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Reims en ruines – Photos du blog « 14-18 en Images »

Nous avons été contacté il y a quelque temps par Daneck Mirbelle, collectionneur de photographies de la Grande Guerre qu’il publie dans son blog « 14-18 en Images, le blog de Daneck ». Voir ici => Photos14-18.blogspot.com

Il avait fait l’acquisition d’une série de photos de Reims faites entre 1916 et début 1917 pour certaines et fin 1918 – début 1919 pour d’autres, et ne savait pas où re-situer les vues. Nous avons pu en retrouver quelques unes mais il en reste que nous identifierons certainement par la suite, au gré de nos pérégrinations dans les cartes postales. Par contre, certains endroits ne seront jamais retrouvés suite aux bouleversements de la Reconstruction.

Rue Rockfeller (ancienne rue Libergier) et la cathédrale.

 

Place du Cardinal Luçon (communément appelée place du Parvis)

 

Rue de la Grosse-Ecritoire (voir ici sur Reims Avant)

 

Le Mont de Piété rue Eugène Desteuque, vu depuis la rue Saint-Symphorien. (Voir ici sur Reims Avant )

 

Rue de Vesle depuis la rue Saint-Jacques, actuelle rue Marx Dormoy. (Voir ici sur la Documentation de Reims Avant)

 

Maison natale de Colbert (Voir ici sur la Documentation de Reims Avant)

 

Rue de Courmeaux (Voir ici sur Reims Avant)

 

Rue du Carrouge ?

 

Rue Pol Neveux (ancienne rue de l’Ecole-de-Médecine) Voir ici sur Reims Avant

 

Rue Pol Neveux (ancienne rue de l’Ecole-de-Médecine)

 

Place Royale (Voir ici sur Reims Avant)

 

 

 

 

 

 

Rue Clovis, maison du notaire VILLET (Voir ici sur Reims Avant)

 

 

 

 

Les alentours de la ville, mais où ?

 

 

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23 novembre 1914

Louis Guédet

Lundi 23 novembre 1914

72ème et 70ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Ce matin à 7h1/2 Adèle m’appelle à la cave pour me dire que M. Jacques Charbonneaux m’attend pour me voir. Je m’habille à la hâte, je monte à la cuisine. Et là je trouve M. Jacques Charbonneaux avec Jacques Wagener, le chauffeur de Mareschal, et en quelques mots il m’apprend que mon cher Maurice est mort, tué hier soir, (coupé en 2 par un obus) vers 8h du soir, en face de chez  Monnereaux (à vérifier), avenue de Paris, comme il revenait de dîner à sa popote de la rue de Vesle, en rentrant avec ses collègues coucher à l’Hôpital Mencière. Maurice Mareschal, Salaire, Soudain, Guyon ces autres tués et le Docteur Barillet a le pied droit enlevé !!

Mon pauvre et cher Maurice ! Mon seul, mon vrai, mon premier ami !! mort ! tué !! Je suis atterré !! Quelle épreuve, Mon Dieu !! Mon Dieu, recevez-le en votre paradis. Protégez-nous. Protégez-moi et que je sorte sain et sauf de la tourmente, car voilà un nouveau devoir, sacré celui-là qui m’incombe, sa pauvre petite femme, ses 2 enfants !!

Mon Dieu ! Mon Dieu !! Mon Dieu !!

5h soir  J’ai vu une dernière fois mon cher Maurice. Il semblait dormir, sa figure était calme !! Quelle déchirure pour moi !! Oh ! sa pauvre Jeanne (Jeanne Mareschal, née Cousin, 1873-1929), ses pauvres enfants (René et Henry Mareschal) !!

On l’enterre demain mardi 24 novembre 1914, le service aura lieu à 9h1/2 à Ste Geneviève, et de là on le conduira au Cimetière de l’Ouest pour le transporter ensuite dans la journée au Cimetière du Nord. Encore une dure et cruelle journée pour moi ! Si c’était seulement la dernière avant la délivrance de Reims. Dieu ! Aura-t-il pitié de nous devant la mort de cette innocente victime !! Mon Dieu ! protégez-nous ! ayez pitié de nous, de nos misères ! Délivrez-nous de l’Ennemi. Qu’il s’éloigne tout de suite ! et n’ait plus le temps de nous faire du Mal. Dieu, vous devez bien cela à cette pauvre Ville de Reims ! Dieu ayez pitié de moi. Protégez-moi ! afin que je remplisse tous les devoirs dont mon cher Maurice m’avait chargé. Il m’a confié ses enfants ! Faites que j’en fasse des hommes, comme mes enfants ! Sauvez-moi ! Faites que je revoie bientôt mes chers aimés ! J’ai assez souffert pour que vous m’accordiez ce bonheur, ce grand bonheur de les revoir, moi sain et sauf et sains et saufs eux-mêmes : Femme, Enfants et Père ! J’ai confiance. Mon Dieu ! Vous ne pouvez me refuser ce grand bonheur !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Violent bombardement l’après-midi, de 13 h 1/4 à 14 h 1/2. Je dois retarder mon départ pour le bureau et lorsque je passe rue de Vesle, les obus tombent toujours. Au moment où j’approche de la permanence de la Croix-Rouge, sise au n°18 de cette rue, des pompiers y apportent, sur un brancard, une pauvre femme blessée, qu’ils viennent de ramasser auprès de la cathédrale. Triste tableau de la guerre, au milieu de la population civile.

A l’hôtel de ville, en arrivant, je croise un jeune employé du 1er bureau du secrétariat, qui me montre un morceau énorme du culot d’un 210, qu’il vient de ramasser rue de la Tirelire. Rue Thiers, boulevard de la République et dans le faubourg de Laon, des maisons touchées par ces gros projectiles ont encore été démolies. Des obus de tous genres sont tombés sur la gare, dans les promenades et du côté de Saint-Remi. Le soir, l’éclairage électrique, rétabli depuis quelques jours seulement dans les bureaux de la mairie, fait défaut, d’importants dégâts ayant été occasionnés également à l’usine d’électricité.

Tout le monde, à Reims, trouve la situation atrocement douloureuse, presque intenable, les ruines s’ajoutant tous les jours aux ruines.

Dans la famille, nous avons envisagé depuis hier, devant la recrudescence du bombardement dans le quartier, l’éventualité de l’écroulement de la maison de mon beau-père, où nous sommes à l’abri, afin de trouver, en ce cas le moyen offrant le plus de chances de sortir des décombres, si cela pouvait se faire. Nous croyons bon de continuer à nous grouper tous dans l’angle de la salle à manger contigu à la pièce voisine, de manière à garder la possibilité de produire sur le même point un plus gros effort, solution qu’à tort ou à raison nous croyons préférable à la descente à la cave. D’ailleurs, depuis que nous sommes rue du Jard, nous n’avons pas pu nous résoudra à aller nous y mettre en sécurité. L’expérience acquise à la suite de l’effondrement, le 20 septembre, de la nôtre, rue de la Grue 7, qui offrait indiscutablement d’autres garanties de solidité, quand nous nous y tenions à vingt-deux personnes encore la veille 19, nous ayant pleinement éclairés à ce sujet.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Collection : Véronique Valette


Cardinal Luçon

Lundi 23 – Matinée assez tranquille. 9 h matin, visite aux victimes d’hier puis à Mencière. Effroyable bombardement de 1 h à 2 h. Une bombe est tombée dans la chambre des Soeurs de la rue de l’Ecole de Médecine, où elle a tout brisé ; une autre dans la maison neuve de Mme de la Morinerie (mur mitoyen avec nous), une autre sur le Mont-de-Piété, qui nous joint. Un homme est tué près de la maison Peltreau Villeneuve, bombes sur la Cathédrale. Visite aux victimes tuées hier à Mencière.

Le même jour 23 et à la même heure, une bombe dans le jardin de M. Colas, une devant la porte de Mme Pommery, deux chez M. Chatin. Tout porte à croire qu’on visait hier l’Archevêché, pour punir la rectification faite au communiqué de M. Bethmanne Holweg. Jamais ils n’avaient tiré avec une pareille rage : un coup n’attendait pas l’autre.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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Eugène Chausson

23/11 – Lundi.Temps gris qui semble couver la neige. Brouillard. La matinée fut assez calme du côté des Allemands. De notre part, nombreux coups de canon mais à midi 1/2, les Allemands commencent à nous envoyer bon nombre de bombes ce qui occasionne encore une panique momentanée ; les gens de la ville affluent encore à la Haubette. Cela dura un peu moins fort cependant jusqu’au soir et enfin on peut se coucher avec l’espoir de dormir tranquille après une aussi cruelle journée pendant laquelle la ville reçut environ 300 obus. Mais hélas, illusion, car aussitôt au lit, nos pièces commencent à tirer, ce à quoi, vers minuit les Allemands répondent en envoyant bon nombre d’obus sur la ville, occasionnant toujours des dégâts considérables et un nombre toujours trop élevé de victimes, rue Talleyrand, maison neuve, Gorget, Directeur des Docks Rémois et beaucoup d’autres semblables.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet visible sur le site de petite-fille Marie-Lise Rochoy


Victime civile ce jour à Reims

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Lundi 21 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

21 SEPTEMBRE : J’ai dit ma messe ce matin au Grand Séminaire. Je ne suis pas très reposé encore ; du reste, le canon a tonné toute la nuit. Hier soir, J’ai donné le dîner à 3 soldats du 71eme qui, cachés trois Jours dans le grenier d’une ferme au-dessus de Bétheny, au milieu d’allemands qui allaient, venaient, avaient réussi à s’échapper.

Rencontré le P. Etienne chez moi, ce matin, pour déjeuner. Il n’avait pas perdu la clef de sa maison, mais « la maison de sa clef » me dit-il. En effet, sa chapelle, son chez lui, avec tous ses papiers (35 ans de vie de travail !) la flamme avait tout dévoré.« La pilule a été dure à avaler », me dit-il, « mais elle y est » 11 n’y faut pas trop penser tout de même, car sans cela ! »

Des hauteurs de la Haubette, le P. Etienne a suivi le drame de la cathédrale. Il a vu tomber une bombe sur le toit côté nord, pendant que les échafaudages brûlaient. Les monstres ont donc tire en plein sur le vaisseau alors que le feu le dévorait déjà ! Sauvages !

