Abbé Rémi Thinot

23 SEPTEMBRE  – Le canon a tonné bien lourdement cette nuit ; il a dû y avoir un combat ardent vers la droite. Si nous étions délivrés !

A-t-on pensé aux habitants des tours et des toits de Notre-Dame? Tant de corbeaux, de corneilles, qui avaient là le gîte et le couvert, des pigeons encore, que l’incendie a jetés sur les pavés de l’air ! Ils ont fait du bruit la nuit, le matin et tout le jour qui a suivi l’incendie. Ils tournaient dans le vide et n’ont pas encore compris… Le vendredi, n’avais-je pas ramassé un bon gros pigeon atteint au cou et qui se traînait dans les chenaux ? Hier, à Pommery, c’était un pinson qui était comme frappé de paralysie ; une explosion avait dû le surprendre sur son arbre…

10 heures du soir ;

J’ai été le témoin d’une scène mémorable ; j’en ai été parmi les acteurs ; je voudrais en noter les détails.

Hier donc, vers 4 heures 1/4, c’est-à-dire une heure et demie après mon passage aux Caves Pommery, un obus, tombant dans un hangar, faisait 15 morts sur le coup, 3 blessés qui, à peine pansés à côté, mouraient et une vingtaine de blessés.

Ce soir, je montais aux Caves avec Poirier ; nous faisions rapidement les quelques photographies qu’il désirait conserver des dégâts occasionnés par les plus récents bombardements – celui d’hier et celui d’avant-hier en particulier –

On me dit qu’on est en train de creuser la fosse pour les 19 cadavres. Je monte au Moulin. Je vois, en effet, le long d’un mur, des soldats occupés à achever, dans la craie, un vaste trou rectangulaire. Arrive un petit capitaine trapu, très distingué, affairé avec calme et dignité. (J’ai su que c’était le capitaine Rant, faisant fonction de commandant du 1er bataillon du 53ème d’infanterie).

Il m’aborde, nous recommande de nous dissimuler très vite s’il survient un aéroplane. Nous l’accompagnons jusqu’au moulin où il échange quelques paroles avec les officiers qui y sont enfermés.

Arrive un sergent qui, raide, au port d’armes, vient avertir qu’il y a un mouvement de troupes ennemies sur tel point.

« Dans quel sens ? »

– En avant…

– C’est bien ; avertissez tel officier chargé des tirailleurs avancés ; c’est bien simple ; la consigne est de tenir, tenir, tenir

C’est grand ce colloque court et succinct !

Sous un mur voisin, le sergent va rejoindre son poste d’observation, veillant à ne dépasser les tuiles que du haut de la tête pour ne pas attirer 1’attention des ennemis.

Au bout d’un moment, je quitte le réduit et je vais vers les morts… il faut s’occuper de les porter jusqu’à la tombe maintenant. Mais, quand il s’agit de porter les camarades… presque aucun homme n’est disponible, disons n’est disposé à accomplir cette cruelle corvée. Il me faut les presser. Ils demandent qui, un verre, qui, sa pipe… Ils sont là, ceux qui ont creusé la tombe, terrés sous un tas de fagots, de sarments disposés en hutte… tristes, fixant la terre d’un œil morne, disant peu, se plaignant à l’occasion que le génie leur ait laissé faire ce travail, dur à la fois pour des hommes au ventre creux (le bloc de craie dans lequel ils ont creusé la tranchée était résistant), et pénible pour leur cœur. Mais encore, ils ont bien voulu creuser la tranchée, mais transporter les camarades horriblement hachés, défigurés pour la plupart… et déjà avancés dans la décomposition par tout le soleil de la journée dans ce hangar défoncé… non !

Les mouches s’agitent sur eux et l’odeur est prenante… Et ils les connaissent les camarades, ils sont tous de là-bas, dans l’Ouest ; ils ont fait leur service ensemble, tous du 63ème – 3ème compagnie. Ce sont tous réservistes, pères de famille pour la plupart, affectés par erreur au régiment d’active.

Mais enfin, il faut se décider ; arrive un sergent major chargé de présider l’opération funèbre – au fond, Je la commande et la dirige – Je vais au hangar fatal. Je charge les premiers sur une civière – la seule qu’on possède là – et sur une petite voiture à bras, réquisitionnée de Laurent et Carrée. Et nous allons vers la tranchée. Je descends et reçois ces pauvres corps, raidis, dans la position de la chute aussitôt reçu le feu meurtrier. Je les range la tête à la paroi de part et d’autre, les jambes s’entrecroisant…

Ce fut long, long, le transport. Le colonel Arlabosse, du 78ème[1], faisant fonction de général – le général Leblanc mis à pied – et commandant la 46ème Brigade passe et demande qu’on l’avise quand tout sera prêt.

