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Lundi 19 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

19 OCTOBRE – lundi –

Ce matin, je pars à 8 heures par la « diligence Pingot ». C’est la voiture du laitier Rêve, qui fait le service Épernay-Reims, et qui part de chez Pingot, angle de la rue de Tambour. « Où court-il ainsi? Chez Pingot, chercher des tripes ! » C’est une affiche qui a couru Reims.

  1. Saintsaulieu, qui m’a servi la messe ce matin, prend un instantané du départ. Et alors, superbement, au galop de deux pur-sang attelés à la guimbarde – nous sommes serrés comme oncques le furent les grands pots de lait – nous enfilons la rue Colbert, Place Royale- un virage magnifique – puis la rue Carnot. Rue de Vesle, tout en haut, avant la Porte Paris, collision ; un de nos coursiers glisse, se relève, et va escalader un sapin, landau découvert… On continue ; la diligence enfile la route vers Montchenot, fait escale aux postes nombreux qui exigent les laissez-passer, entre dans le beurre qui emplit les bas-côtés de la route pour faire place aux convois.

Ah ! les convois interminables qui défilent au pas sans sourciller… A peine un écart quand arrivent en trombe les voitures militaires, les grands autobus « garde-manger ». Le Cadran ; des émigrés occupent toutes les maisons. Champillon ; Épernay.

Je déjeune au buffet avec le commandant Magnain, commissaire de gare. Nous partons à 1 heure 37 ; il n’y a pas une foule excessive… Nous précédait un train porteur de jolis « 75 » avec les chevaux et les munitions.

Le voyage avec des gens de Montmirail et de la région. On parle du passage des Prussiens de la grande bataille, des ponts sautés que nous franchissons sur des échafaudages d’occasion très curieusement établis. Avant Meaux, sur la Marne, sur des péniches ; un pont de planches pour voitures et piétons…

9  heures ; Hôtel Terminus. Je prendrai l’express pour Lyon demain soir à 8 heures 05. Le train arrive à 5 heures du matin à Lyon et aussitôt, il y a un train pour Evian. C’est le seul express de la journée. Deo gratias.

Paris n’est pas très animée, mais comme on voit, comme on sent que ces gens sont loin des opérations ! Ils vivent des dire de la Presse ! et des conclusions de leur jugeote !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 19 octobre 1914

38ème et 36ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Contrairement à ce que je craignais la nuit a été tranquille. Reçu ce matin une lettre de Madeleine qui restera à Granville jusqu’à la fin de ce mois et qui me dit que Jean trouve son cours un peu fort. Cela m’inquiète. Je n’ai pourtant pas besoin de ce souci. Ma pauvre femme me dit qu’elle va écrire à Mativet (le directeur de Ste Geneviève à Versailles) pour voir à cela ! Mon Dieu je n’ai pourtant pas besoin de cela ! Je n’en sortirai donc jamais de mes misères. Je n’ai cependant plus la force d’y résister. A sa liste était jointe une lettre fort gentille d’André. Aurais-je la force, le courage d’y répondre, ainsi qu’à Marie-Louise !! Je ne sais. Cela me fera trop de peine, je souffrirai trop. Oh ! non ! je n’y résisterai pas. Reverrai-je mes aimés ? Je crois bien que non ! Je suis à bout de forces.

5h soir  Ai eu à déjeuner l’abbé Andrieux et Maurice Mareschal. Idées peu gaies. Attendu tout ce que nous avons souffert et que nous souffrons, sans parler de ce qui peut nous attendre. Reçu à 2 heures lettre de ma pauvre femme, qui ne m’égaie pas, loin de là. Je ne cesserai d’avoir des inquiétudes à droite et à gauche que quand je serai mort. Oh mon Dieu ! Je n’en suis pas loin peut-être, car tout à l’heure, en allant porter des lettres à la Poste, j’ai eu comme des étourdissements et mes jambes flageolaient. (Rayé) … ne doit pas compter… Le passage suivant a été rayé entièrement.

Je me sens la tête vide ! J’ai peur de perdre la raison !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans le Courrier de la Champagne, nous lisons aujourd’hui un article reproduit de l’Écho de Paris, dont voici le texte :

Dupes ou Dupeurs

Nous lisons dans l’Écho de Paris :

Il n’est sans doute pas éloigné, le jour où Reims, sur notre centre, comme Lille sur notre gauche, sera dégagé, si l’on tient compte de nos progrès dans la direction de Craonne et au nord de Prunay.

Il est vrai que Reims continue à recevoir ses obus quotidiens, surtout dirigés contre la cathédrale.Quand on s’est engagé ans une voie sacrilège, on y persiste, comme c’est le cas de l’armée de Bulow. L’univers civilisé ayant protesté contre ce procédé que ne justifie aucun besoin stratégique, le communiqué allemand du 14 courant, en disant « qu’il n’y a rien à signaler sur le reste du front du côté français (sauf la prise de Lille) », ajoute textuellement :

« Les Français ont installé deux batteries d’artillerie lourde tout près de la cathédrale de Reims. On a constaté en outre que sur une des tours de cet édifice on faisait des signaux lumineux. Il est bien entendu que nos troupes devront prendre les mesures nécessaires pour assurer leur défense sans se préoccuper de la cathédrale. Les Français seront donc responsables, aujourd’hui comme avant, d’un nouveau bombardement de la cathédrale. »

Et allez donc !… On sait en quels termes énergiques, le Général Joffre a déjà, lors du premier bombardement, fait justice de ces puériles insinuations de l’état-major allemand. Il persiste.

Attendons l’heure – elle n’est pas éloignée – où la cathédrale sera loin de la portée de leurs obusiers (1). »

Nous n’ajouterons qu’un mot à la note de notre confrère.

Pour nous, qui savons où sont installés nos pièces d’artillerie, pour nous qui ne cessons de jeter des regards désolés sur les tours de notre cathédrale, notre impression ne peut être que cette-ci :

Ou les Allemands se font duper et voler par leurs espions.

Ou ce qui est plus vraisemblable, ils continuent à vouloir duper le monde civilisé.

Les mensonges, chez eux, sont devenus un moyen de guerre que forgent leurs états-majors comme Krupp leur fabrique des canons.

Après la réoccupation de la ville par nos troupes, le Rémois auraient pu supposer que l’installation faite aussitôt par les soldats du génie, sur la tour nord de la cathédrale, était destinée à l’observation ou à la signalisation, mais, lorsque le 15 septembre, ils virent enlever les fils qui descendaient sur la place du Parvis par les mêmes soldats et disparaître tout le matériel amené, il leur apparut que l’on avait seulement procédé à un essai.

Les signaux lumineux dont le prétexte est invoqué par les Allemands, n’existaient certainement pas le 19 septembre, ni le trois ou quatre jours précédents, pas plus d’ailleurs qu’il n’existaient le 4 et, pour notre part nous croyons que l’on peut avoir pour conviction personnelle que ce jour de bombardement d’intimidation, la cathédrale, si elle ne fut pas atteinte, avait déjà été visée.

A propos de ces explications tendancieuses de l’ennemi, Le Courrier de la Champagne du 1er octobre avait déjà publié l’entrefilet suivant :

Le témoignage du Général Joffre, Bordeaux, 27 septembre

Le gouvernement allemand ayant déclaré officiellement à divers gouvernements que le bombardement de la cathédrale de Reims n’avait eu lieu qu’en raison de l’établissement d’un poste d’observation sur la basilique, le gouvernement français en a informé le général commandant en chef des armées d’opérations.

Le Général Joffre a immédiatement répondu au Ministre de la guerre dans les termes les plus nets. Le commandant militaire à Reims n’a fait placer, en aucun moment, un poste d’observation dans la cathédrale. Le bombardement systématique commença le 19 septembre à 3 heures de l’après-midi.

Quant aux batteries d’artillerie signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale – suivant le communiqué allemand – elles n’existaient pas non plus, ou alors, peut-on supposer qu’il vise celles que nous avions vues le 15 septembre, depuis le terminus de la rue Eugène Desteuque, sur les boulevards de la Paix, Gerbert et Victor Hugo. Mais, à ces emplacements, elles se trouvaient à une distance, à vol d’oiseau de 4 à 500 mètres au moins de la cathédrale.

Au surplus, elles n’étaient nullement en action – l’endroit ne le permettait pas. Elles étaient là au repos, paraissant avoir été mises sous les arbres, à l’abri des Tauben, en attendant des ordres. Leurs cuisines roulantes étaient groupées place Belle-Tour. Enfin, le vendredi 18 septembre, elles avaient été si effroyablement pilonnées par les obus, que le lendemain il ne restait, sur les lieux qu’elles avaient occupés, que de nombreux chevaux tués.

Il est donc évident que l’ennemi veut se disculper aux yeux de l’étranger, en nous faisant de tous côtés la guerre d’une autre manière, à coups de nouvelles fausses ou tout au moins inexactes – ce qui n’est peut-être pas le moins dangereux – lorsqu’elles sont propagées sur le ton d’affirmation qu’il emploie en pareil cas.

– La journée a été assez calme.

L’après-midi et le soir, nos grosses pièces ont fait entendre leurs détonations.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) Le communiqué allemand du 13 octobre 1914 – comme plus tard – après avoir annoncé l’occupation de Lille, disait exactement ceci : « Deux batteries lourdes françaises étaient signalées dans le voisinage immédiat de la cathédrale de Reims. d’autre part, on a observé des signaux lumineux partant d’une des tours du monument. Il va sans dire que toutes les mesures militaires prises par l’ennemi pour nuire à nos troupes seront réprimées sans égard à la conservation de la cathédrale. Les Français sont donc eux-mêmes coupables et, aujourd’hui encore, l’admirable monument est de nouveau victime de la guerre. »


Paul Dupuy

Lundi 19

Paix. Visite à l’Ambulance de Courlancy, toutes les salles. Fusillade pendant la nuit (du 18 au 19)

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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De Limoges 16 8bre on m’accuse réception de mes lettres des 8, 9 et 10.

Henri ne s’étend pas sur la désolation qu’elles ont causée ; je la sens, je la partage et c’est pourquoi mes larmes coulent à flots dans un double sentiment de douleur qui m’associe à sa pensée, et d’admiration pour le sublime courage dont il fait preuve.

Que personne ne se laisse abattre, dit-il ; face à l’adversité, et haut les cœurs !

– Rien à signaler dans notre triste vu rémoise, si ce n’est l’inquiétude qui la mine
quand nous songeons à Marcel, dont aucune nouvelle n’est parvenue depuis le 4 8bre.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Et pendant ce temps là…

Lundi 19 octobre

Armentières a été réoccupée par nous dans le Nord, tandis que tout notre front avançait dans cette région. Il avançait également au nord d’Arras, en sorte que nous acquérions de ce côté une position de plus en plus forte. Vainement, les Allemands tentaient un peu plus loin de rompre le cordon de soldats belges, assez serré par ailleurs, qui défendait le cours de la rivière Yser. Ils étaient chaque fois refoulés avec une extrême vigueur.
Les échecs qu’ils n’avaient cessé de subir depuis le début des opérations à Saint-Dié (Vosges), sur la haute-Meurthe, ne les avaient pas encore découragés. Ils ont encore renouvelé leurs agressions, et par deux points différents sur cette ville, mais ils ont cruellement expié leur audace.
Dans les pays neutres, et en Suisse en particulier, la presse commente ironiquement les communiqués allemands qui ne célèbrent plus la progression des troupes impériales en France.
Aucune nouvelle n’est venue encore de Petrograd sur les phases de la longue bataille qui se développe en Pologne. Mais on sait que les Autrichiens ont été rejetés sur le fleuve San, en Galicie, et que les Russes ont capturé de nombreux ennemis au sud de Przemysl.
Le chancelier de Bethmann-Hollweg qui vient de parcourir la partie de la Belgique occupée par l’invasion teutonne, et Anvers en particulier, est allé faire un rapport a Guillaume II sur la situation.
Plusieurs États neutres, la Suède et la Norvège spécialement, viennent de renforcer leurs prescriptions contre toute contrebande de guerre éventuelle. Ils veulent que leur impartialité ne puisse être, à aucun moment, mise en cause.

Source : La grande guerre au jour le jour

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Jeudi 8 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

8 OCTOBRE – jeudi

Journée plate ; quelques bombes cet après-midi pendant que je photographiais le cloître de l’usine Lainé – près le Tiers Ordre.

Départ de Mme Midoc demain, et Watrigant pour après-demain. Bien sûr, la situation est si énervante et la solution tellement reculée… je favorise tous les départs.

