Paul Hess

Beau temps et journée assez calme. Quelques obus seulement aux extrémités nord et est de la ville.

L’après-midi, sortie en famille dans le quartier Sainte-Geneviève où il y a foule. Beaucoup de monde surtout vers le cimetière de l’Ouest et sur l’avenue d’Épernay. Une demi-douzaine d’aéroplanes évoluent dans le ciel bleu, nous rappelant les semaines d’aviation. Pourtant, les promeneurs sont sur leurs gardes et avancent tous en levant de temps en temps le nez en l’air, afin de surveiller ces oiseaux dont certains peuvent être dangereux.

A notre retour, la nuit est venue, nous remarquons un groupe de personnes stationnant devant un chantier situé entre la rue Boulard et la rue du Jard, chaussée du port, où des artilleurs sont cantonnées et observant quelques chose dans la direction nord-est. La curiosité nous fait nous arrêter ; sur notre question, un soldat nous indique du doigt une lampe électrique fixée à l’extérieur d’une cheminée et qui brille au-dessus d’une maison paraissant distance d’environ 3 à 400 mètres. Elle vient d’attirer l’attention. Nous voyons avec plaisir un sous-officier et quelques hommes en armes partis immédiatement par la rue du Jard ; ils sont convaincus qu’il s’agit d’un signal, mais trouveront-ils, car tandis que nous regardions, la lumière s’est éteinte.De plus, la distance est difficile à évaluer exactement et même la largeur d’une rue latérale peut ne pas permettre de la voir rallumée.

Nous rentrons assez troublés, en faisant des vœux pour que les recherches soient fructueuses, car nous avons peut-être eu là, par hasard, un indice, sinon la preuve que l’ennemi a des espions ou des traîtres travaillant en ville pour le renseigner de toutes manières. Jusqu’à présent, nous ne pouvions que le supposer, car la façon dont certains jours il a mené ses bombardements, nous avait quelquefois causé de telles surprises !

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

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Cardinal Luçon

Canonnade à partir de 8 h environ. Bombes l’après-midi. Vêpres et Matines des Morts à Sainte-Geneviève.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

La nuit passée a été très calme, et on aurait pu reposer en toute quiétude si l’habitude du danger toujours suspendu au-dessus de la ville ne créait une insomnie difficile à vaincre.

Dès le réveil, c‘est dans les journaux locaux que nous cherchons le renseignement officiel qui dit où nous en sommes ; voici, concernant la ville, celui qui précise bien la situation peu enviable dont nous souffrons :

« Le Général de Division, Commandant d’Armes de la place, appelle l’attention de la population de Reims sur le danger qui peut résulter des attroupements, quelle qu’en soit la cause, surtout dans les quartiers rapprochés des lignes de feu.

En se rendant en trop grand nombre pendant les journées des 1er et 2 9bre aux abords des cimetières, les habitants s’exposent à attirer le feu de l’artillerie ennemie tant sur eux que sur les maisons situées dans les quartiers voisins de ces cimetières ».

Par le feu lent, mais continu, du bombardement qui nous a été servi pendant toute la journée, il faut bien reconnaître que cet avis est dicté par la prudence même ; nous le suivons, en nous abstenant de faire à nos morts la pieuse et traditionnelle visite. C’est, pour nos cœurs attristés, une douleur de plus s’ajoutant à toutes celles dont se compose notre vie quotidienne.

Les vêpres des Morts sont chantées à St-Jacques alors que se répercutent lugubrement les détonations de nos grosses pièces de canon, et les nerfs fatigués résistent difficilement à l’impressionnant effet de la cérémonie.

Et pourtant, c’est une journée estivale que celle de ce 1er 8bre 1914 ; un clair soleil nous réchauffe de ses rayons, faisant un saisissant contraste avec la détresse de nos âmes.

À 14H, lettre d’Hélène (29 8bre) passant les nouvelles reçues de Marcel (24 8bre) qui complètent celles qu’il m’a envoyées directement.

Notre brave soldat déplore l’emploi qu’on fait de son arme ; pas de charges, pas de coups de sabre, mais le combat à pied en tirant avec la carabine derrière les arbres ou dans les tranchées, comme un simple fantassin.

Quelle désillusion pour un Cuirassier !

Et avec cela, les pays traversés sont dévastés et n’offrent aucune ressource permettant d’agrémenter d’une douceur quelconque le peu de variété de l’ordinaire.

C’est pourquoi Père, se plaçant au point de vue pratique me fait lui adresser 750 gr de chocolat, que j’entoure d’un cache-nez, et qui s’ajoutant aux divers envois déjà faits par sa chère épouse, lui montreront que tous pensent à lui.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Juliette Breyer

Dimanche 1er Novembre 1914.

Aujourd’hui jour de Toussaint chez Pommery. Il y a eu une messe pour les pauvres soldats morts. Quelle triste cérémonie ! On avait installé un autel avec des flambeaux d’argent et la messe a été dite par un aumônier et servie par un soldat. Je t’assure que cela nous faisait froid au cœur. Beaucoup de soldats étaient là, en tenue de guerre, et tout le monde y a été de sa larme.

Je n’y suis pas restée ; c’était trop triste et touchant. Je pensais trop à toi. Mais je pense que si vraiment tu as été blessé, tu dois commencer à aller mieux et que bientôt peut-être tu pourras me donner de tes nouvelles. J’espère un peu, vois-tu, je t’aime tant. Que je vais te gâter quand tu vas revenir !

Encore un mois de commencé en attendant, et la guerre n’avance pas vite. Pourtant tous nos soldats ont bien du courage. Pour tout, je le vois, il faut de la patience. J’en aurai, du moment que tu me reviennes.

Pauvre crotte, va …

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

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