Les braves gens avaient fait une croix, une croix bien simple avec, écrits au crayon-encre, les noms des camarades sur les bras, en haut ; 22 Septembre ; ici reposent les soldats – et, au milieu, en diagonale, – un touchant « Priez pour eux ».

Voici enfin les derniers corps ; tout le monde est présent… Les pauvres soldats ont reçu de Poirier le verre de vin, de M. Baudet le petit marc, d’un autre la pipe qui les a soutenus dans leur funèbre besogne.

Les hommes disponibles sont groupés devant cette large tombe. Arrivent le colonel et le capitaine. Parmi les autres officiers, il y avait là encore le lieutenant d’Aragon commandant la troisième compagnie, celle qui a été décimée… Tous les assistants se recueillent.

Je demande au colonel la permission de dire un mot ;

En substance :

  • Mes chers amis, devant cette tranchée ouverte, la tristesse étreint nos cœurs. C’est naturel ; je pleure avec vous… Ceux-là sont vos camarades, vos frères, pères de famille, tombés là, frappés par une mort rapide, mais cruelle… Je pleure avec vous…
  • Mais l’heure est aussi aux paroles de consolation, aux pensées d’espérance et de lumière.

1°) ils auront été, non pas abandonnés comme tant d’autres, dans l’oubli d’immense cohue de morts portés ensemble à la terre ; connus, leurs noms ont été recueillis ; ils seront portés à leurs familles, qui pourront venir là pleurer leurs morts et prendre des levons. St ils ont été ensevelis pieusement, par vos mains amies, sous le regard des chefs dans la bénédiction du prêtre.

2°) Pensées d’espérance et de lumière ; ces enfants sont des martyrs. Dieu donne son ciel sans tarder ; cette tranchée qui baille vers le Ciel me fait penser à une fleur immense de laquelle, comme un parfum, est montée leur âme vers le Ciel.

3°) Pensées de consolation ; courage, continuez votre route sans plus vous arrêter à la tristesse su chemin. La France vous regarde avec tant d’amour et de confiance ; vos chefs sont si vaillants et, vous me le disiez tout à l’heure, vous avez tant confiance en eux ! St Dieu est avec vous, mes amis, Dieu n’est pas avec les barbares ; Dieu est avec vous !

Au milieu des larmes et des sanglots de tous, je m’agenouille pour dire de Profondis. Je bénis les corps, je jette l’eau bénite qu’on avait apportée et je passe le rameau au colonel, puis à tous les soldats…

Alors, le colonel Arlabosse s’avance au bord de la tombe immense. Rejeté en arrière, dans un geste d’acier, scandant ses paroles avec de larges repos, avec un geste de la tête sur le côté… – J’ai retenu mot à mot ses paroles –

« Ils auront leur récompense, oui, vous l’avez dit, Monsieur l’aumônier ; ils auront leur récompense… Nous avons eu déjà beaucoup de pertes… et des pertes qui m’ont été bien douloureuses… Nous en aurons bien davantage… mais qu’importe, ce qu’il faut voir, c’est la fin… et la fin, c’est le salut de la Patrie.. ! ”

Il me serre la main et retourne à son commandement. Le canon tonnait tout autour de nous ; les « 120 » au pied des Caves, les « 75 » vers le canal… d’autres, amis et ennemis, vers la Pompelle. L’heure, dans ce soir de septembre, était d’un solennel inouï. Sous les sifflements ininterrompus – ceux de nos obus – je serre la main à tous ces hommes ; les officiers sont chaleureux. Je me retire.

Je n’oublierai jamais la Tombe du Moulin de la Housse !

[1] Colonel ARLABOSSE du 2 août 1914 au 26 août 1914 (note Thierry Collet)

Extrait des carnets de guerre de l'abbé Rémi Thinot

Paul Hess

Le bombardement a recommencé chaque jour depuis le 19, ou plus exactement depuis le lundi 14. On parte de quatre cents victimes, jusqu’à ce jour, dans la population civile.

– Nous apprenons que S.E. le Cardinal Luçon, revenu de Rome après le Con clave, a pu rentrer à Reims hier. Sa première visite fut pour la cathédrale, devant laquelle il se prit à pleurer.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Cardinal Luçon

Dans la matinée, un peu de calme ; canonnade française, pas de bombes. Je vais avec M. Camus et M. Landrieux visiter la Cathédrale, incendiée le 19. Le pavé est encore couvert par endroits de paille brûlée. Un monceau de stalagmites de plomb de la toiture, filtre à travers les voûtes, au bas de l’escalier de la chaire. Nous visitons les quartiers bombardés ; et détruits par un incendie qui les 18 et 19 avait couvert 18 hectares d’immeuble bâtis, dont 14 d’un seul tenant au chevet de la Cathédrale. C’était le quartier de l’industrie lainière ; puis Place Royale, rue Saint-Jacques, etc. Sœurs de l’Espérance, rue Chanzy. Après-midi je reçois quelques visites ; mais la canonnade se fait si violente à partir de 4 h. qu’on ne peut sortir. A u jardin nous écoutons pendant 1 h. C’était effroyable, un vacarme d’enfer. on dit que nos soldats ont reçu l’ordre de reprendre Brimont (1). Nous rentrons à 9 h 1/2. Ca canonnade continue terrible, toute la nuit, avec un assez grand nombre de bombes (2), sur la ville, croit-on.