Mais quelle foule faubourg de Paris et d’Epernay ! Et quel gâchis et quelle horreur si jamais un projectile va jusque-là.. !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 8 octobre 1914

27ème et 25ème jours de bataille et de bombardement

3h soir  Nuit tranquille. Je reçois à 8h une longue lettre de ma chère femme, datée du 4 octobre 1914. Je lui réponds au sujet de Jean et de Robert, et de son projet de revenir à Paris. Je vais mettre à la Poste ma lettre avec une pour le R.P. de Genouillac pour la rentrée de Jean au Collège Ste Geneviève à Versailles. Je suis de plus en plus d’avis qu’il continue, car après la guerre il y aura certainement pénurie d’ingénieurs et Jean pourra trouver sa place au soleil. Je pousse jusqu’au Collège St Joseph pour donner à M. Gindre, supérieur, des nouvelles de sa femme dont ma chère femme m’a chargé. Il est tout ému, car il était fort inquiet du sort de sa femme, étant sans nouvelles.

Je repasse rue Brûlée, voir l’abbé Dage pour faire le point au sujet des bidons de pétrole abandonnés sur la plateforme de la tour Nord de la Cathédrale, et trouvés par nous le 13 septembre au matin. Il y avait trois bidons d’essence, un gros et 2 plus petits. Il insiste sur ce point. C’est que si un obus était tombé sur ces bidons, comme ils étaient placés, en s’enflammant l’essence devait s’écouler par le trou qui se trouve au centre de la clef de voute, se répandre sur la première plateforme au-dessous qui est en partie planchéiée et de là venir enflammer l’échafaudage et la toiture. C’est ce qui est arrivé d’une autre manière. N’empêche que la préméditation des Allemands parait de plus en plus évidente. Ils voulaient détruire la Cathédrale, c’est clair !!…  Net !

En allant voir mon Beau-père pour lui donner des nouvelles de sa fille, je rencontre Mme Léon de Tassigny avec M. Robert Lewthwaite qui m’apprend qu’elle a reçu des nouvelles de son mari qui est interné en Allemagne.

Reçu à l’instant 2 lettres de Madeleine. J’y répondrai en son temps, du reste ma réponse est partie ce matin, et une lettre de la pauvre Madame Jolivet qui me demande des détails sur l’incendie de sa maison. Je tâcherai de lui répondre pour demain.

6h soir  Que les journées sont longues et tristes à passer. On est désemparé. On ne vit pas sous la menace incessante des obus envoyés de temps à autre. On est comme un moment entre la vie et la mort. Quelle existence ! Pourvu que quand on se battra ils ne rentrent pas en Ville et qu’ils n’achèvent pas de ruiner, brûler, détruire la Ville ! Mon Dieu ! protégez moi, sauvez moi, sauvez ma pauvre maison !! Faites que je résiste à ces souffrances et qu’elles cessent bientôt !!

Je me dis parfois : à quoi bon prendre ces notes si elles doivent être détruites et si je ne survis pas à notre malheureuse situation ??

8h soir  Pas un bruit. Un silence extraordinaire quand on songe qu’à quelques mille mètres d’ici des masses de troupes sont en présence, se surveillent et que des canons sont là, mèches allumées !! C’est à rendre fou ! Vraiment ! nos nerfs, ma tête, sont mis à une rude épreuve !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Depuis trois jours, le CBR, ayant repris son service sur Dormans (ce qui permet de prendre les directions d’Épernay ou de Paris) et sur Fismes, la population de Reims, déjà fortement réduite depuis le commencement du bombardement, diminue encore à vue d’œil. La ville présente un aspect de plus en plus triste, chaque commerce des laines et tissus, que les obus et les incendies allumés les 18 et 19 septembre ont ravagé, le feu, par endroits, n’est pas complètement éteint. La fumée des foyers latents existant dans ce vaste espace dégage toujours une odeur nauséabonde, que le vent disperse au loin aujourd’hui. Ce matin, à peine dehors, ce goût infect de matières animales brûlées m’a pris à la gorge, me faisant revivre les tristes moments pendant lesquels nous en avons été tant incommodés, les enfants et moi, dans la nuit tragique du 19 au 20 septembre.

– Les journaux de ce matin Courrier de la Champagne et Éclaireur, nous apprennent qu’hier soir, vers 17 h, trois espions se disant domestiques de culture, qui avaient été déférés au Conseil de guerre, ont été fusillés, entre Verzy et Verzenay.

A ce sujet, Le Courrier dit ceci :

Espions exécutés. C’est un soulagement pour la conscience publique de savoir que les individus traîtres à la Patrie sont l’objet d’une continuelle recherche de la part de notre service de police.

Nombre d’entre eux on été déjà passé par les armes.

Hier soir, vers cinq heures, trois autres ont été fusillés entre Verzy-Verzenay ; sur chacun des poteaux d’exécution est un écriteau portant ces mots : « Traîtres à la patrie ; fusillé comme espion ».

Ce sont les nommés Cornet Eugène 31 ans ; Chenu Henri, 31 ans ; Waltier Joseph, 42 ans journaliers. Ils renseignaient l’ennemi au moyen de signaux lumineux.

Et l’Éclaireur ajoute :

…Espérons que l’autorité militaire voudra bien, par la suite, nous signaler tous les traîtres dont les noms ne doivent point être ignorés des bons et courageux enfants de France.

– Dans Le Courrier, nous pouvons lire également une très longue lettre adressée au directeur du journal, à propos de la reconstruction des quartiers incendiés et démolis – reproduite in extenso et présentée comme fort intéressante.

Le « lecteur assidu » qui a signé cette lettre propose un certain nombre de modifications possibles qui lui paraissent à la fois simples et pratiques. En voici le résumé :

1. Élargissement de la rue de l’Université jusqu’à la place Godinot.

2. Création d’une rue oblique partant de l’extrémité de la rue de l’Université où se trouvait la maison Schnock (treillageur) et venant se raccorder à la place Belle-Tour.

3. Raccordement par un voie large (et oblique) de la place Godinot à la croisée des boulevards de Saint-Marceaux et Gerbert, près des baraquements Seignelay.

4. Établissement d’une voie large raccordant la rue Thiers à la rue de Cernay.

5. Création d’une voie large derrière la cathédrale, pour permettre de dégager la rue Carnot.

6. Faire un square contre la cathédrale (côté droit).

7. Place dans le massif Saint-Symphorien tous les édifices publics, notamment la poste qui se trouverait ainsi à proximité de le place Royale, sa sous-préfecture ainsi que les créations nouvelles qui pourraient êtres faites à Reims, devenu chef-lieu d’une province ou d’un département.

8. Élargissement de la rue Cérès.

La lecture de ce document à pour effet de provoquer le sourire chez beaucoup de ceux des Rémois qui sont restés dans notre ville et ne voient aucun changement dans sa situation, depuis le 14 septembre.

Ils estiment que l’on peut évidemment prévoir l’établissement de voies nouvelles, en remplacement des rues étroites et tortueuses qui existaient à travers le quartier complètement détruit, mais parler actuellement de reconstruction leur paraît tout à fait prématuré. Le « vieux Rémois » donne à penser qu’il a craint d’arriver en retard avec ses suggestions. Sait-il que notre belle cité, si affreusement martyrisée le mois dernier, continue à subir la démolition chaque jour et qu’il y aurait peut-être lieu d’attendre quelque peu, avant de parler du redressement du plan général de Reims.

Néanmoins, il est bon de constater que l’avenir préoccupe déjà certains de nos concitoyens.

L’existence qui nous est imposée par les événements, nous contraint à une passivité affligeante ; elle pourrait devenir funeste, si nous n’y prenions garde. Nous ne nous soucions guère, pour l’instant de ces questions de reconstruction, mais nous devons reconnaître et espérer surtout qu’elles se poseront, avec la nécessité la plus urgente, en un moment favorable qu’il nous fait désirer proche.

Malgré la proximité des allemands et le danger qui nous menace toujours, avec les arrivées journalières d’obus, nous suivrons donc attentivement les objections qui seront faites au « vieux Rémois » par la voie du journal, ainsi qu’il le désire.

– Nous voyons encore autre chose, dans le journal du 8. D’abord cette note, de la mairie :

Avis aux Sinistrés. Il a été présenté à la mairie un certain nombre de demandes de secours ou d’indemnités à l’occasion des dégâts causés par le bombardement. Il est absolument impossible de prévoir, dès maintenant, comment et à quelle époque on pourra résoudre la question des indemnités. Mais, il existe des personnes qui se trouvent par le fait, réduites au dénuement le plus complet. Elles sont priées de donner des renseignements sur leur situation à la mairie, 1er bureau du secrétariat.

Puis, dans la colonne précédente, on peut lire ceci :

Le principe et le quantum des indemnités. Dans la note collective publiée dernièrement, sous la signature de nos sénateurs, de M. Lenoir, député, et du Dr Langlet, il se trouve un passage que nous nous permettons de juger regrettable.

C’est celui où il est dit que « Nul ne pose dès aujourd’hui la question de savoir si l’État prendra à sa charge, en tout ou en partie, les indemnités nécessaires à la réparation des dommages. »

L’affirmation contraire serait seul exacte. Cette question, en effet, tous les Rémoise et particulièrement tous les sinistrés se la posent anxieusement.

L’expression a certainement trahi la pensée de nos représentants.

Dès aujourd’hui, il doit être bien entendu que Reims et toutes les communes sinistrées – surtout celles qui ont souffert par ailleurs pour le salut commun – seront indemnisées et indemnisées intégralement du montant des pertes subies.

La solidarité nationale ne doit pas être un vain mot et il serait d’une criante injustice que, par suite de notre situation géographique, nous portions seuls tout le poids de la guerre.

Oui, bien des Rémois se posent plus anxieusement cette question inquiétante que celle de savoir, dès maintenant, comment leur ville sera reconstruite par les urbanistes.

Le Courrier, en publiant cet article, revient sur l’insertion qu’il a faite, le samedi 3 octobre, sous le titre « Réparation des dommages », de ce qui semblait être une lettre adressée à un ministre (lequel ?), signée par MM. Léon Bourgeois, Vallé, Monfeuillard, sénateurs, Lenoir, député et Langlet, maire de Reims.

Avec le journal, nous pouvons trouver, en effet, que nos représentants n’ont pas été heureux dans l’expression de leur pensée.

Peut-être ont-ils voulu exposer à « l’Excellence », et faire comprendre en même temps au public, qu’ils ne prétendaient pas anticiper sur les événements ni sur les décisions qu’il faudra bien prendre ultérieurement, en haut lieu.

Il n’empêche que l’on trouve généralement que Le Courrier n’a pas été assez énergique pour leur souligner l’impair commis dans leur intervention qui, cependant, peut avoir son utilité.

Laisser supposer, par une phrase ambigüe, que les sinistrées pourraient se trouve dans l’obligation de supporter, même partiellement des dégâts qu’ils ont dû subir du fait des bombardements et des incendies, apparaît inadmissible à ces derniers et provoquerait déjà, chez certains, des éclats de colère ; mais l’application du principe serait, par tous, considéré comme une véritable iniquité.

L’indignation les soulèverait facilement, contre les privilégiés ne connaissant pas les horreurs et la dévastation amenées seulement dans les contrées sur lesquelles s’abat cet épouvantable fléau qu’est la guerre.

Pourquoi donc se passerait-elle toujours chez nous, la guerre ? Est-ce que nous l’avons demandée plutôt que les habitants d’autres régions ? entend-on dire par des gens qui ne sont nullement des grincheux. Ceux qui raisonnent ainsi n’ont malheureusement pas tort.

Mais, il en est qui plaisanteraient au milieu des situations les plus critiques ou les plus graves ; ils se contentent d’ajouter avec un haussement d’épaules :

« Nos honorables devraient bien plutôt s’employer à faire transporter à Paris, à Bordeaux ou ailleurs, le théâtre des opérations ; si les Boche allaient jouer leur pièce par-là, ça ne nous priverait pas, nous l’avons assez vue ici, après avoir été obligé, malgré nous, d’occuper les premières loges. »

Espérons que l’union sacrée, si solennellement et si magnifiquement proclamée par le chef de l’État continuera ses heureux effets lorsqu’il s’agira de trancher cette question délicate et si importante, des réparations dues.