A un instant donné, la cathédrale paraissait surmontée d’une immense charpente petite en rouge et non couverte… Et tous ceux que J’ai rencontrés aujourd’hui essaient de dire quel spectacle cruellement grandiose ça à été que cet incendie de la cathédrale pour ceux qui l’observaient.

Je suis monté dans la cathédrale avec des correspondants du « Daily Mail », du « Daily Chronicle » et deux américains, dont M. Richard Harding Davis. Ils m’ont passé le numéro du « Journal » d’aujourd’hui. C’est un mondial tollé qui s’élève dans le monde contre l’abominable race qui a osé perpétrer ce crime ; brûler la cathédrale de Reims !

A propos des blessés, je n’ai pas du noter que de la coopérative, on les avait fait passer dans la cour du musée, d’où on les a fait prendre le lendemain un à un pour une destination que j’ignore encore. Je sais seulement que quelques-uns ont été tués, l’effroi qui les agitait de­vant une foule ardente d’hostilité ayant donné à croire qu’ils voulaient fuir. Dans la cathédrale, trois seulement ont été brûlés, dont un déjà sur le brancard qui le devait transporter. Mais, dans le chantier, dont la porte leur était ouverte, dix au moins ont été brûlés. Les outils des ouvriers, le bureau des architectes ont été plus ou moins atteints par les flammes après l’avoir été par les obus.

Je crois aussi que des énergumènes sont venus en brûler au moins deux. Et c’est regrettable à tous points de vue ; la populace est vraiment basse d’instinct.

Je reviens à la cathédrale. Chose curieuse, les bourdons n’ont été atteints en rien ; les poutraisons, les abats-son de la tour flambée n’ont pas été atteints.

Mais les cloches… fondues pour la plupart ! Je n’aurais jamais cru qu’un tel degré de chaleur put être réalisé !

Je comprends que les pierres soient calcinées à ce point… Et c’est ce qui m’effraie le plus quand j’envisage l’hypothèse d’une restauration ; toutes les pierres du pourtour réduites en charpie, fendillées. Les voûtes, alors ? Combien leur force de résistance va-t-elle s’en trouver diminuée ?

Jadart, rencontré à midi, disait avec ardeur qu’il fallait nourrir en soi et répandre autour de soi des paroles de confiance et d’espérance. Nous nous rêverons ! Il faut s’occuper de suite de faire couvrir les voûtes pour que l’eau ne les détériore pas ; elles sont plus délicates, calcinées, et surtout pour que l’hiver n’exerce pas sur elles son action néfaste.

Ainsi St. Nicaise exhortait son peuple à la confiance quand les Barbares le massacrèrent… Le gros œuvre est intact ; bien des choses sont conservées ; il ne faut pas se décourager.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 21 septembre 1914

10ème et 8ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2matin  Nuit absolument calme, la première depuis longtemps et surtout depuis dix jours.

A 6h1/2 un coup de canon vers Bétheny, Cérès, de temps à autre jusqu’à maintenant, mais on entend plus aucun bruit de bataille. Est-ce qu’ils seraient définitivement partis ? battus ? Mais quel grand calme après la tempête !! et quelle tempête !! Depuis le 19 nous n’avons ni électricité, ni gaz à cause des incendies. L’eau a faiblie hier dans l’après-midi, mais ce matin la pression est bonne. On a tellement consommé d’eau pour tâcher d’éteindre cette mer de flammes qui consumait notre pauvre cité. Quant aux moyens de vivre, ils diminuent problématiquement. Après la bataille, la tuerie, le bombardement, l’incendie, est-ce que la famine se mettrait de la partie ?

Je vais faire un tour.

  1. de Bruignac est venu me demander de faire parvenir une dépêche à sa mère qui est à Orléans par Price, mais celui-ci reviendra-t-il ? Il m’a fait faux bond hier. Il me faudra chercher un autre moyen !

9h1/4  Je suis sorti pour porter un mot à l’abbé Thinot, rue Vauthier le Noir, 8, en passant par la rue du Cloître je vois que la chapelle de l’archevêché, la salle des rois et tous les appartements royaux sont brûlés. Notre Pauvre académie peut faire son deuil de sa salle et de sa bibliothèque !!

L’étude de Montaudon, 36 rue de l’Université est brûlée. J’apprends que ses minutes sont dans sa cave.

Un sifflement, je rebrousse chemin, malgré moi je muse, je vois, je regarde ! et, « l’herbe tendre me tentant », je redescends la rue de Vesle, St Jacques, place d’Erlon, la Gare, les Promenades, le Boulingrin : tous cela est désert. Le nouvel Hôtel Français crevé par un obus, les Changeurs rien. Et le diable me tentant toujours, je continue boulevard Lundy, et rue Coquebert je passe devant chez Mme Laval au n°51, une étiquette me renvoie au 49. J’y trouve Madame Laval et son fils en effet, et notre directeur de la Banque de France M. Gilbrin qui est là avec Mme Gilbrin et la famille de son aïeule Mme Feldmann. Ils sont réfugiés là, campés depuis le 19 au soir. On cause, M. Gilbrin se décide, sur mon avis, à faire un tour vers la Banque de France. Nous redescendons la rue Coquebert, la rue Linguet, je lui montre la maison de mon vieil ami Charles Heidsieck crevée éventrée, et place de l’Hôtel de Ville nous nous quittons à sa porte. Je vois Charles Heidsieck, Givelet, M. Bataille aux nouvelles ! peu ou point, mais dans l’air c’est toujours l’encerclement et la bataille définitive sinon la 2ème en attendant la 3ème finale en Belgique ou au Luxembourg.

Est-ce que ?? …mon « bois des Bouleaux ?? » deviendrait réalité ? Ma foi j’aimerais mieux que de fut un « bois des Bouleaux » de Champagne, ce serait plus vite fait !!

Je dirige mes pas vers la rue de Pouilly quand un groupe en débusque avec un homme barbu qui n’en mène pas large entre 2 soldats baïonnette au canon, et un gendarme dont le casque romain à crinière est couvert d’un manchon de toile kaki le suit à l’œil. Je m’enquière. C’est mon espion de la rue du Cadran St Pierre qui faisait ses signaux lumineux la nuit, non de chez Lallement mais de chez Henrot dont il était gardien de la maison. C’est complet.

Mon cher ! Ton affaire est claire ! Je crois !! Encore cette nuit il faisait des signaux ! C’est Degermann qui, n’y tenant plus, est allé insister pour qu’on l’arrête ! Je redescends la rue de Pouilly, la rue du Carouge, du Cadran St Pierre. Je retombe sur un retors groupe d’ouvriers criards. 2 soldats encadrent un homme avec une veste de travail qui aurait crié : « Oui, c’est bien juste : les français ne l’ont pas volé !! ». Encore un d’assuré sur son existence !

Je rentre, trouve lettres et dépêches pour mon citoyen Price ! qui n’est pas encore passé.

Je vois M. Horny qui me narre les désastres de ses immeubles et de ceux de son gendre. Nous bavardons en pleine confiance que l’on parait être sûr de la déroute, de la retraite allemande de ce que nous avons vu.

J’en fini avec nos misères.

Je lui dis que des troupes considérables sont massées à l’ouest de Reims qui n’attendent que le moment de marcher en avant pour broyer les allemands. On dit que le général Pau est ici.

12h1/2  Nous nous quittons. Je commence mon maigre déjeuner quand vers 1 heure canonnade qui continue jusque vers 1h3/4, mais…  posément, en gens pas pressés. Non vraiment nos Prussiens n’ont plus l’entrain d’il y a 9 jours quand c’était si amusant de tirer sur la Cathédrale et nos demeures. Enfonceurs de portes ouvertes ! Va !

Je vais tâcher de faire un tour, le soleil est beau et je ne tiens pas en place.

2h10  Il se confirme que des masses de troupes énormes sont massées de Villers-Allerand à Muizon et Fismes, et surtout des masses de cavaleries qui se reposent et se renforcent en se préparant à lancer la Curée finale ! Ce sera une belle chevauchée ! Que ne puis-je en être pour voir et muser !!

2h1/2  Je fais un tour. L’Hoste est saccagé. Je pousse jusque chez le docteur Luton, rue des Augustins, qui me donne une dépêche pour sa femme. Je passe rue Berton (rue Louis Berton depuis 1925). Une bombe siffle, rentrons. A peine arrivé chez moi à 3h1/2 tapant, nos 2 anglais sonnent, ils viennent chercher nos lettres qu’ils n’ont pas pu prendre hier, n’ayant plus assez d’essence pour repasser par Reims.

Mais en vrais anglais ils sont revenus exécuter leur promesse entre 3h et 4h comme ils me l’avaient promis pour la veille. Cela les dépeint bien. Toujours aussi cordiaux ils prennent mes lettres et dépêches d’un peu tout le monde : M. de Bruignac, Tricot, le Docteur Luton, Potoine. Ils me promettent de revenir me porter les réponses et de reprendre nos lettres ou dépêches. Je tiens encore mon fil, mes aimés vont avoir de mes nouvelles. Ils ont déjà envoyé hier ma dépêche en réponse à celle de ma chère femme. Nous nous quittons sur un affectueux shake-hand. Le compagnon de Price, qui a encore couché avec son monocle – on l’enterrera avec – se nomme Gerald Wallis  14, avenue Charles Floquet à Paris. Merci encore à vous qui me reliez à mes adorés.

Sur ces entrefaites Marcel Lorin, caporal au 291ème de ligne, arrive. Il est ici au Collège St-Joseph avec son régiment. Il a bonne mine et s’est tiré sain et sauf de 20 combats. Il me conte qu’à Sedan on était victorieux, mais que les mitrailleuses allemandes les ont obligé à reculer. Les allemands montent même ces mitrailleuses sur des arbres pour mieux se dissimuler. Il ajoute qu’on ne peut rien contre ces engins, que n’en n’avions-nous autant qu’eux !

Lors de la reprise de la marche en avant à la grande bataille de Champaubert il a combattu à Fère-Champenoise qui a été pris et repris. Là ils ont fait des hécatombes de prussiens. Ceux-ci comme les nôtres font des tranchées à hauteur d’homme avec parapet de terre où l’on fait juste un petit créneau pour tirer.

