Abbé Rémi Thinot

21 OCTOBRE – mercredi –

Lyon-Perrache.

J’ai éprouvé un étrange sentiment à franchir ainsi, en rapide, la grande distance Paris-Lyon… notre train a marché admirablement ; et nous allons partir pour Ambérieu-Bellegarde.

Il paraît qu’on ne s’ennuie pas à Lyon, pas plus qu’à Bordeaux dit-on encore avec un a fortiori ! L’exposition continue à se faire visiter, les cafés sont ouverts presque jusqu’à 11 heures, et la vie bat son grand roulement coutumier.

Que je suis donc loin de Reims, des obus Pourtant, j’aimerais mieux être à Reims. Et je voudrais qu’on n’y souffrît rien pendant ces quelques jours que je m’en suis éloigné. Mon Dieu, assistez toujours ceux qui souffrent là-bas… donnez à tous l’espérance et la paix !

Bellegarde ; 11 heures 1/2 ; une longue halte ici ; tout le monde passe au contrôle pour le visa ou la confection des passe-ports. Je n’ai pas de correspondance pour Thonon avant demain, alors, je vais gagner Genève d’où j’espère bien gagner facilement Thonon puis Abondance. quel bonheur si je pouvais être ce soir là-bas ! à n’importe quelle heure.

Je garderai le souvenir des bivouacs de garde-voies… toute la nuit le long de l’express. D’aucuns avaient allumé un véritable feu sous un pont… tout le voisinage en était rougeoyant. Et dès que le jour s’est levé, dès que le grand jour eut inondé la nature… quel chatoiement d’automne ! quelle paix d’arrière-saison ! Et comme cette gravité douce de la montagne éternellement belle, belle surtout aux heures du printemps et de l’automne, contraste avec la cruelle agitation où les hommes sont plongés ! Les peupliers montaient la garde, isolés, ou par escouades, le long de la voie, comme des grenadiers tout emplumés d’or et très frileux… leurs membres sont si maigres et leur fourrure si légère ! Puis, la rouille aux mille tons qui grimpe, grimpe jusqu’aux escarpements rocheux qui barrent le ciel.

Cette vallée, entre Ambérieu et Culoz est si resserrée – à cause de cela, je l’aime tant – si déserte, si abritée contre les hommes, en apparence…

Quel splendide automne ! Il s’admire lui-même, dans le calme miroir des eaux accroupies et que pas une brise n’agitait le matin. Mon Dieu, vous montrez-vous plus beau et plus paisible dans vos œuvres pour que la misérable humanité que dévore la fièvre des combats sente en relief plus haut sa misère et sa laideur..?

Quelle ne va pas être la surprise de mes émigrés ce soir !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 21 octobre 1914

40ème et 38ème jours de bataille et de bombardement

8h1/4 soir  Journée fort occupée, et mon Dieu journée que je dois marquer d’une pierre blanche, puisque ce matin j’ai appris à 8h1/2 que mon Robert était reçu à son baccalauréat de rhétorique ! Dieu soit béni ! Merci mon Dieu ! mais reprenons les événements, car j’ai passé une journée un peu de rêve, et laissons vagabonder notre plume au fil des idées, tout en y mettant de l’ordre, plume qui aura été ma grande consolatrice durant cette période tragique de ma vie. Oui, ces notes écrites au courant de la plume auront été mes consolatrices, mes compagnes qui m’ont aidé…  à vivre !

Or donc ce matin je recevais à 8h1/2 une lettre de mon Robert m’annonçant son succès, et de ma chère femme m’annonçant sa joie. J’y répondis aussitôt, et j’ai laissé ma lettre ouverte pour la terminer demain et la remettre à la Banque de France avant midi. Je lui donne mes idées sur Robert pour la continuation de ses études, et ensuite sur Jean, ayant également reçu une lettre du R.P. de Genouillac à son sujet.