– Enfin, dans le journal du 8, on voit encore un avis de la mairie, concernant le ravitaillement. En voici le texte :

Le Ravitaillement de Reims. La ville de Reims a pu traiter, ces derniers temps, des achats réguliers de viande de bœuf et de porc à des conditions normales. L’alimentation se trouve donc assurée et nos concitoyens pourront se procurer la viande presque aux conditions habituelles. Un marché va ailleurs être établi aux abattoirs et les prix traités seront régulièrement publiés.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

La gare du CBR

La gare du CBR

Cardinal Luçon

Canon le matin. 11 h bombes ; visite du Capitaine Compant et de son lieutenant Bourbes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Lettres à Marcel et à Hélène leur faisant part de notre deuil.

À 7H j’accompagne Marie rue Warnier pour l’aider à descendre au sous-sol ce qu’elle a de plus précieux ou de plus utile, et nous nous hâtons, car des obus sifflent dans les environs.

Peu après notre rentrée rue de Talleyrand arrive de Limoges un télégramme donnant l’Hôtel de Bordeaux comme adresse provisoire des familles Perardel, et c’est là qu’aussitôt je lance à Marie-Thérèse une première lettre préparant l’annonce de la triste et fatale nouvelle.

Je m’y fais l’écho de bruits de ville présentant le 132’ Régt d’Infie comme ayant été particulièrement éprouvé dans divers combats ; j’y manifeste mon inquiétude au sujet d’André et y relate la demande de renseignements à son sujet que j’ai déposée à la Mairie il y quelques jours déjà.

Elles ont bien du mal à jaillir de ma plume, ces quelques lignes, et je me souviendrai toujours des larmes qu’elles m’ont fait verser !

À 9 heures Marie reprend le chemin de Sacy à pieds, Hénin l’accompagnant jusque Bezannes, alors qu’Agnès et Suzanne l’attendront là pour l’aider dans le transport de ses colis ; c’est donc à elle qu’échoit la pénible mission d’apprendre là-bas notre grand malheur.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Jeudi 8 octobre

Toutes les attaques allemandes ont été repoussées à l’aile gauche et en Woëvre ; la cavalerie allemande a été maintenue au nord de Lille où elle avait été refoulée. Nous avons repris du terrain entre Chaulnes et Roye; nous avons également progressé au centre.
Le Président de la République a adressé un hommage éloquent à nos armées et échangé des télégrammes cordiaux avec Georges V.
Les Allemands essaient vainement de résister à la poussée russe, dans la Prusse orientale.
Guillaume II a exigé que son état-major général se substituât à l’état-major austro-hongrois en Autriche. Le général Conrad de Hotzendorf, chef d’état-major général austro-hongrois, se retirerait, et François-Joseph serait très mortifié d’avoir à céder aux instances très pressantes de Guillaume II.
Un contre-torpilleur allemand a été coulé par un sous-marin anglais près de l’embouchure de l’Ems.
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Jeudi 17 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

17 SEPTEMBRE : Il est 4 heures du matin ; l’explosion des bombes tombant assez près, sur le Boulevard, et à l’instant sur le Grand Séminaire vraisemblablement, m’a décidé à me lever et à descendre à la salie-à-manger, où je vais dire mob bréviaire – prêt à sortir s’il y a nécessité –

J’ai passé une très mauvaise nuit bien entendu, n’arrivant pas à trouver le sommeil. Sans cauchemar cependant, mais ces bombes s’écrasant avec un bruit d’enfer, fauchant, semant la mort horrible tout autour… Je les avais dans l’oreille.

Que sera aujourd’hui? Il s’annonce rude encore et sanglant ! Je prends mon bréviaire. Cependant, le carillon égrène placidement son chant saccadé… C’est 4 heures et demie.

5 heures 20 ; Les sinistres sifflements, la pluie de fer continue de minute en minute. Les allemands auront voulu balayer le terrain de bonne heure.

Les troupes étaient loin heureusement, et il est vraisemblable que les batteries étaient à couvert. J’entends le bruit sourd de notre artillerie… Les obus allemands se font plus rares… mais, Mon Dieu… que de ravages nous allons avoir à pleurer, le long du boulevard, dans toute la partie de la ville qui s’étend de nos quartiers à St. Jean-Baptiste ! Que de ruines vont s’accumuler.

Un souvenir rétrospectif – à propos des otages – rencontré avant hier M. de Juvigny qui se vantait de s’être échappé avec trois autres par les jardins du Grand Séminaire. Et si, pour autant, les autres avaient été passés par les armes? J’ai ce souvenir parce qu’il me monte à l’esprit que si l’ennemi revenait à Reims, je pourrais bien être à mon tour parmi les otages. Mon Dieu, je suis entre vos mains.

Horrible – un sifflement vient d’arriver jusqu’ici… la bombe a éclaté bien près…

(une page déchirée)

7  heures 1/2 ; Je vais monter au transept. Une maison brûle au coin de la rue Houzeau-Muiron et de la rue des Moissons ; des bombes défoncent les 2 bâtiments des dragons ; de nombreux shrapnells trouent d’une blancheur de ouate la fumée jaune qui s’échappe encore de la ferme des anglais, embrasée hier soir. Il semble que des batteries françaises ont été s’établir en avant de la ville, entre le faubourg Cérès et Witry ; elles tirent depuis cette audacieuse position. Où en sommes-nous d’une façon générale? Je n’en sais rien ; on ne peut pas induire quoi que ce soit des faits locaux…

Le bombardement s’était apaisé… il semble reprendre en ce moment é heures. Hélas, c’est bien une reprise, sauvage, impitoyable.

Une bombe vient de tomber place Royale ; il y avait des troupes. Je ne sais pas le résultat ; il doit être horrible !

Ce matin, place Belletour (encore !) mais pourquoi avoir encore placé des artilleurs là ? La leçon d’hier n’était-elle pas suffisante? Il y a eu 18 chevaux tués et 10 hommes ! Et les projectiles formidables tombent maintenant sur l’Hôtel de Ville ; la partie saccadée de notre pauvre Reims s’étend ! Et j’ai bien des amis dans ce quartier. Je suis assis près de la sacristie… la mitraille fait rage.

Midi ; Je rentre de la cathédrale où depuis la tour nord, j’ai vu saccager tout le quartier entre Notre-Dame et le boulevard de la République. Quelle tragique vision !

Vers 9 heures était arrivé l’ordre du général commandant le 1er Corps[1] de mettre des blessés allemands dans la cathédrale sous prétexte de la protéger contre les bombardements. Précaution inutile à mon avis ; il est évident que les allemands ont épargné la cathédrale et l’épargneront encore – et précaution dangereuse ; la cathédrale étant insalubre pour des blessés couchés ; mais il fallait s’incliner… La paille est donc répandue à nouveau et quand je rentre, il y a déjà environ 20 hommes.

Entre temps, nous nous sommes hâtés de confectionner un grand drapeau de Croix Rouge pour le hisser en haut des tours de la cathédrale (M. le Curé, très courageusement, est parti rue des Chapelains demander un de ces drapeaux ; il en avait rapporté un petit qu’il était monter installer sur la tour Nord) On déchire une aube ; on coupe les manches, dont on bouche les trous avec des épingles ; on déchire 2 soutanes rouges d’enfants de chœur, et on se remet à coudre… on cloue après la hampe et vite, c’est l’escalade de la tour nord.

Nous ajustons solidement le morceau avec des clous, auprès du tricolore lamentablement penché… puis, nous sommes au spectacle trois fois abominable de la ville dévastée. Des flammes semblent sortir de la Banque de France – assez vite éteintes – Mais deux autres foyers éclatent dans les obus répétés au même endroit ; rue de Sedan, je pense, puis, rue St.Symphorien ; d’un autre côté, les vieux anglais brûlent. Puis, c’est à intervalles rapprochés, les sifflements de mort et le fracas des obus qui entrent dans les maisons comme dans une croûte molle pour y accomplir leur diabolique destinée dans un épais nuage de fumée et de poussière. C’est ainsi que les volcans devaient s’ouvrir ! La pluie commençait à tomber.

Je viens de déjeuner rapidement, de donner à Poirier des outils ; il veut sculpter une inscription commémorative dans les caves de Mme Pommery. Je lui indique le verset l6 du VIe chapitre de l’épitre aux Ephésiens ; « In omnibus sumentes scutum fidei, in quo possitis orania tela, niquissimi ignea extinguee » « nequissimi » c’est l’allemand.

Et je vais sortir pour une tournée parmi les sinistrés. Dieu m’a gardé jusqu’ici ; je l’en bénis par mon bien aimé Pie X.

3  heures 1/4 ; J’ai commencé une tournée en ville parmi les endroits atteints, pour porter un peu de sympathie aux sinistrés – ou à ceux qui auraient pu l’être.

Et qui donc dans ce quartier du centre peut prétendre qu’il n’a pas été à deux doigts d’une catastrophe ? (suis une description de dégâts à travers la ville)… Une auto a brûlé place de l’Hôtel de Ville ; ce n’était pas la Banque de France… Je vais jusque chez Th. X. J’en sors une heure après n’ayant pas osé dire la vérité (on croyait là à quelques bombes alors que la matinée avait été effroyablement cruelle et que les incendies avaient éclaté çà et là. Je m’éloigne à peine que j’entends 3 éclatements successifs formidables dans le voisinage de St. André. Je ne sais pas ce qu’il en est ; je longe les murs ; je passe rue du Marc ; tout le pâté St. Symphorien est en ruines fumantes ; on arrose les décombres. Ainsi une école de garçons (rue de Sedan) et une école de filles (rue St. Symphorien) d’enseignement libre, appartenant à la paroisse de Notre-Dame ont été la proie des flammes ! Mystère cruel du dessein de Dieu.

Je reviens de la cathédrale… notre chère cathédrale vient d’être atteinte par un obus qui a éclaté rue du Cloître ; les vitraux des chapelles absidiales sont douloureusement lacérés. J’apprends qu’une bombe, le matin, est entrée dans le toit. J’irai voir demain ce qu’il en est.

J’apprends aussi qu’un correspondant du « Daily Mail » a passé l’après-midi à la cathédrale, a noté les méfaits des Boches (comme disent les ). Ainsi le monde entier saura qu’ils n’ont pas pris les précautions nécessaires pour sauvegarder un monument qui appartient à la Civilisation par sa richesse et ses souvenirs…

On installe sur les brûleurs des autels, à St. Antoine et autres, un éclairage de fortune pour les blessés et leurs gardiens. A ceux-ci, je fais apporter une provision de vin pour la nuit. Ils sont 5 et un sergent, étaient hier au feu et sont trop peu nombreux pour soigner un si grand nombre de prisonniers.

A 7 heures 1/2, quand je suis revenu – mot de passe ; Toulon – on amenait un blessé grièvement revenant de Bétheny, où on s’était battu avec succès. Poirier me dit aussi qu’il y a eu une contre-attaque sous l’octroi, route de Chalons, dans laquelle les allemands ont été repoussés.

En ce moment, après quelques coups tardifs envoyés par des batteries lointaines, tout est calme, ou plutôt tout est fiévreux dans les camps où l’on doit se recueillir et travailler, creuser des tranchées… La ville est plongée dans une obscurité complète.

D’ailleurs, une note du Maire, parue dans l’Eclaireur, demande que toute lumière, même chez les particuliers, soit éteinte à 8 heures, et avant de me coucher, je revois dans un sommeil qui vient, (l’autre nuit j’ai si peu dormi !) toutes les horreurs de la journée, les maisons crevées, les femmes affolées, ces familles entières terrées dans les caves au prix de mille dangers pour les santés… Et ces bombes ! ces engins de destruction et de mort semés partout en ville !…  Oui, la guerre est une chose inexprimablement méchante… Mon Dieu ! Quel châtiment plus amer pouviez-vous nous envoyer ? Mon Dieu ! Je vous remercie de m’avoir conservé ce jour encore. Demain encore est à VOUS seul… Je suis votre chose…

Les canons tonnent encore, sourdement, au loin. Je vais me reposer.

[1] Henry Victor Deligny https://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_Victor_Deligny (note Thierry Collet)

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louise Dény Pierson

17 septembre 1914 ·
L’image contient peut-être : nuage et plein air

Dans notre quartier, ces combats si proches effrayent les habitants, et mes parents décident de s’en éloigner en allant demander asile aux beaux parents de ma sœur qui habitent rue Jean de la Fontaine.
Reçus à bras ouverts, nous y passons une nuit au calme alors que le bruit du canon semble s’éteindre. Au lever du jour, une animation remplit la rue, cris et interpellations : les Français sont là !
Nous sortons nous mêler à la foule de la rue de Cernay où des colonnes de soldats français se dirigent vers la sortie de la ville. Comme les autres nous les suivons, mais arrivés à la hauteur des premiers champs de la ferme des Anglais, un officier, commandant une batterie de 75 en position près de la route, nous ordonne de ne pas aller plus loin, l’ennemi tient encore Cernay.
A mon père qui l’interroge il dit : « Nos caissons sont vides, plus un obus ! Ah ! Si nous avions eu des munitions, nous aurions reconduit les Allemands jusqu’à la frontière ! »
Assez déçus, nous revenons chez nos amis où nous passons encore la nuit.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

Louis Guédet

Jeudi 17 septembre 1914

6ème jour de bataille et de bombardement.