En sorte que l’on se bat à mille ou 1500 mètres sans se voir. Il me signale la visibilité de notre uniforme, tandis que celui des allemands est invisible. Durant le combat leurs meilleurs tireurs, munis d’une lorgnette (j’en ai vus) visent surtout nos officiers, de sorte que des compagnies entières sont commandées maintenant par un simple sergent, un bataillon par un capitaine de réserve, ce qui enlève leur coup (capacité) de confiance à nos soldats. Notre section s’est très bien battue, mais on ne peut en dire autant de la réserve. Marcel Lorin m’ajoutait que c’était les cadres qui faisaient défaut chez nous. « Oh ! la loi des 2 ans, quel tort nous-a-t-elle fait !!! » s’écriait-il ! C’est malheureusement trop vrai. Quand la ligne des Tirailleurs ennemis fait un bon en avant, les hommes sont sur deux lignes et tiennent leurs fusils appuyés sur leurs gibecières comme pour charger à la baïonnette, mais le canon dirigé plutôt vers le bas, et tout en courant ils tirent ainsi avec leurs chargeurs automatiques. En avançant ils produisent ainsi une sorte de tir de mitrailleuse.

Il m’a conté qu’à Fère-Champenoise il avait vu des tranchées entières comblées de soldats allemands morts et tellement serrés qu’ils étaient restés debout dans la position de tireurs accolés l’un à l’autre.

Là-bas cela a été une véritable moisson d’allemands à certains moments, leurs officiers paraissaient vouloir faire tuer leurs hommes à plaisir. Où on s’est battu il ne laissent rien. Pauvre St Martin ! mon pauvre Père a-t-il encore un abri seulement ?! Je suis assuré de la sauvegarde de ma chère femme et de mes petits. Il faut qu’il me reste le souci et l’inquiétude du sort de mon pauvre vieux Père !!

8h1/2  Toujours le calme, et cependant en prêtant bien l’ouïe on entend le grondement du canon dans le lointain, vers Moronvilliers, le Mont-Haut, Nauroy et avec assez d’insistance.

On parle de l’encerclement des allemands et que dans ce cas la bataille de Reims serait la dernière. D’autres disent que s’ils échappent à cet encerclement il n’y aura plus qu’une grande bataille dans le Luxembourg. Que croire ? J’aimerais mieux que ce fut fait tout de suite et que le Sedan de 1870 soit remplacé par le Sedan de Reims 1914.

Je reviens sur cet incendie du 19. Quand vers 4 heures (? à voir) je vis la toiture de la Cathédrale prendre feu vers les grandes tours, les flammes filaient aussitôt vers l’est et coururent d’une façon échevelée le long de la toiture centrale puis gagnèrent le Carillon central et enfin le clocher à l’Ange.

Le vent du reste venait de l’ouest. Alors une colonne de fumée formidable s’élevait, blanchie, sertie d’étincelles de feu au-dessus du noble vaisseau et se dirigeait, éclairée par un soleil pâle d’automne sur un beau ciel bleu, vers l’Est. Lentement, majestueusement, telle la grande fumée d’un volcan, obscurcissant le ciel vers le quartier Cérès, place Godinot, c’était, je le répèterai jamais assez, grandiose, titanesque, et magnifiquement horrible. Il n’y a que la plume d’un Dante, d’un Victor Hugo, d’un sieur Kiernig (à vérifier) qui puisse décrire pareil tableau, scène, spectacle.

Guillaume II a dû avoir les mêmes jouissances que Néron quand il incendiait Rome, s’il a assisté à ce spectacle, cette scène du haut de Berru, il était aux premières loges et il a dû avoir un plaisir satanique en contemplant ce spectacle digne de l’Enfer.

Et je comprends parfaitement l’embrasement de tout le quartier Cérès (à gauche) jusqu’à la place Godinot provoqué par les étincelles, tisons et charbons qui s’envolaient, poussés vers l’est par le vent assez fort, et aidé par quelques obus incendiaires jetés bien innocemment par ces amours d’allemands de-ci de-là rue Cérès, rue St Symphorien, rue Eugène Desteuque, etc… Il fallait bien s’amuser aux dépens de ces…  cochons de rémois (signé de Bulow), le mot est de lui ou de l’un de ses sbires, et surtout leur faire payer l’infamie qu’ils avaient commis en oubliant de leur donner leur bon à caution d’un million, que dans leur départ (?) plutôt précipité ils ont oublié de réclamer à la Municipalité, et que quelques heures après ou un jour après M. Émile Charbonneaux a retrouvé par hasard (cette fois) et à sa grande surprise dans le fond du tiroir de son bureau de la salle du Maire et de ses adjoints.

Je l’ai entendu de la bouche même d’Émile Charbonneaux, le lendemain ou le surlendemain de leur fuite, c’est-à-dire le 13 ou le 14.

Et voilà comment une diversion d’idée me fait oublier le spectacle de l’incendie du 19, et cependant il faudrait y revenir. La flamme, la fumée, les charbons poussés sur le quartier Cérès. L’incendie poussé vers le quartier Cérès s’étendit vers 5 heures sur tout le carré d’immeuble, Cérès, Université, Godinot, Levant, Ponsardin et le boulevard de la Paix qui est dans les flammes, la fumée et les étincelles au milieu des crépitements, des éclatements, détonations, écroulements poussés par le vent d’ouest, formaient comme une vaste forêt de feu dont les langues furieuses tourbillonnantes se penchaient vers l’est comme les chênes centenaires se couchent sous la tempête, la rafale et l’ouragan.

Oh ! Quel spectacle inoubliable !!

Que l’homme est petit devant ce déchainement de cataclysmes.

Ma plume est impuissante à décrire, il faudrait être Satan lui-même pour pouvoir le faire.

En remettant ma lettre à M. Price j’ai oublié avant de la clore de souhaiter sa fête à mon cher Momo, Mimi, qui m’a coûté tant de larmes ces jours derniers quand je le voyais en pensée mourant de faim, criant sa faim, ou perdu dans la foule de fuyards ou encore égorgé par un Vandale.

Oh ! qu’il m’a fait souffrir ce chéri-là. J’ai oublié de t’écrire mon Momo, mais par delà la ligne de feu qui nous sépare je te souhaite une bonne fête de St Maurice, et qu’à cet instant (9h17 soir) tu sois bien heureux, oh bien heureux, niché contre ta chère petite Maman, et que demain jour de ta fête ce soit un jour de fête pour toi, ta Mère et tes frères et sœur !! Je vous embrasse tous en pensée, je suis si seul !

Je ne puis t’offrir quelques fleurs ni t’embrasser en te taquinant, mais je t’offre tout ce que j’ai souffert depuis 21 jours pour ton bonheur, celui de ta Mère et celui de ton Jeannette, ton Roby, ta Mareu-Louise et ton Dédé ! Dors bien mon mignon, et que le bruit des grandes vagues de Granville te berce et te fasse faire de jolis rêves.

Ce bruit est plus agréable, crois m’en, que celui du grondement des canons, le sifflement et l’éclatement des obus de 100 kilos, de l’écroulement des maisons, du crissement des vitres, des glaces qui se brisent et du rugissement des flammes qui vous entourent, vous encerclent. C’est l’Enfer et pour toi et tous mes aimés qui sont près de toi cette nuit ce sera le bercement doux-doux de la vague, qui mollement va, revient et s’endort et meurt sur le sable humide de la plage.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans le courant de la matinée, je me rends à l’hôtel de ville, afin d’informer le maire, président-né du conseil d’administration du mont-de-piété, du désastre qui a anéanti cet établissement. M. le Dr Langlet est dans son cabinet ; il me reçoit immédiatement, en présence de M. Lenoir, député, qui déjà, s’entretient avec lui des tristesses qui se sont abattues sur notre ville. En peu de mots, je mets M. le maire au courant de l’étendue du sinistre, concernant l’administration. Il me pose quelques questions d’un air accablé je me rends compte combien sa charge doit être lourde actuellement – et je me retire, après lui avoir déclaré, lorsqu’il m’a tendu la main, que je me tiens à sa disposition, puis je rentre préparer le rapport que je désire remettre au plus tôt à l’administrateur de service, à la suite de cette démarche que j’estimais urgente et que je tenais à faire au préalable.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918
Le Mont-de-Piété (autochrome de Paul Castelnau, mars 1917)

Le Mont-de-Piété (autochrome de Paul Castelnau, mars 1917)

Gaston Dorigny

La matinée se passe dans un calme relatif. Nous en profitons pour enter chez mon père.

Vers quatre heures du soir, la canonnade recommence, quelques obus tombent encore sur la ville puis la nuit ramène le silence.

Gaston Dorigny

Mardi 21 septembre

Grande activité sur l’ensemble du front. En Artois, nos batteries ont exécuté des tirs nourris sur les organisations allemandes. L’ennemi a riposté en bombardant les faubourgs d’Arras avec des obus de gros calibre.
Guerre de mines entre Fay et Dompierre, au sud-ouest de Péronne. Lutte de bombes autour de Roye. Tir utile de nos batteries en Champagne; l’ennemi, de son côté, bombarde nos cantonnements. Au nord de Perthes, un dépot de munitions a fait explosion dans ses lignes.
Entre Aisne et Argonne, la canonnade s’est ralentie. En Argonne orientale, à la cote 285, l’ennemi a fait sauter une mine à proximité de nos tranchées.
En Woevre et en Lorraine, nous avons pu contrôler les résultats de notre tir. Une colonne d’infanterie allemande et son train ont été dispersés au pied des côtes de Meuse. Les ouvrages ennemis ont été gravement endommagés dans la région de Calonne et près de Flirey. Notre artillerie a atteint la gare de Thiaucourt et a détruit, d’autre part, un morceau de la ligne Metz-Château-Salins.
Les journaux anglais annoncent la prise de Wilna par les Allemands, mais l’armée russe, dans le secteur sud du front oriental, poursuit ses succès.
Les Italiens ont réussi à occuper un bois important sur le Carso.
L’opposition bulgare réclame la convocation de la Chambre.

 

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Samedi 19 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

19 SEPTEMBRE ; 1 heure du matin : J’ai dormi sur un matelas dans la salle-à-manger. La canonnade française n’est pas éloignée ; à intervalles assez espacés, elle tire en rafales, en salves cinglantes.