Cardinal Luçon dans Journal de la guerre 1914-1918

(1) La canonnade correspond  bien à la tentative de dégagement de Reims en particulier sur Courcy, Loivre, Brimont.

(2) Par « bombes » il faut entendre « obus ».


Gaston Dorigny

On s’est battu toute la nuit, au lever du jour on entend plus rien, lorsque vers onze heures les Allemands sont signalés à Witry-les-Reims et sur les hauteurs de Cernay. Reims est entourée de l’artillerie qui se met en action. Un furieux combat s’engage à nouveau, les Allemands tentent continuellement de descendre sur Reims, à nouveau le canon fait rage de tous les coins de la ville, la journée a encore été terrible.

A noter un arrêté du maire qui ordonne de fermer les cafés à sept heures du soir, interdit la circulation dans la ville entre huit heures du soir et cinq heures du matin et ordonne l’extinction des lumières chez les particuliers à neuf heures du soir.

A la suite du dernier bombardement au cours duquel des obus sont tombés dans l’usine à gaz, on a vidé les cuves et dès la nuit la ville est plongée dans l’obscurité la plus complète.

Cela n’empêche pas les Allemands d’envoyer encore à neuf heures du soir plusieurs obus sur la ville. Quand serons nous débarrassés de ce cauchemar ?

Gaston Dorigny

Juliette Breyer

Ce matin j’ai été faire un tour rue de Beine. Sur mon chemin, nouvelles ruines : la maison où habitait Levert et les caves à louer. En passant devant le remblai c’était une infection ; il y avait des chevaux morts que l’on s’apprêtait à enterrer. Au 22e il y a quelques  artilleurs qui y logent, ceux dont les batteries sont dans les champs ; il y en a tout du long, et hier il y a eu un général tué par un éclat d’obus en inspectant les batteries.

Arrivés tout en haut du boulevard, papa ne veut pas que j’approche, mais je veux voir quand même. C’est un pauvre artilleur qui est venu mourir là et l’on nous dit qu’il y a déjà trois jours. Et personne pour l’enterrer ; c’est effroyable. Pauvre garçon, 25 ans tout au plus, bien propre encore. Sa figure est reposée, il a les mains croisées et il est couché sur un matelas. Si jeune ! Pauvre garçon, comment est-il venu mourir là tout seul ? Quelles pensées tristes a-t-il dû avoir s’il s’est vu partir, loin des siens. Peut-être à cette heure-ci sont-ils dans l’attente de quelques nouvelles qui tardent à venir, et qui ne viendront plus. Je regarde toujours ; il a tes cheveux noirs,  une fine moustache, noire aussi, et devant mes yeux passe une image chère entre toutes, une image qui est toute ma vie, et c’est plus fort que moi, un sanglot me monte à la gorge. Je voudrais te voir, t’entendre, t’avoir près de moi.

Enfin je retourne aux caves et la journée se passe bien tristement. Je t’aime.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


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Vues du quartier des laines


Jeudi 23 septembre

Canonnade à Boesinghe en Belgique. Grande activité d’artillerie, avec vives fusillades, au nord et au sud d’Arras, ainsi qu’entre Somme et Oise.
Bombardement violent, au nord de l’Aisne, dans la région de Ville-aux-Bois, où nous avons contraint l’ennemi à nous céder un poste fortifié.
Canonnade réciproque en Champagne. Nous détruisons une patrouille ennemie.
Action d’artillerie intense en Argonne, sur la lisière occidentale, et dans la région de la Haute-Chevauchée.
Sur les Hauts-de-Meuse, au nord-ouest du Bouchet, nos batteries ont provoqué une explosion dans les lignes ennemies. Canonnade en forêt d’Apremont, en Lorraine et dans les Vosges.
A titre de représailles, nos avions ont été bombarder Stuttgart, jetant une trentaine d’obus sur le palais royal et sur la gare. Ils ont pu revenir indemnes dans nos lignes.
Huit autres avions ont opéré au-dessus de la gare de Conflans, entre Verdun et Metz.
Les combats entre Allemands et Russes se poursuivent avec violence autour de Dwinsk. Nos alliés ont fait encore 2000 prisonniers de plus en Volhynie et en Galicie.
La négociation de l’emprunt franco-anglais, à New-York, paraît être en excellente voie.

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