Aussitôt cette lettre je vais au Collège St Joseph pour annoncer la bonne nouvelle à M. Gindre qui a paru enchanté. De là je suis revenu et suis passé au Palais de Justice pour voir le Procureur de la République pour lui signaler que la succession de Louis de Bary était appréhendée pour les 11/12èmes par des allemands et des autrichiens, et qu’elle tombait ainsi sous le coup du décret de séquestre promulgué tout récemment. Il me reçut fort aimablement et il me demanda de lui écrire dans ce sens, afin qu’il fit un rapport sans mise sous séquestre, car, d’accord avec la Préfecture, la Municipalité n’avait pas encore usé de ce moyen, les allemands étant trop près. Je lui fis allusion à nos … … Mumm !! mais il se presse de me dire et le félicitait de ce que d’après ce que je voyais, ce ne devait être que des contorsions ! Alors digne ! : « M. Guédet, plus que cela, j’ai reçu le coup de vent… de l’obus ! et les gaz délétères dégagés par cet engin m’ont causé des étourdissements et comme un empoisonnement ! dont les effets ne se sont produits, comme du reste ils se produisent toujours avec ces bombes !! que 2 jours après !!! Je m’en ressens encore du reste ! Mais ce fut comme une bourrasque qui me suffoqua. Je n’en suis toujours pas remis !! »

La phrase suivante a été raye, et la demi-page suivante découpée.

… de Rethel à Charleville : ce serait comme je l’ai toujours pensé, la reculade sans tapage ! à la Prussienne !!

Hier Adèle était outrée !…  notre boucher lui avait dit qu’ayant voulu aller se ravitailler en viandes, l’État-major chargé de ce service lui aurait dit, en lui refusant son laissez-passer : « Nos troupes ont ce qu’il leur faut, les civils ne nous inquiètent pas ! » C’est Honteux !! Et surtout quand ces galonnés font la noce, une noce dégoutante, et pillent nos campagnes sur l’arrière. Que nous crevions ! Leur luxe les emporte ! Pourvu qu’ils se gavent. Et ils ont l’audace de venir se promener, se ravitailler, se munir de tout ce qui leur faut pour leurs petites personnes ici en Ville. Qu’on les fiche donc à la porte s’ils ne sont pas capables de nous protéger.

La demi-page suivante a été découpée.

… L’autre jour l’abbé Andrieux me contait un épisode des événements qui se déroulent autour de nous, et dont un de ses collègues l’abbé Hans (Abbé Auguste Hans, curé de Repaix, mobilisé le 2 août 1914 comme infirmier, puis dans l’Artillerie et enfin dans le Génie jusqu’à sa démobilisation en décembre 1918) a été un des acteurs. Cela se passait à Hermonville il y a une dizaine de jours.

La compagnie dont faisait partie cet abbé Hans se trouvait dans les tranchées entre Hermonville et Loivre. Quelqu’un trouva le moyen de se prendre par dérivation sur une ligne téléphonique allemande. Ils installèrent donc un poste téléphonique dans leur tranchée, et l’abbé Hans, qui connaissait l’allemand tenait l’acoustique. Il parait que cette bande de loustics s’amusait comme de petites folles au fur et à mesure que le bon abbé traduisait et transmettait ce qu’il entendait du poste allemand. Parfois il restait court ! car… la traduction n’était… pas toujours facile… canonnade et… horrible pour un abbé… mais il y allait toujours et mouchait tout de même !! Or pendant 4 ou 5 jours ils parvinrent ainsi à surprendre les ordres donnés à l’ennemi et à les déjouer, car ce poste téléphonique allemand était au service d’une batterie d’obusiers qui nous faisait beaucoup de mal auparavant. Or chaque fois que l’ordre était donné de placer telle pièce à tel endroit pour le lendemain, au premier coup… nos batteries, sans hésitation se mettent à arroser copieusement, et pour cause la malheureuse batterie qui avait tonnée ! Il parait que pendant cet arrosage c’était une tempête de « Donnerwert ! (Mon Dieu !) » – « Drunken Teufel  (Diable ivre) » et tous les « Sacrament torteufel (Sacrement du diable) » de toute la Prusse qui tombaient sur le pauvre poste. Bref nos bons allemands en perdaient absolument la tête et le sommeil. Ils avaient beau changer, avancer, reculer leurs pauvres pièces, toujours au premier coup l’arrosage arrivait imperturbablement comme réponse !! Et la tranchée continuait à se tordre !! Mais tout a une fin, et tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ! Un beau jour un de nos obus alla malencontreusement tomber sur le camion ou se logeait le poste téléphoniste allemand qui nous renseignait si bien. On entendit un « Boum ! Krack ! » formidable, et un « Donnerwert » tonitruant, et puis plus rien ! La communication était coupée.

Il parait qu’il a fallu faire filer la pièce et les artilleurs qui avaient fait ce joli coup. Nos Dumanet (argot de l’époque, soldat ridicule et fanfaron) voulaient les bouffer !!