Mon Dieu, encore un jour douloureux qui s’ouvre, qui monte du fond des ateliers de vos justes, de vos trois fois justes vengeances ! Je vous offre avant l’aurore toutes mes angoisses, mes anxiétés, mes épreuves de toute sorte, et avec les miennes celles de tous mes frères e Vous, pour que miséricorde vous soit faite, paix et confiance. ..

La pluie tombe, pesante, tendant le ciel d’un deuil accentué… Je vais écrire deux lettres que je puis faire porter par quelqu’un qui part aujourd’hui pour Paris.

5  heures 1/4 : Dans la Réserve, appuyé sur l’autel. Mon Dieu, donnez la force encore aujourd’hui à tous ceux qui souffriront. Soyez propice à tous ceux que votre main appellera à votre Tribunal, devant votre Justice éternelle…

Mon Dieu, je vous demande de me conserver pour ceux que j’aime, pour réparer les années compromises, mais je suis entre vos mains. S’il faut mourir douloureusement… J’accepte ; donnez seulement à mon pauvre vouloir les énergies du moment.

Le canon, de grosses pièces, commence à gronder à distance ; que sera encore ce Jour de misère?

11 heures 1/4 : C’est épouvantable, épouvantable. Le bombardement est serré comme jamais ; la cathédrale est visée, touchée en mille endroits, sur le coin du transept, croisillon nord (est et sur tout le côté sud) ; un frémissement affreux agite tout l’édifice. Ô mon Dieu, votre temple, votre temple sacré, la merveille que la foi de nos aïeux vous avait élevée ! Qu’an restera-t-il?

A 9 heures, je suis allé avec M. le Curé faire monter les blessés dans la tour ; nous sommes restés avec eux jusque 10 heures 1/2, puis nous sommes venus à la Réserve à travers d’affreux décombres. Oh ! c’est trop terrible ! Mon Dieu, abrégez notre épreuve ! Abrégez-là ! De notre cathédrale, il ne va rien rester, et de la ville, rien. C’est affreux… tout autour de Notre-Dame, quelles ruines nous allons mesurer des yeux tout à l’heure ! Vénéré Pie X, gardez-nous la petite maison que je vous ai confiée. Je renouvelle mon vœu « Vista anaessimus habita »…

Un coup formidable sur nous ; Mon Dieu à vous… !

Midi 1/4 ; Je suis toujours à la Réserve avec M. le Curé. La pluie diabolique continue, plus dense, plus sauvage toujours ; vont-ils s’arrêter? Quelles heures navrantes ! Hora tenebrarum ; c’est vraiment l’heure du Démon,

2 heures 1/2 : Le bombardement continue toujours, impitoyable ; de grands incendies dévorent la ville, rue St. Symphorien l’immeuble des pompiers, près du théâtre, tout le long de la rue de Vesle.

2 heures 37 très exactement, un obus arrive dans l’abside, avec un bruit affreux… nouvelle cascade de vitraux ; il en reste peu d’ailleurs ; ils peuvent achever leur œuvre. Oh ! les barbares !

Nous sommes toujours à la Réserve, au pied du St. Sacrement. C’est, avec M. le Curé, notre quartier général. Nous y avons mangé une croûte et un morceau de chocolat tout à l’heure, et nous venons d’achever Landes

Chaque commotion fait tomber des débris dans la cathédrale ; tout à l’heure, sur les combles inférieurs d’énormes morceaux d’architecture ont dû tomber… Les projectiles tombent tout près ! C’est affreux ! Mon Dieu, mon Dieu j’ai confiance en vous ; Cœur de Jésus, recevez-nous en pardon et miséricorde…

11 heures 1/2 du soir : Soirée néfaste entre toutes ; jour d’abomination et de désolation. Notre cathédrale est brûlée ; le Palais archiépiscopal, des quartiers énormes de la ville brûlent… quelques pompiers ne peuvent suffire et il faudrait un matériel énorme pour faire face à une telle calamité. Ce sont des flammes du nord au sud, de l’orient au couchant. Reims s’épuise, Reims agonise dans la tristesse lugubre de ces jours ! Reims, sans sa cathédrale ! Mon Dieu, l’abominable chose.. !

Je suis éreinté, épuisé ; je voudrais dormir ; mais je dois sortir pour voir où en est l’incendie du quartier… il me faudra faire le déménagement de quelques petites choses…

Extraits des notes de guerre de l’Abbé Rémi THINOT

Louise Dény Pierson

19 septembre 1914 ·

Après une journée de repos et comme nous sommes sans nouvelles de ma sœur et de mes grands-parents, nous partons de bon matin pour nous rendre à Vrigny.
Nous passons par le pont de Muire et prenons, en face, le vieux chemin d’Ormes. Nous sommes en plein champs, et aussitôt les débris de la bataille sont visibles. Ce qui m’impressionne le plus ce sont des chevaux morts, gonflés comme des ballons, les pattes raidies. D’autres chevaux, bien vivants, ceux là, errent dans la plaine à la recherche de leur cavalier.
L’un de ces chevaux s’approche de nous et m’effraye fort car il semble montrer les dents. Mon père me rassure : « Ils ne nous feront pas de mal ; ils sont assoiffés ».
Près d’une meule on voit des débris de toutes sortes : des armes et des vêtements. Nous saurons plus tard que les corps de 13 soldats français ont été retrouvés dans la paille d’une meule où, blessés ils s’étaient réfugiés. C’était peut-être celle-là !
(photo Agence Rol, 1918 – source : Gallica-BnF)

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Nous arrivons à Vrigny et y trouvons toute notre famille en bonne santé et indemne : les Allemands n’ont fait que passer. Ma sœur Emilienne (sur la photo je suis avec elle et mes nièces) me dit avoir vu, depuis les vignes, des batteries Allemandes installées aux Mesneux, tirer sur la ville : c’était le bombardement sur la mairie de Reims et Saint-Rémi.
Nous passons quelques jours à Vrigny. Il y a des soldats qui utilisent le four de mon grand père pour faire du pain avec de la farine abandonnée par les Allemands à
Gueux.
Ce pain nous paraît du gâteau comparé à celui que nous avons mangé à Reims ces derniers temps et après des queues d’attente aux portes des boulangeries.

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·

Ce soir, le bruit se répand dans le village que la cathédrale brûle : en effet des fumées s’élèvent de Reims et nous pouvons voir depuis la côte de Coulommes des flammes envelopper l’édifice.
Bien que ce soit loin de nous, la frayeur nous gagne mes petites nièces et moi, nous revenons vite au village. Je n’ai pas pu dormir de la nuit.

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Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

 Paul Hess

La journée du 19 septembre 1914 fut pour la ville de Reims, la plus triste de la semaine terrible, qui suivit le dimanche lui ayant apporté la joie de revoir les troupes françaises.

Les habitants du centre, surtout de la partie limitée par le boulevard de la Paix, les rues Cérès, Carnot, Chanzy, de Contrai et des Augustins, eurent à vivre, durant ce samedi, les heures atroces d’un bombardement infernal, avec gros calibres et obus incendiaires, au cours duquel leur incomparable cathédrale s’enflamma dans toutes ses parties donnant prise à l’incendie, tandis que brûlaient nombre de maisons, sur différents points de ce quartier.

Dès le matin, le tir des batteries ennemies commencé le 14 sur la ville et répété chaque jour, depuis sa réoccupation par nos troupes, reprend avec une intensité encore accrue et, ainsi que cela avait déjà eu lieu le 4, pendant une phase du bombardement d’intimidation qui avait précédé la prise de possession allemande, puis hier 18, la cathédrale sert souvent de but. Notre habitation, au n° 7 de la rue de la Grue, dans l’immeuble du mont-de-piété, n’en est éloignée que de cent cinquante mètres. environ ; aussi, nous faut-il, sans tarder, reprendre le chemin de la cave, trajet que nous avons dû faire fréquemment, le jour ou la nuit, au cours de la semaine.

Ma femme, mes quatre enfants et moi y descendons rapidement ; aussitôt, comme précédemment, nous entendons arriver par la cour de l’établissement, le concierge accompagné de sa femme, portant, enveloppée dans un duvet, leur arrière petite-fille, alors âgée de dix jours ; la mère de cet enfant les suit, avec l’aide d’une parente.

La situation devient tout de suite effrayante. Les projectiles ne cessent de siffler pour s’abattre souvent dans nos environs ; nous entendons alors les explosions toutes proches des arrivées, le fracas des maisons démolies et des pierres retombant lourdement les unes après les autres.

Pour nous, la matinée se passe dans l’inaction ; notre attention est tout entière retenue par les sifflements des obus qui se succèdent continuellement. L’avant-veille 17, pendant un tir déjà terrible, les enfants avaient trouvé une excellente diversion à leurs angoisses en faisant une fantaisiste partie d’échecs et, entre eux, ils riaient de bon cœur ; aujourd’hui, ils ne pensent guère à leur jeu. Ils se tiennent anxieux auprès de nous, qui évitons d’échanger nos impressions afin de ne pas les épouvanter. Tous, nous attendons en silence la fin de cette pluie d’engins meurtriers – et le temps s’écoule sans apporter d’accalmie.

On me questionne sur ce qui se passe au dehors, lorsque après une courte absence, je suis parvenu à courir jusqu’à la rue Eugène-Desteuque ou à l’autre bout de la rue, afin de me rendre compte des dégâts subis à proximité. Presque à chacune de ces sorties, j’aperçois seulement M. Davorgne, charretier à la maison Laurent & Carrée, remonté aussi, un instant, sur le seuil de la cave du n° l, dont l’escalier donne directement sur la rue et tout prêt à redescendre là, où il est à l’abri avec sa famille.

A certain moment, je remarque que le toit de la pharmacie Clouet, sise 11, rue Cérès prend feu. La maison voisine, n° 9, où se trouvait un magasin de la teinturerie Renault-Gautier a brûlé entièrement l’avant-veille jeudi 17, par suite de l’explosion d’un obus incendiaire au second étage de cet immeuble ; le sinistre considéré comme éteint depuis le vendredi, s’était vraisemblablement communiqué à côté. Il se déclare, après avoir couvé là ; des pompiers arrivent, mais tout en se multipliant au mépris des obus, ils sont en nombre insuffisant – trois ou quatre – pour lutter avantageusement ; on a besoin d’eux ailleurs, ils s’en vont, ne peuvent sans doute pas revenir et la maison n° 11 est bientôt complètement embrasée.