6h1/2 matin  A 4h40 je suis réveillé par un coup de canon vers Cernay. Cela canonne à intervalles à peu près régulier toutes les 3/4 minutes jusqu’à 5h3/4. Pendant ce temps je somnole dans mon lit. Quand Adèle vient me dire de descendre à la cave, elle prétend avoir entendu siffler deux obus tout près de là. Je n’ai rien entendu. Je me lève, m’habille, prend tout mon fourniment de cave et de bombardement, (je commence à m’y habituer tout en restant agacé) et…  je descends, reprend notre refuge accoutumé. Vers 6h1/4 cela parait cesser, et j’entends crier L’Éclaireur de l’Est, je monte l’acheter et descend le lire à la cave. Il est toujours aussi insignifiant. Enfin vers 6h25 je remonte dans ma chambre.

Résultat, rien dans notre quartier. Dans la cave nous avons entendu un aéroplane qui m’apparait être un allemand. En voici encore un (6h37). Qu’est-il ? Français ou allemand ? C’est un allemand.

Voilà le chagrin des miens qui me reprend. Il m’étreint continuellement et à chaque instant la tristesse des choses qui me rappellent au loin de moi me serre le cœur et me fait pleurer. Si cela continue je ne sortirai plus de ma chambre et… j’y mourrai de douleur et de chagrin.

6h48  A ma fenêtre j’entends le sifflement d’un obus, loin. Faut-il fermer les persiennes ou les laisser ouvertes ?…  Non, plus loin.

Voilà le 6ème jour de la bataille autour de Reims, le 12 sur la Vesle, le 13 entrée des français à Reims et les 14, 15, 16 et 17 pour reprendre les hauteurs de Brimont, Fresne, Witry-les-Reims, Berru, Nogent et ce n’est pas encore fini. Quel cauchemar !

8h50  Les obus pleuvent du côté de la Cathédrale, à longs intervalles. J’………………………………………………

…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

10h40  Je reprends le mot que j’avais commencé plus haut, il y a 3/4 d’heure, je voulais dire : « J’hésite à descendre ». Eh ! Bien ! Je suis descendu, car au moment où j’écrivais ce « J’ » fatidique, un coup formidable éclate près de la maison. Je ramasse mon fourniment de cave et je suis en bas à 8h55. 1 coup on entend le sifflement, non pas au-dessus de nos têtes, comme le 4 septembre, mais sur le côté, dans le sens sud-est vers le nord-ouest. Ainsi cela vient de Berru ou plutôt de Nogent.

9h20  Les coups frappent toujours vers la place des Marchés (place du Forum depuis 1932). Jusqu’ici il n’y en a que 2 ou 3 coups rapprochés. 2 surtout. On entend toujours l’aéroplane allemand bourdonner au-dessus de nous, il n’arrête pas de tourner au-dessus de notre quartier, et plus particulièrement vers la place des Marchés. Quelle audace !

10h1/4  Cela cesse de tomber de notre côté.

10h20  Çà recommence : 1 coup assez près, puis plus rien.

10h27  Rien.

10h1/2  2 coups assez loin.

10h35/36  Je remonte, nous remontons, et à peine près de la cuisine un coup assez proche.

C’est fini pour le moment, il est 10h52.

Si c’est la fin des fins pour nous, le dernier coup sur la ville est proche de chez moi, il a été entendu par moi à 10h35 ou 36 exactement. Au dehors, vers Berru et Nogent le canon parait s’éloigner, le nôtre progresse.

11h37  Plus rien. Je vais faire ma toilette et tâcher de manger un peu. Je n’ai guère faim surtout quand je songe que peut-être mes petits et ma pauvre femme n’ont rien à manger ! Quel supplice ! quelle torture !! Oh ! des nouvelles ! mon Dieu ! Je vous en prie !

5h3/4 soir  Le canon, le bombardement, la destruction de la Ville n’ont pas cessés jusqu’à cet instant ainsi que les incendies, et cela continue. Je vais tâcher (si j’en ai la force et le courage, car j’ai vu des choses terribles, sidérantes) de raconter ce que j’ai vu.

Vers 1h/1h1/4 je sors, je passe par la rue de l’Arbalète, il ne reste plus rien de la maison Monnot en face des Galeries Rémoises. Je continue place des Marchés. 6, place Royale mes yeux se jettent sur le sommet des tours de la Cathédrale, je vois à côté de mon drapeau un nouveau drapeau de la Croix-Rouge. Je regarde avec la lorgnette, c’est bien çà ! je cours vers la Cathédrale, j’entre et me dirige vers la grande nef. Là je vois des blessés allemands, une 30aine (trentaine), couchés là sur de la paille. Tout s’explique et je vois la raison du drapeau de la Croix-Rouge. C’est sur l’ordre du Général Franchet d’Espèrey que ces allemands ont été mis là, pour sauver la Cathédrale. Un petit sergent d’ambulance les garde, et c’est justement un confrère, Maître Julien Prigent, notaire à Ploudalmézeau (Finistère), nous causons. Un lieutenant du service sanitaire m’accoste et me demande qui je suis, échange de cartes, c’est justement le neveu ou petit-fils de M. Gruny-Boulenger qui a vendu à mon Père vers 1881, 1882 et 1889 le Pré Chaumont, le Pré aux Oies et autres (vente du 24 mars 1880 par Madame Lucie Pannetier, veuve Boulenger). Nous nous étonnons de cette rencontre.

Puis survient l’abbé Andrieux, escorté d’un reporter anglais qu’il me présente : M. George Ward Price, correspondant du Daily-Mail de Londres, 36, rue du Sentier à Paris. (George Ward Price fut ultérieurement très connu pour les nombreuses interviews qu’il fit d’Adolf Hitler, il rompit avec le nazisme lors de la crise des Sudètes en 1938).

L’abbé me dit qu’il retourne en automobile le soir et qu’il se charge de mettre des lettres à la Poste à Paris. J’ai deux cartes toutes prêtes. Je les donne à cet anglais qui s’en charge très gracieusement, puis la réflexion me vient de lui demander s’il se chargerait d’une dépêche à lancer de Paris à ma chère femme à Granville. Il accepte vraiment de grand cœur et il m’ajoute en lisant ma dépêche : « Je mettrai aussi que Mme Guédet réponde au Daily-Mail à Paris et je m’arrangerai pour vous faire parvenir la réponse. Quelle reconnaissance je lui dois !!

Nous causons des événements et comme nous écoutions la conversation d’un médecin militaire français avec un blessé allemand lui-même médecin (ce sont des blessés de Montmirail). Ce dernier, à un moment donné disait qu’il était surpris que les siens aient tiré sur la Cathédrale le matin malgré la Croix-Rouge arborée.

Je ne puis m’empêcher (il comprenait le français) de m’écrier ! « Oh ! cela ne nous surprend pas, nous les habitants de la Ville. Vous nous avez déjà bombardé le 4 et vous avez dis que c’était par erreur ! Non, ce n’était pas une erreur puisque maintenant vous tirez depuis 6 jours sur notre Ville qui est une Ville ouverte, une Ville dont les habitants sont calmes et ne coopèrent en aucune façon aux hostilités. Est-ce une erreur encore ? Non ! Vous tirez sur des non-combattants, voila tout, et comme citoyen de la Ville, votre otage il y a quelques jours, je proteste contre la conduite de vos Généraux ! »

Le reporter me saisit la main et me dit en la serrant : « Monsieur, vous avez bien fait de dire à cet allemand ce que vous venez de lui dire. Je signalerai votre protestation si énergique au nom de l’Humanité » – « Il n’y a pas de qualificatif à leur appliquer en voyant ce que je vois depuis 1h, et comment au front on brûle, on ruine votre ville ! Vous avez très bien fait ».

Sur ceci sur le désir de notre reporter nous montons, l’abbé Andrieux et moi avec lui dans les tours au bruit de la canonnade, de la fusillade et des sifflements des obus qui sillonnent l’air et sifflent aux alentours de la Cathédrale, surtout du côté sud. Arrivé au sommet de la première plateforme j’explique à notre anglais les phases de la lutte que l’on voit très bien. Je lui montre Brimont qui se défend mollement, je lui dis ce qui a été fait de ce côté hier.

Je lui désigne ensuite Berru et Nogent où l’on se bat en ce moment avec rage. Avec ma lorgnette il voit sur mes indications les lignes françaises, quant aux lignes allemandes ce sont les bois, comme toujours ce sont des fauves ces gens-là. Je lui nomme ensuite les incendies qui flambent à ce moment, la ferme Jonathan Holden (voisine des Vieux Anglais), je lui dis que cette usine appartenant à Madame Ch. Croupton Waterhouse, de Manchester, (une compatriote qui a été vue courir en fuite celle-ci), la ferme de Cernay, la caserne de Louvois du 16ème Dragon, bâtiment de gauche, l’usine Isaac Holden ou Lelarge, je ne suis pas bien sûr qui a commencée à prendre feu, l’École de la rue de Sedan (rue Albert Préville depuis 1929), l’étude de  Maître Jolivet notaire qui n’est plus qu’un monceau de cendres. Il ne peut retenir son indignation, et il s’écrie : « Ce n’est pas la Guerre cela ! cela n’a pas de nom ! mais ce qui me surprend, c’est votre calme au milieu de cet Enfer ! » Je lui réponds : « Nous avons peut-être moins de flegme que vous, mais nous avons aussi du sang-froid et du courage. » – « Double courage, me dit-il, car vous ne combattez pas et vous recevez les coups ! Je vous admire, je conterai tout cela au Daily-Mail ! Il faut qu’on sache tout ce que vous m’avez fait voir et m’avez dit. »

Pendant ce temps deux obus tombent sur la Cathédrale. Nous allons voir le trou qu’ils ont fait dans la toiture du transept nord, soit une ouverture dans les plafonds de 4/5 mètres de diamètre, pas de gros dégâts. Nous revenons sur nos pas pour observer encore un peu le combat du côté du transept sud sur la galerie au-dessus du sagittaire. Nous voyons encore deux autres obus éclater, l’un d’eux décapite complètement la maison Balourdet, pas d’incendie me semble-t-il, et nous redescendons au bruit du canon. Je m’offre de remettre ce reporter sur son chemin pour regagner son automobile qui l’attend au faubourg d’Épernay. Il me prie de l’attendre une seconde pour reprendre sa bicyclette qui lui a servi pour venir jusqu’ici à la Cathédrale…  plus de bicyclette ! un soldat nous dit qu’il a vu un artilleur la prendre. Mon anglais est un peu dérouté, puis : « Je ne me doutais pas qu’en venant ici je serais réquisitionné ! » Je ne peux m’empêcher de rire de sa boutade. Je lui promets de signaler ce fait à l’autorité militaire et municipale. Malheureusement il m’a été impossible de connaître le n° du régiment de cet artilleur indélicat.

J’ai fait quelques instants après ma déclaration à la Ville et à la Police et au Major de la Place en demandant que si on retrouve la machine ont doit me la confier. Je mets ce brave M. George Ward Price sur son chemin rue de Vesle et nous nous quittons comme de vieux amis et il me promet de revenir me voir et surtout il me dit que mes lettres et dépêches partiront ce soir de Paris. Merci. Que Dieu le conduise et que j’ai bientôt des nouvelles de mes miens.

Il est 9h1/2. Je rentre à la maison sous la canonnade. Je rassure Adèle qui était inquiète sur mon sort, et je repars à la Ville pour la bicyclette de mon anglais. De là je passe voir la maison de Jolivet : c’est navrant. C’est un monceau de cendres et cela brûle encore et cela depuis 11h du matin. Il n’y a rien à faire qu’à laisser brûler, tout est noir. Mon pauvre ami ! Quel déroute pour vous si bon confrère, mon pauvre Jolivet. J’en ai pleuré. En face le docteur Guelliot a reçu 2 obus, dégâts même pas !!! (Arrêté à 5h30, Bompas repris 8h3/4) graves, des carreaux, vitraux cassés, salle à manger sens dessus dessous, son cabinet peu endommagé, la fenêtre sur la cour cassée, son bureau noir gris de poussière, sa lampe projetée sous son bureau et, pensif et songeur, le Penseur de Michel-Ange. Pense toujours !! Intact, rien de sérieux. Je m’en réjouis pour mon cher docteur qui comme moi on vit et on aime tant son chez soi. Ses objets familiers, ses livres aimés, ses pastels de Valbonne. Seule sa salle à manger a souffert, la Baigneuse de sa cheminée est décapitée, on dirait que la guillotine est passée par là. Pauvre Baigneuse ! Le cher docteur pourra recoller ta tête, mais je lui défends bien de te rendre… la vie !!

