Paul Hess

Après être allé, dans la matinée de ce jour, place Amélie Doublié chez mon beau-frère, je revenais tout doucement en longeant les promenades et le canal, pour rentrer rue du Jard, lorsqu’à hauteur de la rue Hincmar, il m’arriva de rencontrer toute la famille, dans un véritable mouvement d’émigration. les habitants du quartier, auxquels s’ajoutaient ceux venant des environs de Saint-Remi, où tombaient les obus, se dirigeaient en masse vers Sainte-Geneviève, car là-bas, il n’y a rien a craindre.

On m’apprend qu’il a été décidé d’aller du côté du cimetière de l’Ouest et, c’est ainsi, que nous trouvant réunis, nous partons nous installer à proximité de la vigne d’expérience du lycée. Dans le terrain vague où nous nous arrêtons d’abord, un obus de 75, n’ayant pas servi, reluit fort au soleil ; nous nous en éloignons, afin que les enfants n’aient pas la tentation d’y toucher.

L’après-midi, par un temps splendide, nous pouvons assister tristement, en spectateurs cette fois, à une séance de bombardement de Reims, d’un champ situé en face du cimetière. Ce champs est rempli de gens abrités du vent, comme nous, derrière des douzaines de bottes de blé. Le premier obus que nous avons vu éclater est tombé sur la voûte de la cathédrale. D’autres ont suivi et suivent encore, assez rapprochés, sur le parc Pommery, les faubourg Cérès, le quartier Saint-Remi ; la vielle basilique disparaît plusieurs fois derrière la fumée. A chaque coup, nous voyons l’arrivée du projectile dont l’explosion est marquée par un gros nuage. Au loin, à droite de la route de Witry et vers Berru, nous pouvons parfaitement remarquer aussi les endroits où portent les coups tirés par nos pièces. A gauche, un immense incendie brûle tout l’après-midi ; nous supposons que Witry-les-Reims est en flammes.

A notre retour, à 17 h 1/2, nous nous demandons, en voyant une volée de huit à dix shrapnels éclater à une assez grande hauteur, s’il s’agit de signaux ou d’une chasse à l’aéroplane.

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

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Cardinal Luçon

La canonnade n’a pas cessé de faire rage toute la nuit. On dit qu’on n’avait pas eu de nuit si violemment agitée. Impossible de sortir. on essaiera de faire venir des journaux par les voitures d’ambulances du docteur Bonnot (qui m’a rapatrié dans la nuit du 21 au 22). On les demandera à M. Letourneau, curé de St-Sulpice. Jusqu’à 11 h 1/2 de la matinée, canonnade effroyable, avec bombes (sur la ville) que l’on entend très bien passer en sifflant dans l’air.

Reprise de la canonnade à 1 heure après midi. Obus sur la Cathédrale. Je veux sortir : à l’angle de la rue du Cardinal de Lorraine et du parvis, un obus siffle et tombe. Je m’embarrasse dans les fils du téléphone tombés au pied des murs de l’archevêché. Nous rentrons, et descendons aux catacombes. Il faut y retourner vers 4 heures. Il y a eu (dit-on) trois victimes (chez le marchand de photographies de Reims qui s’appelle M. Boucourt). Vers 3 h. un obus dans la tour nord ; un près de M. Boucourt, un chez M. Cliquot.

Les Allemands sont, dit-on, invisibles (cachés derrière la montagne de Berru (3)). On tire au hasard. Ils sont terrés dans les tranchées dispersées dans les bois entre Cernay et Berru. On cherche à les empêcher par une canonnade de se ravitailler en vivres et en munitions.

A 6 h : c’est un orchestre infernal, toute la journée, comme toute la nuit précédente. Miserer nostri Domine.

Les Allemands auraient, hier, arboré le drapeau blanc et demandé la paix, mais avec les honneurs de la guerre : on la leur aurait refusée (4) (??).

6h 1/4. Silence – nuit très tranquille. Coucher à la cave ; mais toute la nuit, cependant, fusillade et canonnade au loin : surtout canonnade lointaine, à partir d’une heure du matin, dit Ephrem. Nous n’avons rien entendu.

Cardinal Luçon, dans Journal de la Guerre 1914-1918, Travaux de l'Académie nationale de Reims

(3) Les batteries allemandes sont effectivement placées à la contre de la butte de Brimont, de Fresnes, de Witry, de Berru et de Nogent-l’Abbesse (distances à la Cathédrale entre 8000 et 10000 mètres), où elles échappent à toute observation, faute de reconnaissance aérienne.

(4) Première et rare mention d’une fausse nouvelle. Elles ne cesseront pas mais le Cardinal n’en fera plus mention, ce qui montre bien la qualité de ses renseignements.


 

Gaston Dorigny

Le canon a encore grondé toute la nuit. Au lever du jour la canonnade reprend intense. Nous décidons néanmoins de retourner chez nous l’après midi. Vers quatre heures nous partons de chez mon père pour rentrer rue Lesage. Dans notre quartier les batteries sont placées à proximité de notre maison. Tout tremble chez nous quand le canon tonne mais nous sommes habitués au bruit de la canonnade, seul nous craignons encore les obus dont quatre sont encore tombés dans le centre de la ville.

Avec la nuit le silence se fait relatif et nous nous endormons réveillés de temps à autre par la grosse artillerie. Peut-être est-ce le jour où l’on apprendra un mouvement de recul de l’ennemi.

Gaston Dorigny
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L’emplacement des batteries allemandes


Juliette Breyer

Mon pauvre Charles,

J’ai fait un rêve cette nuit. Est-ce un pressentiment ou mon cerveau qui travaille ? Je te voyais seul sur un champ de bataille, blessé sans doute, et ce qui m’a réveillé, c’est parce que à mes oreilles j’ai entendu distinctement « Juliette » plusieurs fois. Je n’ai pas pu me rendormir car c’était bien ta voix que j’avais entendue. Peut-être as-tu couru quelque danger. Quand est-ce que la Poste remarchera ?

Je t’aime mon Charles plus que tout au monde.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


 

Vendredi 24 septembre

La lutte d’artillerie se poursuit en Artois et spécialement autour de Souchez et de Neuville. Les Allemands ont jeté sur Arras et les environs des obus incendiaires qui ont allumé des foyers rapidement éteints. Lutte de bombes et de grenades à Quennevières. Canonnade réciproque en Champagne, à la lisière de l’Argonne.
Tir efficace de nos batteries entre Meuse et Moselle; lutte de bombes et de torpilles en forêt d’Apremont.
En Lorraine, nous bombardons les positions allemandes au nord de Nomény, et près d’Emberménil, de Leintrey, de Gondrexon et de Domèvre.
Un dirigeable français a bombardé plusieurs gares pour paralyser des mouvements de troupes ennemies. Nos avions ont opéré au-dessus des gares d’Offenbourg, de Conflans et de Vouziers, au-dessus des cantonnements de Langemark et de Middelkerke.
Les Russes ont pris une vigoureuse offensive dans la région au nord-ouest de Minsk et capturé des groupes ennemis, tandis que d’âpres combats se déroulent près de Dwinsk.
Les Italiens ont progressé dans plusieurs vallées alpines.
En réponse aux préparatifs qu’on signale en Bulgarie, la Grèce prend des mesures de défense.
Le congrès libéral de Moscou (assemblées provinciales et municipales) a décidé d’envoyer des délégués au tsar.

 

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