Vers midi, nous prenons promptement un semblant de repas, en constatant qu’il nous faudrait du pain pour le soir.

Dans l’après-midi, le besoin de respirer à l’air me fait remonter quelques minutes dans la cour. Les obus sifflent toujours sans discontinuer et, les projectiles tombant trop près, je dois me replier dans la cave. J’y suis à peine arrivé qu’un coup de sonnette du dehors m’en fait ressortir, en vitesse. Une seule pensée me vient à l’esprit tandis que je m’empresse. Qui donc a pu se risquer dans les rues en semblable moment ? Il faut que l’on ait besoin d’un secours pressant. La porte ouverte, je reconnais Mlle Debay ; elle est haletante, remplie de crainte. Cette personne chargée de la garde de la chapelle des religieux franciscains, située à l’angle des rues de Mâcon et des Trois-Raisinets, m’apprend qu’un obus vient d’y tomber ; elle demande asile, la maison n° 12, rue Eugène-Desteuque, où elle était accourue, croyant s’y réfugier, étant fermée et probablement vide. j’accueille bien volontiers cette pauvre femme, et nous rentrons. A cet instant, M. et Mme Demilly, voisins du 10 de la même rue Eugène Desteuque (face à la rue de la Grue) sortis de leur cave et venus au bruit des coups de sonnette impérieux et répétés, sans succès, à la porte de la maison voisine de chez eux, nous aperçoivent. Ils traversent vite leur rue et accourent me demander également à s’abriter chez moi, car leur immeuble est sérieusement menacé. En effet, un obus incendiaire explosé dans la propriété Sacy, 21, rue de l’Université, contiguë à l’école ménagère où les Femmes de France ont installé un hôpital militaire, a provoqué le développement d’un foyer considérable au milieu du pâté de maisons situé entre les rues de l’Université et Saint-Symphorien, et le feu dévore déjà l’arrière de la lithographie Mendel, 8, rue Eugène-Desteuque. Ils retournent prévenir leur fille de venir se réfugier avec eux et reviennent aussitôt, portant tous de lourdes valises. La bonne des Mendel, restée seule et que le danger a fait fuir la maison n° 8, qu’elle gardait, s’étant mise provisoirement en sûreté auprès de cette famille, la suit.

Peu après, Mme Erard, notre voisine d’en face (n° 12, rue de la Grue) à qui nous avions offert éventuellement l’hospitalité, vient sonner à son tour, accompagnée de deux dames, ses amies, habitant la rue de Thionville et retirées chez elle depuis plusieurs jours. Toutes les trois ont dû quitter avec précipitation la cave où elles se tenaient au n° 12 de la rue de la Grue, cet important immeuble se trouvant aussi sérieusement atteint par les flammes, à la suite de l’arrivée d’un nouvel obus incendiaire au 8 de la place royale, au-dessus de la pâtisserie voisine du magasin de vêtements Gillet-Lafond. Un incendie a pris là encore avec rapidité, gagnant par l’arrière, les maisons du côté pair de la rue de la Grue.

Quoique au nombre de vingt-deux personnes à ce moment, dans notre cave, nous parvenons à nous faire facilement place et chacun se croit en sécurité relative sous les arceaux soutenus par des piliers solides.

Nous venons de nous installer à peu près lorsqu’une explosion formidable, toute proche, se produit faisant entendre le fracas déjà trop connu de matériaux arrachés et projetés avec force de tous côtés, en même temps que le bruit de vitres brisées tombant par toute la rue. J’ai le sentiment que notre maison vient d’être touchée et je grimpe lestement au premier étage sans y voir de passage d’obus ; les six fenêtres de l’appartement ont seulement leurs grandes vitres en miettes et leurs rideaux en lambeaux partout du verre sur les planchers. Par un coup d’œil au dehors, je suis fixé aussitôt en voyant une énorme brèche, à hauteur du premier, dans le mur de la maison Isidor, au bout de la rue de la Grue.

Je reviens faire part de mes constatations ; quelques minutes s’écoulent et un choc terrible, ressenti plus près encore, ébranle le sol sous nos pieds. Instinctivement nous nous sommes tous courbés, en entendant l’obus accentuer sur nous son sifflement sinistre. Il vient d’éclater à côté, au 5 – nous sommes au 7. D’autres suivent toujours, dont plusieurs n’explosent pas. Nous évitons de parler afin de les entendre arriver.

Je remonte, avec l’intention, cette fois, de pousser si possible, une reconnaissance jusqu’à la rue Eugène-Desteuque, car je tiens à me rendre compte de ce qu’il en est des magasins du monts-de-piété et des incendies du quartier qui ne peuvent que progresser vite. Je cours là, entre deux sifflements et j’ai alors la stupéfaction, en arrivant à l’extrémité de la rue de la Grue, de voir la cathédrale en feu ; toute la toiture, depuis les tours jusqu’à l’abside est entourée d’énormes tourbillons de fumée jaune s’élevant à une grande hauteur, au milieu desquels disparaît le carillon ; les flammes en jaillissent de partout, activées par le vent.

Il est difficile d’exprimer les divers sentiments ressentis à cette vision inattendue, qui me cloue sur place et me ramène instantanément à l’esprit le souvenir de ce qui s’est passé à Louvain. L’indignation et la profonde douleur sont surpassées par une infinie tristesse ; les larmes me viennent aux yeux. Pourtant, ce n’est pas fini, leur artillerie continue ; je dois abandonner la contemplation de ce désastre irréparable et, en m’en revenant sous ce coup pénible, il me semble voir les plus cultivés des barbares qui nous bombardent à l’aise, des hauteurs de Berru ou de Brimont, diriger le tir, manifester leur joie et applaudir à ces coups heureux des pointeurs (Reims se trouvait sous le feu des batteries de la 7e armée allemande, commandée par le général Josias von Heeringen.). Pauvre cathédrale ! notre paroisse aimée. Le résultat cherché pas nos ennemis depuis la matinée est obtenu. Voilà, pour eux sans doute, un tableau magnifique, unique, au milieu des incendies allumés déjà – mais leur rage de destruction ne s’apaise pas avec cela ; le feu de leurs pièces est encore aussi violent.

Je vais annoncer la nouvelle en prenant des ménagements. On éprouve une surprise, une réelle douleur, mais contrairement à ce que je craignais, personne ne paraît épouvanté ou ne peut guère l’être davantage. J’ai l’impression nette que, dans la cave, on s’attend à tout maintenant. Je demande aux deux plus âgés de mes enfants de m’accompagner rapidement, afin qu’ils puissent garder le souvenir du spectacle grandiose dans son horreur, que je ne voudrais pas avoir vu seul et, les renvoyant après quelques secondes, je vais, avant de réintégrer moi-même, m’adosser à un mur, d’où je ne puis quitter des yeux l’ardent et vaste brasier dont j’entends distinctement le crépitement dans toute la charpente. A ce moment, le clocher à l’Ange s’incline peu à peu et tombe du côté de la chapelle de l’Archevêché.

Après quelques instants, je pars à nouveau, tenant absolument à savoir ce qui se passe un peu plus loin, avec l’intention de me diriger vers la rue de l’Université, pour revenir vivement par la rue Cérès. De loin, je vois, au-delà de la rue des Cordeliers, un foyer agrandi autour de la maison Fourmon et de la sous-préfecture, brûlées la veille. En passant place royale, je vois flamber, du haut en bas, dans toute la largeur de la rue Trudaine à la rue Colbert, la papeterie Chauvillon et la pharmacie Christiaens ; les rues sont désertes, à notre boulangerie, rue Nanteuil 7, en passant au large de la maison Clouet encore en flammes et, entrant par le couloir ouvert, je puis pénétrer dans la boutique vide et dans les appartements sans voir personne ; descendant jusqu’à l’entrée de la cave, j’appelle sans obtenir de réponse – la maison est abandonnée ainsi. A mon retour dans la rue de la Grue, je remarque, en passant, deux artilleurs se hâtant en silence, tandis que le bombardement continue, de charger des fers pour chevaux sur une prolonge stationnant devant la maison Laurent & Carrée. Pendant cette course rapide, je n’ai vu qu’eux.

Vers 17 h 1/2, un dernier coup de sonnette me fait aller à la porte. J’ai alors l’agréable surprise de recevoir M. Simon-Gardan, mon beau-père qui, mettant immédiatement à profit un ralentissement survenu enfin dans le bombardement, n’a pu se retenir de faire aussitôt une tournée dans toute la famille, afin d’obtenir des nouvelles des uns et d’en donner aux autres. Il est accueilli avec joie dans la cave, questionné avidement, mais son entrée, dans notre malheureux quartier, l’a mis à même de juger la situation mieux que nous qui avons subi, depuis le matin, son aggravation continuelle sans avoir pu apprendre qu’elle était loin d’avoir le même caractère pour le reste de la ville. Avec véhémence, il la représente excessivement dangereuse dans notre rue étroite, au milieu d’incendies considérables ne pouvant être combattus et continuant à se propager. Ce qu’il nous révèle a pour effet de décider tous nos voisins réfugiés à reprendre leurs sacs, leurs valises et à nous faire sur-le-champ leurs adieux, en se dispersant.

Nous remontons les derniers, en famille. Il vient d’être arrêté que ma femme et nos deux plus jeunes enfants se retireront avec mon beau-père, chez lui, rue du Jard 57. Quant à moi, ne pouvant me résigner en un moment aussi critique à quitter l’établissement sur lequel je dois veiller, je décide de rester. Mes deux fils, Jean, 15 ans et Lucien, 14 ans, à qui je viens de demander s’ils consentiraient à me seconder, s’ils croient pouvoir m’aider à faire le nécessaire, ont accepté tout de suite – ils restent fermes – mais leur mère, que cette détermination remplit d’inquiétude, ne veut accepter de s’en aller qu’après la promesse faite que nous irons, tout au moins dîner rue du Jard, aussitôt que les premières mesures, qui s’imposent d’urgence, auront été prises.

