cette dernière ligne.

Pour sortir de la ville, un laissez-passer était nécessaire. Il était délivré d’abord à la mairie, puis, avec certaines formalités, aux bureaux de la place ; il put ensuite être demandé dans les commissariats de police où il était assez facilement obtenu, sur production d’une pièce d’identité, après visa du commandant militaire.

La municipalité, afin de donner pouvoir à nos concitoyens sans ressources de s’éloigner aussi bien que les plus fortunés du danger permanent que constituait le bombardement, avait décidé la délivrance de billets de passage gratuit sur les chemins de fer, pour toutes directions ; elle accordait même un secours de route aux nécessiteux qui en faisaient la demande. Aussi, inévitablement, après chaque arrivée d’obus plus forte qu’à l’ordinaire, y avait-il une affluence, quelquefois considérable, à l’hôtel de ville devant le 1er bureau du secrétariat dont était chef M. Labergne, près de qui se formulaient les demandes de billets de transport, par les personnes désireuses et pressées de quitter la ville. Des numéros devaient chaque fois être distribués, afin que chacun passât à son tour.

Reims, dans ces derniers jours de l’année 1914, après trois mois et demi de bombardements ayant provoqué une partie des départs, ne comptait plus guère que vingt mille âmes. Des rues, des quartiers entiers étaient devenus déserts. Au centre, la population était fortement clairsemée ; on trouvait bien un peu de mouvement autour de l’hôtel de ville et, certains jours, sur la place des marchés, mais notre cité ne présentait plus de véritable animation qu’à la Haubette et environs, où le gros des habitants demeurés sur place s’était fixé temporairement.

– On lit dans Le Courrier d’aujourd’hui, ces nouvelles navrantes :

Drame de la misère.

Samedi matin, M. Cugniat Jean-Baptiste, 54 ans, ouvrier agricole, domicilié avenue d’Épernay 72, a été trouvé mort dans une cave de la rue de Courlancy, où il avait pris refuge. Ce malheureux avait succombé aux privations et au froid.

Dimanche, des voisins surpris de ne plus voir une veuve Michel, 65 ans, demeurant place Drouet d’Erlon 12, firent par de cette disparition à M. le Commissaire de police du 1er canton. Ce magistrat se rendit au domicile de cette femme qu’il trouva morte, elle aussi, de privations, à la suite du départ des siens on ne sait où.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
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Mardi 29 – Nuit tranquille. Visite aux S. Desbuquois, M. Kunkelmann. Visite du Colonel. Visite à M. Abelé.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

29 Mardi – Temps plus calme, canonnade légère ; les grosses pièces se turent. Quelques bombes comme toujours. Nuit calme ; le mauvais temps a un peu disparu pour faire place à une petite gelée blanche.

 Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy

Mardi 29 décembre

Notre avance s’est poursuivie en Belgique, à l’est de Lombaertzyde, où nous arrivons au centre même de la résistance allemande dans les dunes; nous avons gagné 800 mètres de tranchées à Carency, près de Lens.
Le canon a violemment tonné dans les régions de Reims et de Perthes. Progrès de nos soldats dans l’Argonne et sur les Hauts-de-Meuse. Ils repoussent une contre-attaque allemande en Haute-Alsace, près de Stembach.
L’amirauté anglaise publie un récit détaillé du combat qui a eu lieu devant Cuxhaven, le grand port militaire allemand, entre des hydroplanes britanniques, des zeppelins, des avions et des sous-marins ennemis. Les zeppelins canonnés par des croiseurs rapides qui accompagnaient les hydravions ont dû s’enfuir. Ceux-ci ont bombardé Cuxhaven. L’émotion est grande à Berlin.
Les combats sur la Bzoura, en Pologne, continuent à coûter des milliers d’hommes aux corps de von Hindenburg.
Suivant un grand journal anglais, le Daily Telegraph, ce général immole division sur division dans son effort pour gagner Varsovie. Le kaiser lui a, en effet, enjoint d’emporter cette ville, mais il semble certain qu’il ne la prendra pas.
On se bat également sur la Nida, où les Allemands ont dessiné une violente offensive. Là ils pénétrèrent dans plusieurs villages où ils commirent leurs brutalités coutumières, mais les Russes revenant sur leurs pas, les chassèrent et en capturèrent plus de 3500.
Le gouvernement italien a notifié le débarquement à Valona au gouvernement hellénique. Il est à noter que cette opération suscite quelques réserves parmi les journaux de Rome. Plusieurs d’entre-eux estiment qu’il eût mieux valu concentrer tous les efforts sur le Tyrol et à la frontière orientale.
Les électeurs japonais sont convoqués pour le 25 mars.
Des manifestations anti-allemandes ont eu lieu dans plusieurs villes de la Hongrie.
Plusieurs fonctionnaires ont été arrêtés en Italie pour complicité de contrebande de guerre au profit de l’Allemagne. Le gouvernement de Rome a marqué par là son désir de garder la plus stricte neutralité.
L’Autriche qui envoie le restant de ses troupes disponibles vers les Carpates en est réduite à la défensive en Bosnie-Herzégovine, où les troupes serbes et monténégrines ont fait irruption de nouveau. La panique règne du reste à Sarajevo, la capitale de la Bosnie, d’où une partie de la population s’est enfuie.
La Gazette de Cologne, qui est un des grands organes officieux du cabinet de Berlin, fait l’apologie du  » mensonge patriotique  » Elle estime que du moment où l’on est entré dans cette voie il n’est plus aucune raison de s’arrêter.
Le Lokal Anzeiger qui est une des gazettes les plus répandues de Berlin, a adressé à un certain nombre de personnalités germaniques, cette question palpitante : pourquoi L’Allemagne sera-t-elle victorieuse? Aucune de ces personnalités n’a mis en doute la victoire de L’Allemagne. La plupart, sans chercher d’autres arguments, ont répondu avec simplicité : l’Allemagne sera victorieuse parce qu elle est l’Allemagne.
Le chef du parti conservateur, M. de Heydebrand, qui a été plus explicite, estime que la Russie n’a plus de troupes, que la France en est réduite à la défensive, que l’Angleterre ne pourra plus débarquer de soldats sur le continent et qu’elle est menacée dans ses ravitaillements futurs. Et ces affirmations extraordinaires, contraires à toute vérité, n’ont surpris personne outre-Rhin.
L’opinion turque est de plus en plus irritée contre les Allemands. Elle croit que ceux-ci sont définitivement et bien battus. Les échecs des forces ottomanes en Arménie et en Égypte ont d’ailleurs quelque peu dissipé la jactance qui régnait à Constantinople. Les hommes politiques de Stamboul, qui suivent de près les événements européens redoutent que la Turquie ne soit entraînée dans la débâcle des deux empires germaniques. Et d’ailleurs leur pays manque de plus en plus d’argent et l’Allemagne qui n’en a pas assez pour elle-même se montre de moins en moins généreuse.

Source : La grande Guerre au jour le jour

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