Je me permets de donner des ordres pour que l’on bouche la baie faite par un des obus sur la rue Cotta. Je dis au gardien de prendre une porte enlevée par la poussée de l’explosion et de la coller contre ce trou, de l’accoler ainsi que la petite porte à côté.

Mon cher Docteur vous n’avez reçu que 51 éclaboussures après d’autres jusqu’ici. J’en suis heureux. Demain je ferai un petit tour et je ferai remettre tout en ordre. J’aime trop les vieilles belles choses pour que je ne fasse l’impossible pour remettre chez vous tout en place et…  ce sera facile ! Je m’estime votre Ange Gardien !

Je retourne voir mon beau-père. Il est installé au sous-sol (la suite du passage a été rayée).

En revenant, çà claque ! (Passage suivant rayé illisible) Je rencontre M. Pierre Lelarge qui m’arrête et nous causons. Il me dit sale affaire, çà brûle, puis je lui dis ce que j’ai vu des hauts de la Cathédrale. Et lui : « Voulez-vous voir mon observatoire ? » me dit-il. « Lequel ? » – « Mais celui de l’Hôtel de Ville. » – « Venez donc, nous allons vous montrer çà ! » – « Volontiers ! » M. Lelarge prend la clef et nous grimpons, arrivés sur la couronne de l’horloge, je revois la scène que j’ai vue 1h auparavant, mais çà flambe bien plus du côté des Vieux Anglais ! ou chez Lelarge. Des flammes hautes de 10-20 mètres. La vue de la ville sur tout le front est lugubre, si mon anglais était là il dirait que c’est terrifiant. Non on se cuirasse malgré soi. Je vois cela plutôt d’un cœur froid, calme, en me disant que dans quelques instants, quelques heures, demain, après… Ce sera peut-être mon tour !

Nous redescendons, je repasse avec lui devant Jolivet et Guelliot, il parait que Douce a reçu quelques éclaboussures ! et je le quitte vers la rue Colbert en passant par la rue Cotta. Après avoir fait mon tour chez ce cher Docteur, je rentre à l’Hôtel de Ville, rencontre Robert Lewthwaite, plutôt aplati, nous causons et j’allais le reconduire jusqu’à chez lui, quand patatras une bombe ! « M. Guédet il vaut mieux nous quitter ! » dit-il. En même temps Jallade au galop se précipite à l’Hôtel de Ville en nous criant : « Lelarge brûle ! » (son usine). Il nous avait semblés avec Pierre Lelarge que c’était les Vieux Anglais qui brûlaient et non lui.

Bing ! un autre oiseau ! Je me dirige vite rue de Pouillon, Carrouge, St Pierre et Talleyrand pendant que çà claquait plutôt…  sec ! J’arrive à la maison. Adèle est déjà dans la cave ! Je descends, ce doit être la 3ème ou la 4ème fois de la journée. Il est 5h10. Zut, il est 5h30, je remonte. J’en ai assez. Plus rien. Je vais dans ma chambre et je commence à écrire mes notes commencées à 5h3/4, et que je continue.

Quand à 6h50 j’entends un coup de sonnette : c’est Bompas, notre appariteur de la chambre de discipline qui vient de nous dire que déjà des rôdeurs viennent tourner autour des ruines de la maison de Jolivet. Je ne fais qu’un bond avec lui à la Mairie et je signifie au commissaire Central de pourvoir à la sécurité des ruines de la maison de Jolivet. Nous nous entendons et je vais voir par moi-même avec ce dévoué Bompas (je lui ferai passer le plan) si les ordres sont exécutés. Je préviens le gardien de la maison du docteur Guelliot que peut-être on le sonnera pour lui demander aide dans la nuit pour surveiller les ruines de mon pauvre Jolivet. Je rentre par un vent de tempête. Je dîne et me voilà devant ma petite table à écrire. La table de ma chère aimée !! Où tant de fois couché je la voyais paperasser, crayonner, muser, réfléchir… (La suite a été barrée puis rayée) …qui fléchissent maintenant. Ce n’est plus de la bravache maintenant, c’est du cœur, c’est peut-être fort contre le malheur ! Et mon Dieu ! Je crois que sous ce rapport je le suis ! Je fais face pour les absents, et si je me tue à réconforter, à parer aux désastres, c’est pour vous revoir mes aimés !!

10h soir  J’ouvre mes fenêtres, et toutes lumières éteintes je regarde dans la rue ! Nuit étoilée mais sans lune. Il fait noir comme dans un four. A droite rue de Vesle j’entends un bruit de cahotage de voitures ou de fourgons d’artillerie. Même question que je me posais il y a 8 jours environ : « Remontent-ils ou descendent-ils…! » Un falot, un autre falot.

Bonheur ! Ils remontent. Donc nous ne reculons pas !! Du reste un artilleur m’a dit tout à l’heure au commissariat de Police qu’ils avaient pris 7 grosses pièces. Allons ! Espérons !! Et que jamais plus je n’entende grogner le canon !!

Il faut cependant se coucher, car demain on ne sait qu’est-ce qui nous attend !! Quelle vie Seigneur Dieu ! Oh si je savais les chéris à l’abri, sans un coup, que je me moquerai des bombes, obus, schrapnels du diable allemand. Que de choses je verrais et écrirais encore !!! Je m’imposerais peut-être trop, mais ce serait intéressant !! pour l’avenir et l’histoire de notre Ville !! Enfin que je les revoie, c’est tout ce que je désire.

Je suis fourbu. Il faut que je cesse d’écrire !! Mon Dieu que je revoie tous mes petits et grands, leur Mère, mon Père, et Dieu m’aura tout conservé !!

10h10 soir  Je me couche. Bonsoir Momo !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

A 4 heures du matin, le bombardement reprend brusquement. Nous devons nous lever rapidement, nous habiller en toute hâte et descendre encore à la cave ; il n’y fait pas chaud. Hier, le tir n’étant pas continuellement dirigé de notre côté, nous avons pu lire un peu et j’ai fumé beaucoup, pour tuer le temps, mais l’inaction me pesait. Aujourd’hui, je ne pouvais pas recommencer à tendre le dos à rien faire. L’idée me vient de profiter de mon séjour forcé auprès d’un fût de bière, rentré pendant l’occupation allemande, pour en faire le tirage et, comme d’habitude, les enfants sont heureux de me rendre service en m’aidant dans ce travail, l’un en remplissant les bouteilles, les autres, en les transportant après que je les ai bouchées et ficelées ; l’opération se fait tandis que les obus sifflent sans arrêt. Le tir est mené très serré pendant trois heures durant, jusqu’à 7 heures. Il devient un peu plus espacé ensuite, sans toutefois cesser.

Dans les courts moments de répit que nous donne ce bombardement ininterrompu, nous remontons ensuite, prendre chez moi ce qui devient de plus en plus nécessaire pour demeurer en bas ; la cave se garnit ainsi insensiblement des objets les plus divers, d’abord de quelques chaises. Une lampe à pétrole, achetée spécialement, pour éviter éventuellement – pendant les quelques jours encore que nous supposons que pourrait durer la malheureuse situation de notre ville – la gêne éprouvée les premiers jours de bombardement, devient tout de suite d’une grande utilité. Nous descendons les provisions, la vaisselle indispensable, pour le cas probable où nous ne pourrions pas aller prendre nos repas dans l’appartement. Le concierge, ce matin, était arrivé à côté de nous, accompagné, ainsi que les jours précédents par sa femme, sa petite-fille et la toute jeune enfant de cette dernière ; il va, lui aussi, chercher entre les sifflements, les ustensiles dont les siens auront besoin. Aujourd’hui, précisément, les ménagères se trouvent dans l’obligation de cuisiner sur place ; il nous faut encore aller quérir une table, ce qui nous permet, à midi, de nous installer tant bien que mal, pour faire, en commun, un frugal repas que partagent M. et Mme Robiolle, venus des Bains et lavoir publics, rue Ponsardin, voir la famille Guilloteaux et que l’intensité du bombardement a mis dans l’impossibilité de retourner chez eux.

A partir de 13 heures, un terrible duel d’artillerie s’engage et les détonations de nos pièces de gros calibre placées au sortir de la ville, s’ajoutent encore au vacarme épouvantable des explosions d’obus, ce qui n’empêche pas les enfants de rire de bon cœur, absorbés qu’ils sont par la partie qu’ils ont mise en train, avec l’un des jeux que nous avons eu la bonne inspiration de leur descendre. J’entretiens le plus possible leur gaieté, en me réjouissant intérieurement de ce qu’ils ne s’effraient pas plus que ma femme, et pourtant !

Dans le courant de l’après-midi, Mlle Bredaux, sage-femme, qui habite rue Cérès 9, a réussi à venir faire visite, comme elle le fait chaque jour, à la petite-fille du concierge, M. Guilloteaux, qui, mariée au fils de M. Robiolle, mobilisé, est depuis quelques jours mère d’une jeune enfant, inscrite dans les naissances du 10 septembre 1914, comme suit : Gisèle – Georgette Robiolle, rue de la Grue 9.

Mlle Bredaux est accompagnée de sa sœur et ces personnes attendent, auprès de nous, une accalmie pour retourner chez elles. Plusieurs fois, à la suite d’arrivées qui me paraissaient assez rapprochées, je suis remonté afin de me rendre compte, du seuil de la porte, de ce qui se passe dehors.

Voici encore une nouvelle explosion proche qui m’attire au rez-de-chaussée, d’où je m’aperçois aussitôt que, cette fois, c’est un obus incendiaire qui a dû éclater dans l’appartement situé en haut de la maison, rue Cérès, où se trouve un magasin de la teinturerie Renaud-Gaultier ; je vois parfaitement les progrès rapides de l’incendie, puisque l’immeuble est exactement dans le prolongement de la rue de la Grue.

En redescendant, je fais part de mes constatations, disant que le feu vient d’être mis, par un obus, à cette maison, dont j’ai regardé un moment les fenêtres et les volets brûler, au second étage. Mlle Bredeaux, en apprenant cette nouvelle, me fait préciser à nouveau, puis dit simplement :

« C’est chez moi ».

Immédiatement, nous remontons ensemble et, dès due la porte sur la rue est ouverte, elle me répète tristement :

« Oui, C’est bien Chez moi ».

Les obus sifflent toujours, il serait très dangereux de rester là ; elle doit revenir se mettre à l’abri avec nous, qui cherchons à la consoler, elle et sa jeune sœur, comme nous le pouvons. Toutes deux restent muettes et réfléchissent ; elle se représentent que, du fait, elles se trouvent démunies brutalement de tout ce que renfermait leur appartement. Ces pauvres personnes qui ne possèdent plus là, auprès de nous, que ce qu’elles ont sur le dos, ne se laissent pas abattre ; elles décident d’aller demander l’hospitalité de la nuit dans une maison amie.

Après avoir passé une journée triste et effrayante, en raison de la violence du bombardement conduit par des grosses pièces tirant sur toute la ville, nous ne pouvons quitter la cave qu’au déclin du jour, vers 19 h.

– Le journal L’Eclaireur de l’Est, du jeudi 17 septembre 1914, dit qu’hier, le nombre des victimes a été considérable. Il ajoute que, malheureusement, malgré le retour de MM. les commissaires de police (Partis, ainsi que d’autres services administratifs (sous-préfecture, etc.) avant l’arrivée des Allemands.), il est aujourd’hui impossible de fournir les noms des victimes.

Ce numéro du journal L’Eclaireur, publie les divers avis suivants :

 » Pas de lumière après 9 heures.

Les habitants de la ville sont prévenus que par ordre de l’Autorité militaire, toutes les lumières doivent être éteintes, même dans les appartements privés, à partir de neuf heures du soir.

Toute infraction à cette prescription exposerait le contrevenant à être arrêté comme suspect et inculpé d’espionnage. Plusieurs personnes, convaincues d’avoir correspondu

par signaux optiques avec l’ennemi, ont été passées par les armes.