Furieux de ce que ces imbéciles d’artigots (artilleurs en argot militaire) leurs avaient supprimés leur…  distraction !! et leur communication téléphonique !! Et maintenant allez dire à ces braves artilleurs qu’ils savent trop bien pointer leurs pièces ! Vous verrez de quel œil ils vous regarderont. Surtout n’insistez pas !!

L’aventure est arrivée à une batterie du 41ème d’artillerie !

9h1/2 soir  Il est temps d’aller se coucher.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le Courrier reproduit, aujourd’hui, quelques citations au Journal Officiel, en tête desquelles figure le nom du marie de Reims. Voici :

Hommage au courage civique

Le Journal Officiel publie une première liste des citations faites par le Gouvernement pour honorer le courage et le dévouement des personnalités civiles.

LMa première liste est précédée du préambule suivant :

Le Gouvernement porte à la connaissance du pays la belle conduite de

  1. M. le docteur Langlet, maire de Reims, qui sut donner à ses concitoyens le plus noble exemple de sang-froid, de courage et de dignité pendant l’occupation de cette ville ;

  2. M. Colin, adjoint au maire de Saint-Dié, etc.

  3. MM. Louis Paillard, commerçant, Nottin, curé-archiprêtre ; Foureur, directeur d’école publique, membres de la Commission municipale de Vitry-le-François, etc.

  4. M. Regnault, procureur général à la Cour d’Appel d’Amiens, etc.

Le journal ajoute :

Nous sommes heureux de voir reconnaître officiellement les services rendus à nos concitoyens par M. le Dr Langlet. En inscrivant le nom du maire de Reims en tête de la première liste des citations faites pour bravoure et courage civique, le gouvernement de la République a non seulement récompensé l’homme de devoir qui, dans les circonstances pratiques que nous avons traversées, s’est constamment dévoué au bien public ; il a, en même temps, donné à notre ville si éprouvée et si courageuse un témoignage d’estime qui, en attendant d’autres compensations, ira au cœur de tous les Rémois.

– La nuit et la matinée ont été calmes.

Au cours de l’après-midi, quelques obus sont tombés dans le haut du faubourg Cérès et dans le cimetière de l’Est.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Faubourg-ceres

Cardinal Luçon

Nuit silencieuse. Calme complet. Bombes l’après-midi, visite à Saint-Remi, à M. le Curé, à l’Orphelinat ; bombes

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Enfin ! Carte de Marcel (10 8bre) qui nous rassurerait complètement si nous ne le savions englobé dans des masses de cavalerie qui guerroient dans le Nord ; qu’il en vienne vite une autre pour calmer nos troupes !

Puis, 1e lettre de Marie-Thérèse (17 8bre) qui dépeint son immense douleur et sa résignation à la volonté de Dieu ; sa vaillance est héroïque et m’émeut profondément.

Je décachette aussi un pli de Bar-le-Duc adressé à M. Legros qui, par avance, m’a donné l’autorisation de l’ouvrir : il émane de Mme Baudart qui répond aux renseignements demandés.

Par l’infirmière qui l’a soigné, elle a pu savoir que blessé à la tête le 5 7bre à la bataille de Beauzée, André n’a été hospitalisé que le 6 à 23H. il n’avait plus sa connaissance au cours du pansement qui a aussitôt été fait ; ses extrémités étaient déjà froides et on lui enveloppa d’ouate les pieds et les mains.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Et pendant ce temps là :

Mercredi 21 octobre

Journée d’offensive allemande, mais d’offensive repoussée sur toute la ligne, aussi bien sur les côtes de Meuse que sur le front belge ou entre Somme et Oise.
Les nouvelles qui arrivent d’Arras sont navrantes. Si la ville n’a pas subi tout à fait le sort de Louvain, de Malines et de Termonde, nombreux sont les quartiers qui ont été mis en ruines.
Les informations de Petrograd attestent que la défaite des forces allemandes sur la Vistule, entre Varsovie et Ivangorod, a été des plus caractérisées. Les troupes du kaiser ont laissé environ 30.000 hommes sur le terrain.
Le tsar Nicolas II a adressé un second appel à la Pologne : il fait appel au loyalisme de ce pays et annonce qu’il est tout prêt à reconstituer la nationalité déchirée, et à lui donner son autonomie sous la suzeraineté de la Russie.
Les Autrichiens essaient en vain de se servir de leurs avions devant Antivari et Cattaro.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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