Des flammèches, des débris de papier enflammés, provenant de la papeterie Chauvillon, tombent sans discontinuer, pendant le court conciliabule que nous devons tenir à ce sujet ; la cour en est couverte et cette pluie de feu, autour de nous, ajoute à l’épouvante des incendies plus proches dont nous entendons, maintenant que le canon s’est tu, le bruit des crépitements s’accentuer. Le plus jeune de nos enfants, André, en est effrayé à tel point qu’il laisse échapper ces mots, d’une petite voix tremblotante, en se serrant contre sa mère :

« J’aimerais mieux être mort. »

De la part de ce pauvre petit, de 5 ans 1/2 que l’on n’a pas entendu proférer une plainte pendant le bombardement terrible de la journée, ces paroles d’effroi nous glacent ; elles nous en disent long sur ses angoisses, et nous ne savons véritablement comment nous y prendre pour le rassurer un peu, en attendant qu’on l’enlève au plus vite.

Cependant, il y a lieu de boucher, sans attendre, les ouvertures des magasins du Mont-de-piété sur la rue Eugène-Desteuque, dont toutes les vitres, replacées à la suite du bombardement du 4, ont été de nouveau brisées par les nombreuses explosions des environs et, avant de partir, mon beau-père veut bien commencer ce travail avec nous ; il me donne à propos d’utiles indications. Le concierge, dont les fenêtres, également ouvertes, sont la plus à proximité du foyer d’en face, nous aide quelques instants à poser ce que nous avons pu trouver de cartons ou de planches dans ses chambres puis, dans les magasins du premier étage où, cette fois, il nous faut démonter les portes intérieures, à défaut d’autre chose et il nous quitte définitivement, avec toute sa famille, vers 18 heures.

Peu après, mon beau-père doit partir pour emmener ma femme, notre fillette Madeleine et son petit frère André.

Mes fils aînés, Jean et Lucien, s’efforcent avec moi d’activer le travail restant à faire au second étage. Afin de me rendre compte de la situation, je fais ensuite une tournée générale dans les magasins et nous pouvons, à notre tour, nous diriger rue du Jard 57, où nous ne restons que le temps de prendre rapidement un léger repas. Aussitôt, nous reprenons, tous les trois, le chemin de la rue de la Grue.

Nous constatons alors, en arrivant dans ses environs, que le foyer qui avait pris naissance au 8 de la place royale, après avoir brûlé le magasin Gillet-Lafond, s’est étendu à droite et à gauche de la maison et a continué à gagner beaucoup en profondeur. Tout le milieu du grand quadrilatère limité dans sa longueur par la place, la rue de l’Université et la rue de la Grue et en largeur par les rues Cérès et Eugène Desteuque flambe ; l’ensemble est menacé de disparaître sans que le feu ait pu, même, être attaqué, car, de tout le bataillon de sapeurs-pompiers de la ville, il ne reste qu’une quinzaine d’hommes ; ils sont sur pied depuis deux jours et deux nuits, ayant eu à lutter sans repos et malgré les obus, contre des incendies considérables. Aujourd’hui, leurs efforts ont été impuissants devant le nombre et l’importance des nouveaux sinistres, provoqués à tout moment par la pluie de projectiles incendiaires, et le fléau progresse autant qu’il peut.

Dans la rue de la Grue, dont les maisons sont vides d’habitants, ne se trouvent plus que Albert Reininger, resté seul depuis le soir à la maison Laurent & Carrée ; Thomas, gardien de l’imprimerie Marguin et nous. La connaissance est vite faite, puisque, chacun pour notre part, nous avons en vue de protéger « nos » immeubles.

Tout à l’heure, nous avons vu partir les derniers voisins restés dans la partie menacée de la rue Eugène-Desteuque. En ce moment, tandis que nous échangeons nos impressions, passent encore quelques gens affolés, s’enfuyant de la rue Saint-Symphorien, en emportant un peu de linge sous les bras et… laissant, abandonnant forcément le reste.

Je me trouve cependant à l’aise depuis notre retour, sachant maintenant ma femme et nos deux plus jeunes enfants en sécurité. Jean et Lucien eux-mêmes, remplis du désir de se rendre utiles, éprouvent le besoin de m’assurer qu’ils envisagent sans crainte l’état de choses ; devant l’évidence de leur sang-froid, je me borne à leur recommander la prudence et à leur demander obéissance absolue. Ils sont résolus, très calmes et je sens que nous serons tous les trois, maîtres de nos mouvements.

Peu de temps après notre arrivée, le propriétaire d’un immeuble voisin, sis au coin des rues Eugène-Desteuque et Saint-Symphorien, venu là ce soir pour s’efforcer de garantir sa maison, dont les locataires sont absents, vient nous demander de lui prêter secours, car elle est déjà sérieusement atteinte. Nous le suivons. Albert Reininger est là aussi, avec une lance d’arrosage, mais il ne peut en adapter le tuyau au robinet sans vis constituant la seule prise d’eau. Il est trop tard, du reste, pour combattre efficacement avec le peu de moyens dont nous disposons puisque, tandis que nous sommes dans l’escalier de cette maison, le chevronnage brûle à deux mètres au dessus de nos têtes. Nous devons laisser le malheureux voisin qui se désole et que nous ne parvenons pas à convaincre de l’inutilité de nos efforts – et nous revenons rue de la Grue.

La maison Erard a pris feu ; les étincelles voltigent à nouveau. Aussi, nous empressons-nous, cette fois, de fermer les ouvertures de mon logement, situé juste en face de cet immeuble, portant le n° 12 de la rue. Nous pouvons, non sans peine, réunir encore tout ce qui est nécessaire pour boucher six grandes fenêtres complètement dépourvues de vitres. Nous exécutons lestement le travail, à la lueur de l’incendie, puis je demande à Jean de rester en surveillance au premier étage, dans l’appartement, tandis que Lucien et moi allons nous installer au grenier où les étincelles, se glissant sous les tuiles, pénètrent de tous côtés. Là, il nous faut d’abord amonceler ce qui s’y trouve, puis couvrir l’ensemble avec des draps mouillés et observer le feu d’en face, tout en garantissant nos lucarnes en bois, au nombre de quatre, de ce côté.

La maison Marguin (n° 6) commence bientôt à brûler à son tour ; Thomas doit la quitter. Il se joint à Albert qui, du premier étage de la maison Laurent, au n° 1, arrose tant qu’il peut ce nouveau foyer, mais le débit de sa lance d’arrosage est insignifiant devant pareil sinistre que des torrents d’eau n’arrêteraient plus. L’incendie s’étend toujours et gagne, cette fois, la petite maison n° 10, entre les ateliers de l’imprimerie (n° 8) et la maison Erard. Les ateliers Marguin en arrivent vite à la pleine intensité et la maison, de toute la hauteur de ses étages, croule dans les flammes qui redoublent d’activité.

D’une lucarne de mon grenier, je remarque que le toit de chez Laurent laisse percer, par endroits, de minces filets de fumée ; l’incendie menace en conséquence de franchir la rue étroite et de continuer par le côté impair. De toutes mes forces, je crie à Albert, descendu sur le seuil de la porte, avec sa lance, d’arroser son toit ; les craquements d’en face couvrant ma voix, il ne m’entend pas. le dois quitter mon observatoire, descendre et courir vers lui en enjambant les pièces de bois tombées en feu sur le pavé ; il me comprend enfin et s’efforce de diriger son jet du côté indiqué ; la couverture s’échauffe de plus en plus, elle finit par se soulever et de petites flammes commencent à se montrer, qui augmentent à vue d’œil. Bientôt, toute la toiture ainsi qu’une partie de la façade brûlent.

Albert et Thomas se trouvent maintenant dans la rue, entre deux brasiers. Trois ou quatre personnes qui s’en vont, descendant la rue Cérès chargées de paquets, s’arrêtent, surprises de voir des gens manœuvrer si près des flammes, sans paraître s’inquiéter du danger et leur crient à plusieurs reprises : « Sauvez-vous ». Les deux hommes sont trop occupés ; ils ne tournent même pas la tête. Voyant que l’on ne prête guère attention à leurs avertissements et qu’on les laisse crier, elles se lassent et continuent leur chemin. Pourtant, ils ne peuvent plus tenir longtemps ainsi ; l’intensité de la chaleur les oblige à ahan donner. Albert se résigne à regret ; je le vois jeter sa lance sur le pavé dans un violent mouvement de colère, et s’éloigner suivi de Thomas. Après avoir fait tout ce qu’ils ont pu, ils s’en vont doucement.

Il est près de minuit et nous restons seuls.

Je monte sur le passage de séparation des toitures que nous appelons « la terrasse », afin de mieux me rendre compte de ce qu’il en est de cet épouvantable fléau, que nous voyons toujours progresser sans que rien ne puisse être tenté pour l’arrêter. Là-haut, il y aurait de quoi frémir ; le coup d’œil est terrifiant. A gauche, en face, à droite et même en arrière mais dans un voisinage moins immédiat, c’est un océan de feu. On ne pourrait imaginer spectacle aussi triste et poignant, unique aussi, avec la cathédrale dont les restes de la charpente brûlent encore sur la voûte. Nul autre bruit que le craquement des pièces de bois, le crépitement des fenêtres, des volets en feu que nos oreilles entendent depuis plusieurs heures ou l’explosion, assez fréquente, dans les flammes, d’obus de la journée non éclatés. Pas une voix qui se fasse entendre. Je descends, après avoir constaté que l’incendie a déjà bien gagné en profondeur dans l’immeuble Laurent et qu’il a, de plus, atteint la maison n° 3 rue de la Grue.

Il faudrait cependant voir, si possible, à trouver des secours qui ne viennent pas. Je rappelle aux enfants qu’ils ont une porte de sortie sur la rue de la Gabelle, puis, leur ayant promis d’être rapidement de retour, je pars, en courant, par la rue Eugène-Desteuque, où je vois en passant que seule la maison Grandremy, au n° 4, existe encore à cette heure au commencement de la rue et je gagne la place royale, ne sachant exactement où me diriger. Dans ce trajet, je ne rencontre pas une âme, personne à qui je puisse demander seulement le service d’aller chercher, plus loin, les pompiers – et je ne sais à quel endroit ils se trouvent, il y a des foyers à combattre de tous côtés.