Reims, le 16 septembre 1914,
Le Maire, Dr Langlet

Précautions urgentes.

L’Administration municipale recommande expressément aux habitants de sortir le moins possible pendant tout le temps où l’on entend le canon à peu de distance de la ville, et de se tenir dans les maisons dès que les éclatements se produisent dans certains quartiers.

La plupart des accidents auraient été évités par ces précautions.

Reims, le 16 septembre 1914
Le Maire, Dr Langlet

Interdiction des attroupements

M. le maire de Reims a l’honneur d’informer ses concitoyens que les rassemblements, attroupements, stationnements sur les places publiques ou dans les rues, sont rigoureusement interdits pendant le séjour des troupes.

Les cafés seront fermés à huit heures du soir et la circulation supprimée à partir de la même heure, sauf le cas de nécessité absolue.

Les trottoirs devront être laissés entièrement libres. Les Etalages et les terrasses de cafés sont interdits.

Les sanctions les plus sévères seront prises contre les contrevenants.

Reims, le 16 septembre 1914
Le Maire, Dr Langlet

les armes et munitions allemandes Avis important

Le maire de Reims ordonne aux personnes qui se sont appropriées des armes ou des munitions abandonnées par des soldats allemands, de les remettre immédiatement au commissariat de police de leur arrondissement.

Les détenteurs d’armes ou d’objets ayant appartenu à des soldats allemands, s’exposent à des poursuites rigoureuses.

Pour le Maire de Reims
L’adjoint délégué : Louis Rousseau

Conseils de prudence

Avec la meilleure intention, le public accueille les bruits les moins fondés sur certaines personnes suspectes de relations avec l’ennemi, ce qui provoque des incidents et pourrait amener des faits très regrettables.

Dans aucun cas et sous aucune forme, les particuliers ne doivent prendre de mesure d’exécution.

Ils doivent uniquement faire connaître à l’hôtel de ville les indications qu’ils pourraient posséder à ce sujet, afin que l’administration prenne, après examen, les sanctions nécessaires ; c’est le seul moyen de faire œuvre utile éventuellement.

La Goutte de lait

Les mamans qui craignent les meurtriers obus allemands dont la tragique pluie s’abat chaque jour sur la ville, sont informées qu’elles peuvent se rendre, sans encombrement, à la « Goutte de lait’; chaque matin, de très bonne heure, ou le soir, vers six heures, lorsque le tir vient de cesser.

Les mères de famille sont priées de rapporter les biberons et les paniers à chaque livraison.

On réclame du tabac

Nombre de nos lecteurs nous écrivent pour s’étonner que les communications étant normalement rétablies à l’heure actuelle, l’Administration ne se préoccupe pas de renouveler la provision de tabac, cigares et cigarettes des débitants et buralistes de la ville.

L’un de ces derniers nous affirme qu’il faut attendre pour cela le retour de M. l’entrepositaire. Nous le souhaitons, en ce cas, très prochain. »

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Gaston Dorigny

Dès cinq heures du matin, une furieuse canonnade recommence, les Allemands ont parait-il réussi à établir des tranchés vers la Husselle. De nouveau plusieurs obus sont lancés sur la ville. On est encore en proie à la frayeur, qu’allons nous encore avoir à souffrir aujourd’hui ?

Journée terrible, plus les jours se succèdent, plus le combat devient acharné. On se bat en désespérés de tous les points de la ville. La mitraille s’abat sur la ville presque toute la journée sans interruption. Les victimes ne se comptent plus. Les obus tombent dans la rue Lesage ou il y a des dégâts assez importants -chez nous il y a des vitres brisées- Rantz est blessé d’un éclat d’obus.

Nous retournons chez nous à huit heures du soir, la nuit est sinistre, après nous être approvisionnés nous retournons coucher chez mon père.

Vers une heure ½ du matin nos grosses pièces entrent en action, la journée semble devoir être décisive.

Gaston Dorigny

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Juliette Breyer

Jeudi 17 – Quelle journée ! C’est de pire en pire. Il n’y a pas de mots assez laids pour dénommer la barbarie de ces Prussiens. Qui nous aurait dit il y a deux mois que nous aurions à passer ces tristes choses. Ah mon Charles, vois tu, que tu ne saches pas ce qu’ils nous ont fait tant que la guerre ne sera pas finie.

D’abord ce matin, à quatre heures, réveil au son du canon, et tu sais, comme bombes, ils envoyaient quelque chose sur notre quartier. On boit du café chaud et on descend à la cave. Toute la journée cela tomba sans arrêt. Deux soldats qui viennent à la marchandise (car je n’ouvre plus qu’aux militaires) étaient en train de parler. Pan ! Il venait d’en tomber une sur le pas de la porte. Malgré que les volets étaient mis, les carreaux volent en éclat. Les cliches des portes sautent dans le milieu de la boutique. Cette fois-ci une deuxième … j’entends quelque chose tomber en haut, encore plus de bruit qu’à la première, et les soldats se fourrent sous le comptoir. Je redescends à la cave. André me réclame ; il a eu peur. Papa reste avec les soldats. Enfin comme cela n’arrête plus, ils descendent aussi à la cave. Comme ils sont attendus impatiemment à la caserne, ils se décident quand même à repartir.

Est-ce l’odeur du soufre, mais André dort toujours. Paulette aussi car elle est restée chez nous avec Charlotte. Pas une minute d’accalmie. Les 75 qui sont devant chez nous tirent jusqu’à 21 coups sans arrêt. Arrive 5 heures ; le lieutenant d’artillerie fait un tour dans le quartier et voyant de la lumière chez nous, il frappe. « Comment, dit-il, vous êtes encore là ? Il n’y a plus personne par ici, que vous. Il faut partir car le quartier a été repéré et il pourrait vous arriver malheur ».

Ou aller ? les rues sont barrées et en sortant dans la rue je me rends compte que nous ne pouvons rester. C’est un spectacle terrible. Les casernes des dragons sont en feu. L’usine Lelarge, la rue de Cernay, tout est rouge. Je vois aussi du côté de la rue Baron et je le fais voir à papa. Il me semble que boulevard Pommery un nouvel incendie s’est déclaré, mais on ne peut distinguer à quel endroit au juste ça brûle. Malgré cela, papa va jusqu’au bout du 16e et le soldat qui l’avait conduit la veille lui dit : « Rassurez-vous, ce n’est pas chez vous, c’est avant l’épicier ».

Nous soupons et nous prenons la décision de partir jusque chez maman. On y passera toujours la nuit ; on verra demain. Je prends avec moi mes affaires les plus chères et nous voilà partis. Arrivés aux dragons, comme c’était défendu de passer, il a fallu que nous attendions qu’il vienne un soldat avec nous, mais nous n’avions pas le droit de revenir sur nos pas. Le boulevard était dans un triste état. Une quantité d’arbres fauchés par les obus barraient la route. Les casernes en feu nous éclairaient.

Nous arrivons donc près des maisons et au fur et à mesure que nous approchons, mon cœur se resserre car j’ai peur de voir. Maman marche derrière nous et je voudrais qu’elle n’avance plus car ce que je vois me glace : la maison qui brûle, c’est la nôtre. J’entends déjà maman qui pleure Je me retourne, maman a vu. Elle chancelle. Charlotte la soutient, mais elle veut voir et ce qu’elle dit nous désole encore plus. « Ma pauvre maison ! Mes pauvres souvenirs qui me rappelaient toute ma vie ! Plus rien ! Je voudrais être morte ; je ne pourrai jamais supporter cela. C’est trop ».

Si tu voyais mon Charles. Tant que je vivrai, j’aurai toujours devant les yeux ce triste spectacle. Les volets sont brûlés, les fenêtres aussi. Les flammes sortent du haut, du bas, partout, un vrai brasier. On ne voit même plus trace de meubles. On aperçoit un trou là où était ma chambre de jeune fille, là où j’ai rêvé de toi. C’est là que l’on trouve bons les souvenirs et qu’ils vous font verser des larmes. La plus à plaindre est ma pauvre maman. Elle veut entrer dans le brasier voir si elle peut sauver quelque chose. Mais ces bandits savent bien ce qu’ils font avec leurs bombes incendiaires. Le feu ne peut s’éteindre et se communique partout en même temps. La maison de Mme Dumay est brûlée complètement aussi. Pour ma pauvre maman, n’avoir plus que ce qu’elle a sur le dos, c’est épouvantable.

Il est huit heures du soir, où aller ? On ne peut retourner en arrière. Partons chez Pommery. Là, accueillis et logés le mieux possible pour la nuit. Quelle triste journée et quelle triste nuit sans pouvoir fermer l’œil. Marguerite est courageuse car maman qui se désole aussi pour son trousseau et sa chambre lui dit : « Bah, je suis jeune, je travaillerai ; la vie est longue. Bah, prends courage, du moment que nos soldats reviennent, c’est le principal ».

Ah mon Charles, si  seulement j’avais une bonne lettre ; cela arrivera peut-être bientôt. En attendant je t’envoie tout mon cœur, tous mes baisers et à bientôt.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Victime de bombardement ce jour :

  • POUSSEUR Arthur Marcel Félix   – 18 ans, 53 rue Simon, Garçon de salle – domicilié 8 rue Saint-Jean Césarée à Reims – Attribution Mort pour la France en date du 19/07/1916 – Victime de bombardement

Vendredi 17 septembre

Tirs efficaces de notre artillerie lourde en Belgique, dans le secteur de Nieuport.
Autour d’Arras (Roclincourt, Neuville), action énergique de nos batteries en riposte au bombardement ennemi.
Lutte de mines à Frise (Somme), canonnade autour de Roye et de Lassigny, et autour de Sapigneul, sur le canal de l’Aisne à la Marne, ainsi qu’au nord du camp de Châlons.
Bombardement réciproque entre Aisne et Argonne. Lutte de bombes et canonnade à Saint-Hubert et au bois Le Prêtre, où les Allemands usent surtout de leurs lance-mines.
En Lorraine (vallées de la Seille et de la Loutre), nous effectuons des tirs de destruction sur les retranchements allemands.
Les Italiens ont arrêté toute une série d’attaques autrichiennes dans le Trentin et en Carnie.
Les Russes, reculant pas à pas vers Wilna, ont poursuivi leurs avantages sur le secteur sud du front oriental, où le chiffre des prisonniers faits quotidiennement par eux demeure très élevé.
Les Anglais avouent la perte d’un sous-marin aux Dardanelles.
La Douma russe a été prorogée au mois de novembre.
Les ministres de la Quadruple Entente ont remis une nouvelle note à la Bulgarie, afin de déterminer son intervention aux côtés des Alliés.

 

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Mercredi 16 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

16 Septembre ; 11 heures – Nous sommes canardés ici depuis 9 heures réponses des allemands aux batteries qui sont placées chez Lelarge et au Champ de grève.

Vers 10 heures, d ou 3 projectiles sont tombés tout près ; un m’a paru avoir saccagé le Lycée où il y a encore 50 à 70 blessés {à deux d’entre eux, logés au dortoir en face de ma maison, j’ai fait hier une distribution par une musette tendue au bout de quelques cravates liées bout à bout). Je suis sorti vivement ; la bombe était tombée au Grand Séminaire, dans le jardin, démolissant toutes les vitres etc… Elle avait creuse un trou énorme. Je ramasse dans la Salle des Exercices, un morceau tout brûlant encore ; je le donne à M. le Supérieur, réfugié aux Caves avec quelques confrères, entre autres le chanoine Seller etc… Les obus continuent à siffler, mais tous n’ont pas l’importance de celui-là. J’ajoute qu’il y a eu une victime ce matin – j’oubliais ?… – un bon gros rat qui se promenait et qui a eu l’artère carotide tranchée. Je l’ai retrouvé baignant dans son sang, parmi les décombres…

Toute la population est terrée à nouveau ce sont d’austères IV temps de Septembre !

Midi 1/2 ; J’ai senti trop profondément jusqu’ici la protection de notre vénéré Pie X, dont j’ai établi le buste dans mon bureau depuis le commencement des évènements. Aujourd’hui autant en témoignage de reconnaissance qu’en demande d’une sauvegarde continue.

Je fais le vœu, si je ne suis en rien atteint dans ma personne et dans mes biens, si ma mère également est sauve, de toujours avoir une image de Pie X dans mon bureau, et de la vénérer comme celle d’un Saint.

8 heures-soir ;

Oh ! l’atroce journée ! J’écris les mains rouges de sang et rempli de sang des pieds à la tête. J’ai assisté les artilleurs sur le boulevard de la Paix et le boulevard Gerbert. J’ai vu des choses atroces.

La position de ces troupes – caissons et matériel – sous les arbres, à proximité en somme des batteries des Coutures et de chez Lelarge, a été repérée par 1’ennemi à l’aide de signaux. C’est indiscutable ; on changeait de place… et vivement arrivaient les projectiles.

A heures, j’étais à l’angle du Boulevard Gerbert et du Boulevard de St. Marceaux ; les bombes arrivaient de l’autre côté du Boulevard de St. Marceaux. Pan ! Pan ! 2 obus en plein boulevard, saccageant 6 chevaux. Pas d’hommes, criai-je ?

– Si ; un blessé au bras qu’on enlève… Spectacle lugubre ! Ces pauvres bêtes abattues jetant un suprême gémissement.

Vite, on sépare les vivants des morts… Je demande à un lieutenant qu’on achève une pauvre bête qui avait la jambe brisée et un éclat dans la cuisse… Pauvre fier animal ! Il fallut 3 coups de revolver ; il dressait la tête, se détournant du canon braqué sur son cerveau… j’étais retourné.. !

Nous nous étions géré de ces bombes en nous jetant brutalement du côté du boulevard Gerbert, le long de la maison du dentiste. Pan ! Dans notre dos en plein… on se jette par terre… on y est jeté plutôt ! On se relève blanc comme Pierrot. Un homme gémit, se traîne ; je me précipite ; il avait une blessure à la tête ; on le panse sommairement ; je l’emmène chez moi ; je lui fais avaler une coupe de Champagne. Je lui demande d’où il est, s’il est marié. Il fond en larmes

Il est, marié depuis quelques mois et a un petit garçon… Il me montre les lettres de sa jeune femme… C’est Remi Crinquette, de Merville (Nord) Je le conduis au lycée.

Je retourne aux artilleurs – après avoir fait la connaissance du lieutenant, du sous-lieutenant et du sergent-major, à qui j’apportais cigares et Champagne.

On avait fait reculer toutes les batteries aussitôt cet évènement. Le lieutenant, ému, vient me serrer la main ? Je les avais touchés tous, paraît-il (vraiment, je n’avais pensé à rien) en m’occupant du blessé dans la poussière…

Je suis allé aux Caves Lanson rassurer entre autres habitants innombrables de ces catacombes, Th.W. Je reviens à mes artilleurs.

D’autres bombas sur le boulevard les forçaient à reculer toujours. Puis, vient l’affreux moment.

La batterie de l’extrémité des Coutures vient de recevoir un obus en pleine batterie ; on amène des blessés – deux très gravement atteints sont à l’ambulance St.-Marceaux. On les soigne au bout du boulevard, presque à l’Esplanade. Et j’étais avec un blessé qui était atteint des pieds à la tête – qu’on avait fait entrer dans la grande maison du coin, avec véranda, pour le déshabiller – quand un, deux coups effroyables retentissent. C’est en plein boulevard, en haut de la place Belletour que deux obus de gros calibre sont tombés… Vite, l’ordre est donné de reculer encore, puis c’est l’atroce spectacle.

On amène vers moi, qui étais accouru vers l’endroit fatal, des hommes horriblement blessés. Ce sont des infirmiers qui ramenaient 1es blessés de la batterie. Ils sont fracassés ! On coupe les vêtements… ils sont en sang partout, les pauvres amis… et quelles horribles blessures font les éclats d’obus !

On commençait le pansement Esplanade Cérès, pan ! un obus ; on enlève le blessé jusqu’à la rue de Bétheny.

Il y en a d’autres, dit-on, et des mourants place Belletour.

Je retourne avec les infirmiers. Et oui, il y avait là quatre cadavres abominablement atteints ; un était vidé complètement ; nous soignons un cinquième qui avait l’épaule enlevée et qui avait, en dehors, 10 blessures graves… on le panse… Combien paisiblement !… Puis il entre en agonie. Je l’assiste. Il meurt pendant qu’on enlevait 20 mètres plus loin, près du Courrier, 3 autres blessés, à l’un desquels je donne l’absolution.

Combien j’ai été touché alors de ces réflexions des artilleurs qui m’entouraient. « M. le Curé, vous venez avec nous ; vous allez nous accompagner toujours ? »

« – Hélas, mes pauvres amis, je suis de Reims et je dois rester ici »

Entre temps était passé le lieutenant Sorent[1], polytechnicien très courageux, qui portait sans sourciller une grosse blessure à la hanche ; son carnet de poche était troué par un éclat qui avait piqué la peau. Brave et braves garçons…

Ce soir, je fais faire à Poirier le pèlerinage des VI Cadrans {mais la ville est tellement plongée dans l’obscurité qu’on ne distingue rien ; il y a eu là pourtant 6 ou 8 victimes)

Pèlerinage encore aux deux trous de la place Belletour, là où sont tombées les bombes qui ont massacré les infirmiers et tué 5 hommes et 4 chevaux.

Je fouille les trous ; j’en extrais des éclats affreux ; les hommes ont été enlevés ; les chevaux seuls restent.

Pèlerinage enfin aux bombes du boulevard de St. Marceaux ; nous rencontrons les Hommes qui emmènent deux cadavres de chez Lelarge. Là, tout près, est tombé mon blessé qui est au lycée. Je songe aux deux chargeurs prussiens que ce brave garçon m’a sorti de dessous sa tunique pour me témoigner sa reconnaissance.

La ville est dans un morne silence… les lumières filtrent partout sous les portes et par les ais des fenêtres, le long des rues élargies par la plus étrange obscurité. Des chiens, des chats errent. Il en grouillait sous le feuillage des arbres fauchés par la mitraille, auprès des cadavres des bêtes… Beaucoup de chiens et de chats dont les maîtres étaient partis erraient dans la ville.

Mon Dieu, gardez tous ceux que j’aime ; donnez la contrition à tous ceux que vous voulez rappeler, à tous, confiance et encouragement !

[1] Ne figure pas à l’annuaire de polytechnique

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Mercredi 16 septembre 1914

6h1/2 matin  La canonnade a repris à 5h1/2. A 6h1/2 un coup plus fort. Est-ce que nous allons recevoir des obus encore ?

9h10  la canonnade a cessé vers 8h1/2 – 8h3/4.

Le fort de Brimont serait enfin tombé dans nos mains. Il n’y a plus que les forts de Berru et de Nogent l’Abbesse. Le Général Franchet d’Espèrey aurait dit que ce serait fini pour 4h, et que nous n’aurions plus d’allemands autour de la Ville.

Hier les faubourgs de Laon et Cérès ont été assez flagellés par un 3ème bombardement, mais il n’a touché ces 2 quartiers sur lesquels nos troupes s’appuyaient, du reste ce n’était que des shrapnels et non des obus de siège brisants comme ceux des 2 premiers bombardements. Le bombardement d’hier ne peut donc pas être considéré à proprement parler comme un bombardement voulu comme les 2 premiers, mais plutôt un accident de combat.

Voilà donc les allemands partis de Reims définitivement, et je crois que je puis dire non pas : Finis Gallia ! mais bien : Finis Germanica ! Ce sont les mêmes initiales, mais aussi la même terminaison finale ! Dieu en soit béni !

11h  Eté faire un tour à la Mairie, rien de nouveau. On disait qu’un service postal était organisé, il n’en n’est malheureusement rien. On n’a que des occasions comme celle d’hier, qui a fait naître ce faux bruit : un automobiliste du service des Postes Militaires s’était chargé hier jusqu’à 5h de prendre quelques lettres pour les remettre à la Poste, c’est tout. Que je regrette de n’avoir pas connu cette occasion.

Je viens de passer à la Grande Poste : c’est exact. Je passe jusqu’au Courrier de la Champagne, où je me heurte à un poste d’artillerie qui me demande où je vais. « Au Courrier » – « Passez ! » M. Gobert est très étonné de me voir et me reçoit en me disant : « Comment, vous n’avez pas peur de venir ici ? » – « Pourquoi ? » – « Mais il n’y a pas une demi-heure que nous recevions encore des schrapnels ! » Nous bavardons, nous causons de choses et d’autres.

Un officier m’a dit qu’un fermier des environs avait été fusillé hier pour avoir donné des indications aux allemands. De même un instituteur de Bethon (Ardennes) (lieu inconnu, c’est peut-être Baâlons) aurait subi le même sort pour la même raison. Hier encore, 2 personnes, un homme et une femme.

L’armée de droite et la nôtre auraient fait leur liaison. En sommes peu de nouvelles. Berru et Nogent tiennent toujours et il parait que nos troupes ne peuvent les réduire rapidement, parce qu’il faudrait qu’elles tirent de Reims, et alors les allemands tireraient sur la Ville. Je vais préparer des cartes pour tâcher de les envoyer encore aujourd’hui !

6h3/4  A 1h12 je vais au jardin de la route d’Épernay. Arrivé à l’école de la rue de Courlancy on m’en fait faire le tour pour aller rejoindre le passage à niveau. Au jardin à 2h je trouve 2 trous d’obus, français certainement, un dans l’allée y conduisant et un dans le gazon à gauche en allant au chalet. On a cambriolé le chalet, bu le vin et enlevé des objets insignifiants, quelques cuillères en métal, etc… Calme absolu, tristesse pour moi, car la dernière fois que j’y étais allé j’étais avec tous mes aimés. Çà me serrait le cœur, quand les reverrai-je ? J’abats quelques noix que je rapporte dans le tablier d’André, tandis que le canon tonne sur Brimont. Peu de choses sur Berru. Je suis la progression de notre artillerie sur Brimont. J’apprends en revenant que nos 155 courts ont fait de bonne besogne. Brimont est pris, et on a canonné éperdument sur les colonnes allemandes qui se retiraient. Trois incendies s’allument, on me dit que c’est la ferme Holden de Cernay, les casernes Neuchâtel et une usine. Des aéroplanes français et allemands sillonnent les nuées, ces derniers jusqu’au-dessus de moi, route d’Épernay.

Je reste calme dans l’avenue de Paris. Je m’inquiète. On tire des schrapnels sur les aéros allemands sans effet. Avant d’arriver avenue de Paris, chemin Passe-demoiselles, je suis accosté par un agent de la police secrète, Boudet, qui me force à décliner mes noms et qualités. Il n’a pas l’œil américain celui-là ! Avant d’arriver chez moi, devant le Petit Paris, je rencontre un officier des hussards, je lui demande, en ce moment, où sont nos affaires avec les 4 forts.

« Brimont est maîtrisé par un gros canon, pris, et les allemands l’évacuent en colonnes serrées, c’est ce qui vous explique la canonnade affolée en ce moment (il est 5h1/2), nous tirons sur ces masses à boulets rouges ! Nous les poursuivrons et allons de l’avant vers Berry-au-Bac. Quant aux forts de Berru et de Nogent, vous avez du remarquer qu’on avait tiré très peu de ce côté, je crois qu’ils les ont évacués ou qu’ils vont les évacuer, en tout cas nous laissons 50 000 hommes ici pour les maintenir, vous protéger et les poursuivre !!… » Je puis vous affirmer ce que je vous dis. Nous nous quittons et je rentre fort satisfait et surtout un peu tranquillisé.

Le petit caporal allemand saxon qui m’avait reçu à l’Hôtel du Lion d’Or quand j’étais otage se nommait Matthieu ou Matheleux et était un arrière petit-fils de protestants chassés de France par la révocation de l’Édit de Nantes.

8h30 soir  Vers 7h15 j’entendais encore quelques coups de canons et les derniers sifflements des obus allemands, et, mon Dieu ! je croyais que c’était fini. Il parait que non ! Voila 3 coups qui viennent de tonner vers Bétheny. A 8h1/2, comme je me préparais à écrire, j’entends un bruit de…… bottes ! Les Prussiens ? même martellement et deux battements (2 hommes), je regarde à la fenêtre, mais inutile le battement de pied est moins lourd, il est plus vif, plus français, mais j’en ai eu une émotion. Que l’on devient nerveux et impressionnable avec cette insupportable canonnade qui dure depuis 5 jours. Combien sont-ils depuis le samedi 12 septembre 1914 (1), le dimanche 13 entre les français et les allemands à Reims (2), lundi 14 (3), mardi 15 (4), mercredi 16 (5). Quelles batailles aurons-nous à l’ouest pour reprendre nos malheureux forts de Brimont, Fresnes, Witry, Berru, Nogent que l’on disait ne pouvoir résister plus d’une heure, une demi-heure même !!