Reims, cette nuit est comme morte, anéantie, après six jours consécutifs de bombardements terribles, au cours desquels il ne lui a pas été possible de se ressaisir de la stupeur et de l’épouvante ressenties dès le lendemain de la réception joyeuse faite à nos troupes, le dimanche précédent. Ce quartier du centre surtout est désert. Une partie de sa population l’avait quitté avant l’arrivée des Allemands. Dans la soirée d’aujourd’hui, après l’accalmie, certains habitants affolés se sont enfuis hors de la ville et d’autres se sont retirés dans les caves des maisons de champagne.

Ne pouvant laisser les enfants plus longtemps seuls, je rentre et pareille détresse, devant une catastrophe qui s’accroît d’heure en heure, dans des proportions considérables, me fait clairement voir que nos ennemis achèveront à loisir la destruction de la ville, s’ils sont à même de rouvrir le feu comme la veille, à deux heures du matin. Le répit qu’ils nous donnent cette nuit, est dû, sans doute, au défaut de munitions ; s’ils reprennent, d’un moment à l’autre, un bombardement incendiaire aussi serré que celui de la journée, ils réussiront sans peine à accumuler les ruines, à compléter leur œuvre. Rien ne peut plus s’y opposer.

Pendant une seconde observation, j’ai vu avec douleur ce qui est fatal, en ce qui nous concerne, au milieu de ce quartier abandonné ; notre tour va venir bientôt par l’arrière et nous n’avons pas les moyens d’éviter cela. Nous ne pouvons pas nous dispenser de continuer la surveillance exercée sur l’incendie d’en face – la rue nous sépare de quelques mètres seulement du mur de la maison Erard, par les ouvertures duquel nous voyons tout l’intérieur embrasé – quoique je sois presque sûr, maintenant, de parvenir, sur rue, à préserver jusqu’au haut notre grenier et ses lucarnes, que j’arrose toujours.

Sur notre côté droit, le danger approche, mais la maison n° 5 qui va être atteinte ne nous communiquera pas le feu par la charpente, ainsi que cela s’est produit ailleurs. Sur toute la longueur des bâtiments allant de la rue de la Grue à la rue de la Gabelle, les flammes avancent après avoir contourné les maisons numéros 3 et 5 et repris une nouvelle intensité en gagnant les écuries de la maison Laurent, rue de la Gabelle ; celles-ci sont mitoyennes avec l’immeuble, par le bâtiment servant d’habitation au directeur, qui est attenant au nôtre et sans qu’il y ait, de ce côté, forte surélévation de toiture comme celle existant entre les n° 5 et 7 sur la rue de la Grue ; c’est par là que nous sommes très sérieusement menacés.

La fumée est devenue peu à peu très épaisse, sans que nous y prenions garde, dans le grenier on nous nous tenons et nous sommes gênés pour respirer. Lucien me dit tout à coup en être incommodé. Croyant qu’il souffre surtout des picotements aux yeux que nous supportons depuis un moment, je lui dis de patienter encore un peu, car je vois que nous allons être obligés de quitter, mais il me demande presque aussitôt :

« Papa, en as-tu encore pour longtemps, je ne me sens pas bien. »

Je comprends alors que nous ne devons pas nous attarder davantage ; je crains pour lui la suffocation et nous descendons tout de suite au premier étage, où est toujours posté son frère. Là, nous prenons des vêtements, sans nous donner le temps de choisir ; les enfants enlèvent vivement quelques souvenirs se trouvant à portée de la main et nous allons pour sortir, par ma porte particulière cela nous est impossible. De la maison d’en face, des débris de toiture, des parties de chevronnage en feu se détachent à tout moment et tombent pour achever de se consumer sur le pavé ; la rue en est obstruée. Nous nous dirigeons donc vers la porte charretière du mont-de-piété (n° 9) où la rue a un peu plus de largeur ; là non plus, nous ne pouvons pas passer, ce serait entrer dans une fournaise – la maison Isidor, au coin de la rue de la Grue et de la rue Eugène-Desteuque est en plein feu à son tour, de même que toute la partie gauche de cette dernière rue, allant de la me Saint-Symphorien à la rue de l’Université. Il nous faut alors gagner la seule issue nous assurant une retraite, la porte du n° 6 de la rue de la Gabelle, que nous franchissons avec un véritable serrement de cœur.

Exténués, nous ne faisons que quelques pas pour nous asseoir sur des bornes de la rue d’Avenay, où il nous est impossible de nous reposer longtemps ; il nous semble que là aussi, l’air est irrespirable.

Avant de nous éloigner, nous voyons avec peine les flammes attaquer le toit pour lequel je craignais tant, vers la rue de la Gabelle, et courir bientôt, par la charpente surchauffée, tout le long de la maison d’habitation du directeur. Elles ont vite fait d’atteindre la première lucarne arrière du grenier où nous nous tenions un quart d’heure auparavant, en même temps qu’elles avancent, des écuries Laurent, vers les dépendances de l’établissement, sur la rue de la Gabelle et la porte par laquelle nous venons de sortir.

Nous sommes tous les trois désolés de n’avoir qu’à déplorer notre impuissance, en voyant le fléau gagner à vue d’œil la partie des bâtiments que nous nous efforcions de protéger. Nous avons vu toute la nuit sa marche rapide ; il nous a fallu céder, et c’est de deux côtés à la fois qu’il parvient maintenant à l’immeuble du mont-de-piété, que j’ai eu l’illusion de pouvoir préserver. La vision instantanée des conséquences du désastre m’afflige profondément. Les enfants réfléchissent en voyant notre habitation prendre feu ; ils pensent à tous les objets qui leur étaient si chers – qu’il eût été doublement dangereux de vouloir sauver tout à l’heure.

Partant par la rue des Marmouzets et la rue Eugène-Desteuque, nous traversons le boulevard de la Paix, où il nous semble que nous respirerions mieux à l’aise ; l’air est là encore empesté de fumée. Assis sur un banc, nous avons devant nous le Bureau central de Conditionnement, à cette heure complètement en feu.

Fatigués comme nous le sommes, autant qu’on peut l’être, nous ne savons véritablement où nous diriger pour nous remettre un peu dans l’air pur.

Enfin, nous éloignant des incendies les plus proches, nous allons du côté de la caserne Colbert. L’abominable odeur de brûlé qui nous rend malades nous suit ; nos vêtements en sont imprégnés et nous sommes comme saturés de la fumée que nous avons respirée, avalée toute la nuit.

Nous ne serons bien nulle part.

Nous longeons le boulevard, remarquant, à côté de trous d’obus à espacements presque réguliers, des chevaux tués par groupes de quatre et cinq, éventrés, ouverts de toutes manières ; c’est ce qui reste sur place, des batteries d’artillerie que j’avais vues le 15, dissimulées sous les branchages des gros arbres, mais qui ont été si complètement pilonnées en ces endroits. Il y a une vingtaine de cadavres d’animaux dans le court trajet que nous parcourons et cela continue tout le long du boulevard Gerbert. Nous ne faisons que passer lentement et lorsque nous arrivons rue du Jard, pour rentrer à l’abri, chez mon beau-père, le jour s’est levé, il doit être un peu plus de cinq heures.

Tout est paisible, dans ce quartier qui n’a pas souffert. Un habitant hume déjà l’air frais, sur le pas de sa porte, en fumant sa pipe, se demandant sans doute ce que réserve le silence de cette matinée, succédant aux effroyables détonations de toute la semaine.

Nous croisons des personnes qui paraissent se rendre aux premiers offices de ce dimanche 20 et, à ce contraste, il nous semble être transportés brusquement dans une autre ville, sortir d’un affreux cauchemar qui a duré vingt-quatre heures environ, au cours duquel nous aurions été témoins d’un cataclysme annonceur de la fin du monde.

Paul Hess, dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Collection : VV


Louis Guédet

Samedi 19 septembre 1914

8ème jour de bombardement

2h après-midi  Au sifflement des obus qui sifflent comme des oiseaux…  de mort et de destruction !!

Je recopie mes mots pris depuis ce matin. Quelle matinée !!

7h25  Nuit relativement calme, mais voila le canon qui a l’air de reprendre du côté de Brimont.

8h1/4  Le bombardement recommence, il faut descendre à la cave, vite ! Habillons-nous !

9h50  Le canardage ralentit, mais combien en ai-je entendus auprès de nous. Dieu protège notre maison. Dieu nous protège !

12h1/2  Le bombardement n’a pas discontinué dans toutes les directions, à mon sens et autant que je puisse en juger de ma tanière !! mais je crois que c’est mon quartier qui a surtout encaissé.

Ah ! ce Taube qui nous survolait avec tant d’insistance nous a bien repérés. Indien !!

Ralentissement.

12h3/4  Nous remontons pour manger un peu. J’ai brûlé la politesse au beau-père qui m’avait prié de venir déjeuner avec lui aujourd’hui. Ma foi, par cette pluie de fer, ce n’est pas assez engageant !

Nous remontons donc…   puis redescendons à la hâte, emportant pain, saucisson, fromage, vin, eau, couteaux, pour manger en bas. C’est plus sage. Nous installons une table avec 2 chaises et une planche à laver. C’est lugubre à la lumière d’une bougie (de 11h1/2 à 12h1/2 j’ai dormi sur une chaise à la lueur d’une veilleuse).

1h05  Fin de … déjeuner ! Dieu sait comment ! Je n’ai pas faim, ni Adèle non plus !!

1h25  Nous remontons. Quel beau et bon soleil ! Quand on sort d’une cave après 5h1/2 durant de bombardements !! (Il pleuvait ce matin et toute la matinée…) Soleil d’automne ! pâle ! pâle ! comme un sourire de mourant, mais tout de même bien beau ! bien bon ! Quand on a été angoissé et on a souffert dans la nuit 5h1/2 durant !

Je regarde à ma fenêtre : à droite à travers dans la rue une trainée de débris de toutes sortes en face du Cinématographe. C’est le photographe d’en face qui a reçu la bombe. M. Mennesson-Champagne a dû l’entendre !! Tout parait saccagé.

1h1/2  On entend encore de ces oiseaux de malheur chanter !! Faudra-t-il encore descendre ? J’espère bien que non ! mon Dieu !