Les allemands nous prouvent bien le contraire. Il est vrai que pour Reims c’est une chance que l’on n’ait pas cherché à les défendre, mais le tord c’est d’avoir fait faire autant en vue de leur défense avant le 4 septembre. Les allemands ont bien su les utiliser.

8h32  La musique recommence : 1 coup de canon vers Bétheny.

8h36 : 1 coup de canon = réponse 2 coups

8h41 : 1 coup de canon = réponse 2 coups

8h44 : 1 coup de canon = réponse 2 coups

A chaque fois 5 secondes de différence.

En chronométrant ainsi je pense à mon cher Robert, avec sa manie de chronométrer avec mon Grand Jean !

Mais ceci est plus sérieux car ceci tue, et ce n’est plus du jeu, de l’amusement.

8h51 : 1 coup, réponse après 5 secondes

Je remarque, fenêtre ouverte pour mieux entendre que ce que j’appelle réponse à 5 secondes n’est que l’éclatement de l’obus. Donc 1 coup part, l’obus éclate 5 secondes de plus. Je me trompais en croyant que c’était la réponse du berger à la bergère !

Enfin cela m’occupe et… mon Dieu m’amuse car je sens bien que les allemands sont brisés et que bientôt nous n’entendrons plus le grognement de leurs gros canons (grognement de cochon lâche et en colère) sifflement d’obus et éclatement. Tout cela est bien différent du français.

8h55 : 1 coup

8h55’10’’ : 1 coup

A toi Robert !

A toi Jean ! Calcule les distances.

Zut ! Après tout vont-ils me faire passer la nuit ainsi à noter leurs coups. Non, nous les poursuivons et c’est la débâcle. Je le sens.

9h  Toutes lumières éteintes dans les rues, il fait noir comme dans un four ! C’est lugubre, juste une lumière au cercle de la rue Noël, chez moi, chez Le Roy bijoutier, chez Bellevoye et chez Bahé, Cochard, rue Libergier, 19, qui fait le fond de notre rue, avec le Cercle par rapport à ma maison.

Je ne comprends pas comment, par une nuit noire comme celle-ci on pense à canonner encore.

Allons ! allons nous coucher ! Préparons bougie, allumettes, veilleuses, rat-de-cave, clef de cave au cas où je serais encore obligé d’y descendre ! J’espère bien que cette préparation de tous les soirs va bientôt cesser. Je commence à trouver que c’est une scie. Il est vrai que si j’écoutais Adèle on coucherait tous les soirs dans la cave !! Je lui réponds invariablement  qu’en se couchant avec la clef près de soi cela suffit. Non, elle ne comprend pas cela ! il est regrettable que cette pauvre fille ne soit pas dans un pays de mines. Je suis sûr qu’elle serait déjà depuis 12 jours au fond, au tréfonds d’une mine. Et encore serait-elle bien sûre qu’un obus ne reviendrait pas la chercher par un puit d’aération !!

9h20  Il faut se coucher, mes aimés, où êtes-vous ???!!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans les communiqués officiels des opérations publiés par Le Courrier de la Champagne de ce jour, nous trouvons ceci, pour ce qui nous intéresse directement :

 » 13 septembre – 15 heures

A notre aile gauche, l’ennemi continue son mouvement de retraite.

Il a évacué Amiens se repliant vers l’est.

Entre Soissons et Reims, les Allemands se sont retirés au nord de la Vesle. Ils n’ont pas défendu la Marne au sud-est de Reims.

Même jour, 23 heures

Aucune communication n’est arrivée ce soir, au Grand Quartier Général. Les communiqués d’hier et de cet après-midi ont montré la vigueur avec laquelle nos troupes poursuivent les Allemands en retraite. Il est naturel que dans ces conditions le Grand Quartier Général ne puisse, deux fois par jour, envoyer des détails sur les incidents de cette poursuite. Tout ce que nous savons, c’est que la marche en avant des armées alliées se continue sur tout le front et que le contact avec l’ennemi est maintenu.

A notre aile gauche, nous avons franchi l’Aisne. »

puis, sous le titre, en très gros caractères : « L’ennemi bat en retraite » sur toute la ligne, nous lisons :

 » 14 septembre – 14 h 30 soir- 1°…………………….

2° Au centre, les Allemands avaient organisé, en arrière de Reims, une position défensive sur laquelle ils n’ont pu tenir.

14 septembre – 23 h 15 – A notre aile gauche, nous avons partout rejoint les arrières-gardes et même les gros de l’ennemi ; nos troupes sont rentrées à Amiens, abandonné par les forces allemandes. l’ennemi semble faire tête sur le front jalonné sur l’Aisne.

Au centre, il semble également vouloir résister sur les hauteurs du nord-ouest et au nord de Reims ; etc. »

Ce matin, à 5 h, le canon a annoncé que les Allemands sont toujours bien près de la ville, puisque des obus sont venus encore siffler dans les environs de notre quartier. Nous pouvons en conclure que si l’ennemi, ainsi que le dit le communiqué du 14 (14 h 30), a dû abandonner la position défensive qu’il avait organisée en arrière de Reims, ce n’a pas été pour longtemps.

Nous avons dû passer une partie de la matinée dans la cave ; le bombardement étant redevenu très intense ensuite, il nous a fallu y redescendre et y rester l’après-midi tout entier.

Vers 14 h, un obus explosant sur le pavé, rue Chanzy, aux Six-Cadrans, entre le kiosque et les maisons des Loges-Coquault, cause la mort de neuf personnes, par ses éclats :

Mme Froment-Hardy, fille du succursaliste des Etablissements Economiques, place des Loges-Coquault (inscrite dans les décès, à l’état civil, le 17 septembre) ; Mlle M. Legras, 16 ans, demeurant 82, rue Gambetta (état-civil du 17 septembre) ; M. E. Breton, instituteur retraité, 72 ans, 117, rue Chanzy (état-civil du 21 septembre) ; M. Champrigaud, rue de Contrai 3 (état-civil du 21 septembre) ; Mlle Thérèse Gruy, 12 ans, domiciliée 14, rue du Jard (état-civil du 21 septembre) ; M. Font, Antoine, 3, rue Gambetta (état-civil du 22 septembre).

Enfin, mon ancien condisciple Ch. Destouches; 47 ans, domicilié rue Croix-Saint-Marc 96, qui passait, avec sa famille, au moment où l’obus vint éclater à cet endroit, a été tué ainsi que sa femme, 30 ans et son fils Pierre, 8 ans, tandis que sa fille Juliette, 12 ans, était mortellement blessée. Les décès des trois premiers sont inscrits sous les n° 2.478 à 2.480, à l’état civil, le 22 septembre et celui de la fillette, le 23 septembre (n° 2.537).

Le même obus frappait encore mortellement M. Stengel, maître-sonneur à la cathédrale, demeurant 14, rue du Jard, dont le décès est mentionné à l’état civil le 2 octobre et M. Desogere, adjudant du 132e d’infanterie en retraite, comptable aux Hospices civils, porté dans les décès, sous le n° 2.609, le 23 septembre. En outre quelques personnes avaient été atteintes plus ou moins grièvement, entre autres, Mlle Antoinette Font, dont le père avait été tué.

– Sous le titre « Choses vues », Le Courrier d’aujourd’hui mentionne le dévouement des gens du quartier Saint-Remi (vieillards, femmes et tout jeunes gens) qui, dimanche matin, faisant office de brancardiers et de brancardières de bonne volonté, sont allés spontanément à l’étonnement des officiers et des hommes du 41e, sur lesquels s’abattaient les obus, vers l’octroi de la route de Châlons et à proximité du Parc Pommery, chercher avec des charrettes à bras des soldats blessés qu’ils transportaient avec des précautions infinies, tandis que les gamins, toute la matinée, se chargeaient d’aller faire remplir les bidons de nos troupiers.

Dans le même journal, nous trouvons les avis suivants :

«  Postes, télégraphes, téléphones.

Le maire a fait placarder hier, dans l’après-midi, l’avis que voici :

Mairie de Reims Avis, Les lettres mises à la poste, rue Cérès, aujourd’hui

15 septembre, avant six heures, seront expédiées ce soir. »

Reims, le 15 septembre 1914.

Ce service de correspondance est limité à la journée du 15 septembre et a été effectué par des autos postes.

Jusqu’à nouvel ordre, les Postes, télégraphes et téléphones sont exclusivement réservés aux communications militaires ou gouvernementales dans la zone des opérations militaires.

Il faut donc attendre la réorganisation de ces services pour les communications privées.

Avis en sera donné en temps opportun.

Chemins de fer

Des trains étant venus de Paris sur Reims et vice-versa, le public s’est demandé si les trains de voyageurs, dans la direction de Paris seraient bientôt réorganisés.

Là aussi, l’autorité militaire s’est réservée le service exclusif des chemins de fer pour le transport des troupes et leur ravitaillement.

Il en est de même pour le C.B.R.

Nos lecteurs seront informés de la reprise du service public par l’avis officiel qui nous sera communiqué le cas échéant, et que nous publierons aussitôt.

Société française des secours aux blessés militaires Comité de Reims

La situation, jusqu’ici, ne nous avait pas permis l’organisation définitive d’un assez grand nombre de nos hôpitaux.

Aujourd’hui que les choses se modifient favorablement, nous faisons à nouveau appel aux hommes de bonne volonté pour notre service de brancardiers auxiliaires.

Se faire inscrire à notre permanence, 18, rue de Vesle. »

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918


Gaston Dorigny

Le canon a tonné toute la nuit. Au petit jour, à cinq heures du matin, le combat reprend. On entend la grosse artillerie qui entre en action.

Nos troupes paraissent prendre du terrain vers les hauteurs de Brimont.

A six heures ½ nous allons avec papa Noll chez Thierry.

Familles Noll & Dorigny lors d’une pause au jeu de croquet

Familles Noll & Dorigny lors d’une pause au jeu de croquet

L’artillerie fait rage, les obus passent sur nos têtes. Nous rentrons heureusement chez nous et partons chez mon père où nous arrivons à neuf heures du matin.

On est à peu près tranquille jusqu’à 10 heures mais à ce moment là on entend à nouveau le canon et cela doit durer jusqu’au soir. Quelle affreuse journée jamais encore depuis le commencement de la bataille de Reims cela n’a été aussi terrible. Des champs avoisinant le boulevard Charles Arnoult on aperçoit les batteries d’artillerie qui font rage. On est inquiet et on se demande quel sera le résultat de la journée. .. … Il a malheureusement encore été négatif.

Entre temps la ville a encore été bombardée à plusieurs reprises. On nous signale encore de nombreuses victimes. Le soir nous retournons chez nous pour coucher, mais en arrivant chez nous quel effroi et quelle vision d’horreur. Au milieu des divers incendies qui éclairent sinistrement le quartier, on entend le canon et les mitrailleuses : On perçoit également le bruit d’un aéroplane qui sillonne la nuit. Il est huit heures du soir et au milieu de ces choses effrayantes, nous décidons de retourner coucher chez mon père. Bien nous en prend car, paraît-il, la nuit a été terrible dans notre quartier. A signaler un obus tombé dans la droguerie, le fils Ritter est blessé assez grièvement. Notre maison a été écornée et les vitres sont brisées chez Mr Guerbet.

Gaston Dorigny

Victimes des bombardements de ce jour :


Jeudi 16 septembre

Les luttes d’artillerie se sont poursuivies avec intensité au nord et au sud d’Arras, ainsi que dans la région de Roye.
Lutte à coups de bombes et de grenades sur le plateau de Quennevières, dans la région de Lihons, et au bois de Saint-Mard.
Sur le canal de l’Aisne à la Marne, l’activité des deux artilleries s’est concentrée sur le front de Berry-au-Bac à la Neuville, où l’ennemi attaque la tête de pont de Sapigneul. Canonnade un peu ralentie au nord du camp de Châlons.
Lutte de mines dans l’Argonne. Une batterie ennemie a été détruite sur les Hauts-de-Meuse. Actions d’artillerie en forêt d’Apremont, au bois Le Prêtre et dans la région de Saint-Dié.
La poussée allemande continue, plus ou moins retardée, sur le front oriental, dans la région de la Dvina. Mais plus au sud, les ennemis ont été à peu près partout refoulés, particulièrement près de Wisnewietz et en Galicie. Au total, ils ont perdu 12000 hommes en un jour, et leurs pertes en prisonniers, dans les deux dernières semaines, ont atteint 40000.
Les Italiens ont repoussé des attaques autrichiennes en Carnie et sur l’Isonzo. Ils ont forcé à la fuite une escadrille d’avions qui venait sur Udine.

 

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