Le sifflement du vent dans les fils téléphoniques est agaçant, il ressemble beaucoup à celui des oiseaux dont les allemands nous gratifient avec une largesse…  un peu trop prodigue. A chaque instant on regarde malgré soi en l’air pour voir… s’il arrive…  quelque chose !!

1h35  Encore des hirondelles qui volètent le long de la rue au ras de nos fenêtres. Pauvres gentils oiseaux ! Si comme, dans Lamartine, vous pouviez aller dire à nos chers aimés combien je les aime, combien je pense à eux ! et combien je voudrais les revoir bientôt. Etes-vous, charmantes hirondelles, messagères de bonheur, de bonnes nouvelles ? Oui ! Vous ne pouvez être autre chose !

2h1/2  Je suis à jour avec mes notes, pendant que le canon gronde et que les obus sifflent et sillonnent le ciel !!

J’estime que nous avons reçu ce matin dans notre quartier au moins 150 à 200 obus. Que de ruines !! Ces sauvages là ! ne rêvaient que de cela. Ils doivent être mis au ban de la société, de l’Humanité. Ils doivent être supprimés. J’aperçois des fumées d’incendies un peu de tous côtés.

Je vais tâcher de faire ma toilette et de me raser car sortir, il ne faut pas y songer !!

A 1h1/2, comme je faisais un tour de jardin malgré les obus, je n’ai pu m’empêcher de cueillir au soleil pâle 6 marguerites jaunes en pensant à nos adorés. Ce sera un souvenir pour eux de la terrible et angoissante journée du 19.

9h1/4  Un passant me dit que la maison Singer, près de Boucher, le charcutier, brûle. Place Royale il y a aussi un incendie. Et combien d’autres sans doute !! On ne voit par les rues que des gens qui marchent à pas hâtifs, en se réfugiant le long des maisons et regardant en l’air au moindre bruissement ! C’est lugubre ! On sent la Mort planer sur Reims au dessus de toute la Ville !! Quel châtiment auront donc ces allemands ? Et à ce misérable Guillaume II ! Que la Justice de Dieu lui réserve-t-elle ? Humainement je ne connais pas de châtiment qui puisse être à la mesure de son crime !

9h25  Tant pis ! je me résigne à me raser. J’espère bien que Messieurs les Prussiens me laisseront tranquille pendant ce temps.

10h  Voila qui est fait. On ne se figure pas comme on devient sale après un séjour de 5 heures dans une cave ! J’en avais besoin.

Le canon tonne et retonne toujours vers Brimont. Allons ! reprenons mes notes, je ne pousserai pas comme Buffon la préciosité jusqu’à mettre des manchettes propre pour les continuer. Non ! Mais je les reprends avec tendre affection, et par devoir, et ici mes chères notes auront été mon soutien, ma consolation pendant ces journées terribles que nous passons. Ainsi je cause pour les miens, avec mes chers adorés. En écrivant toutes ces lignes au vol au cours de la pensée je sais que je suis en relation avec eux et si je meurs…  ils sauront combien je les aimais !! et surtout combien j’ai souffert en songeant à eux, en étant sans nouvelle d’eux ! Mon Dieu ! quand cette épreuve prendra-t-elle fin ? Et quand nous retrouverons nous tous réunis dans le même nid ?

6h1/2  Il faudrait la plume d’un Dante pour décrire la vue tragique de notre ville qui brûle. La Cathédrale flambe, le quartier de l’Université, la rue des Augustins, tout brûle. Mon Dieu sauvez-moi, sauvez mon Momo, Protégez moi Sainte Vierge ! C’est épouvantable.

A 4h10 je sortais pour voir mon Beau-père, en passant devant la maison Camu, rue Thiers, une flaque de sang, le docteur Jacquin a été tué là par un obus. Je poursuis mon chemin. La Chambre des Notaires en miettes. Douce son étude de même, rue Linguet des maisons et l’ancien pensionnat de l’Assomption brûlent. Je pars vers la rue des Consuls, on dit que la Cathédrale brûle. J’arrive chez M. Bataille et du premier étage j’aperçois toute la toiture de la Cathédrale en feu : toutes les traverses qui soutenaient la couverture en plomb brûlent et forment comme un retable de langues de flammes. C’est magnifique dans son tragique, le carillon commence à flamber, ainsi que le clocher à l’Ange sud dont voit les langues de feu courir sur les nervures de la bâtisse en bois. Je distingue très bien une dernière langue de feu qui arrive à la pomme du sommet de ce clocher.

Je cours jusqu’à la Cathédrale : tout brûle et le carillon s’effondre dans une gerbe gigantesque. De la rue Libergier où je me dirige l’effet est horrible et inoubliable de grandeur, des flammes qui jaillissent derrière les deux tours qui sont entourées de fumées et éclaircies par un soleil pâle d’automne. C’est grandiose, titanesque. La Grande Rose et la Petite Rose en dessous flamboient devant le brasier qui est à l’intérieur. Les grandes portes du grand portail et celles du petit portail brûlent et paraissent serties d’or et d’ornements de feu et de flammes !

Une plume ne peut décrire cela. La statue de Jeanne d’Arc, dans la fumée et les étincelles du brasier qui tourbillonnent autour d’elle, d’un geste vengeur brandit son épée auquel est attaché et claque au vent un drapeau tricolore.

Je suis bien resté 10 minutes à la contempler, impassible sous le brasier. Le grand portail ne parait pas avoir trop souffert, à part quelques éclatements de détails de statues provoqués soit par la chaleur ou la chute de matériaux qui achèvent de brûler sur la place.

En s’attaquant à notre Cathédrale de Reims, un des Joyaux de la France qui rappelle l’Histoire de tout un Peuple pendant 20 siècles, Guillaume II s’est mis aujourd’hui au ban de la civilisation et cloué au pilori de l’Histoire !!

Tout ceci a été raturé (ces deux derniers paragraphes) et mis au point le soir du 19 septembre 1914 à 8 heures du soir.

Les phrases et morceaux de phrases barrés ont été repris et reformulés dans leur intégralité.

Je ne relèverai qu’à titre documentaire les autres incendies que j’ai vus et relevés : tout le quartier compris entre la rue Eugène Desteuque, la rue de l’Université, la rue des Cordeliers, la rue Saint Symphorien, la rue de L’Isle flambent.

La rue des Augustins et l’ancien petit séminaire brûlent, la sous-préfecture et la maison Fourmon flambent depuis hier, ainsi que les Vieux Anglais et l’usine Lelarge. Le Messager de la Champagne boulevard de la Paix brûle et la toiture de la maison de M. Chapuis père commençait à brûler, de même les établissements Verdun et Philippe.

Je repasse par la rue Andrieux. Plus rien des magasins et de la maison d’Edouard Benoist, 30 rue Courmeaux. Le Temple protestant et son école finissent de se consumer. Je continue mon Calvaire, la maison de mon vieil ami Charles Heidsieck a été réduite en poussière à l’intérieur par un ou plusieurs obus dont un est rentré par le soupirail de la cave. Par là on ne compte plus les obus qui y sont tombés. Un nouveau sifflement de bombe au dessus de moi m’oblige à continuer ma promenade de constatation. Il ne faut pas faire de bravade inutile, çà ne sert de rien. Je file au pas accéléré rue Linguet qui achève de brûler côté Jolivet et Assomption. J’enjambe les décombres Douce, passe devant chez Béra-Bouché qui a reçu un obus et de là par la rue de l’Arbalète, Cadran St Pierre jonchée de décombres. Ville d’Elbeuf, Matot-Braine, Faidherbe, Aux Élégants, Michaud, Lefranc-Mothe, le Comptoir Français qui n’est pas encore à l’alignement, la Corbeille du Mariage et ouf ! Je suis chez moi. Bref ces nobles allemands nous ont envoyé les 3 coups traditionnels de l’extinction des feux !!

Que sera demain ? je ne puis croire que Dieu nous laisse anéantir complètement. Demain sera donc la débâche allemande et la fin de nos désastres !

Un épisode assez caractéristique en journée de l’incendie de notre « Merveille ». Quand j’étais au coin de la rue Tronsson-Ducoudray et de la place du Parvis, à l’angle du reste de mur de l’ancienne prison. Une colonne de quelques blessés allemands qui étaient dans la Cathédrale qui flambait alors malgré le drapeau de la Croix-Rouge mis à la façade de la grande tour Nord, sortit par le chantier de la Cathédrale, escortés par quelques soldats en armes commandés par un maréchal des logis d’artillerie, à peine débouchèrent-ils devant le Lion d’Or que des ouvriers, femmes, gens de toutes sortes se précipitèrent sur eux en criant : « A mort ». Puis je vis les quelques troupiers qui étaient en faction au coin de chez Boncourt remettre leurs fusils au cran de tir et à ajuster le groupe. D’un bon je fus sur un de ces braves soldats qui, baïonnette au canon était en joue sur le groupe. Le temps de rabaisser son arme et la cohue se précipitait sur ces allemands qui, avec un ensemble admirable, levaient les mains aussi hautes qu’ils pouvaient. Ce fut un moment impressionnant : « A mort ! A mort ! incendiaires ! assassins ! et les casquettes et chapeaux volent sur ces bandits !! Sans l’attitude engagée de l’abbé Landrieux notre curé de la Cathédrale qui cria à ces ouvriers : « Assez ! Ce sera moi d’abord que vous frapperez ! »

Bref ce fut une conduite de Grenoble (expression ancienne signifiant : réceptionner de manière hostile, sous les huées) jusqu’au Musée, rue Chanzy à l’ancien Grand Séminaire, mais il valait mieux cela que la tuerie !! Car nous nous sommes civilisés !!

En repassant rue de Talleyrand près de la rue de Vesle je rencontre le maréchal des logis qui avait escorté ces blessés. Il jurait, sacrait comme un Templier ! Il me dit : « C’est-y pas malheureux de protéger ces crapules là quand ils laissent crever nos blessés ou qu’ils nous bombardent. Je les aurais laissés griller comme des cochons dans la Cathédrale qu’ils n’ont pas craint de brûler !!! Non ! Je n’ai jamais autant juré sacré que maintenant !! »

Oui, il fallait les oublier dans la Cathédrale ! et c’eut été le commencement de la Justice ! de l’exécution de ces Barbares !!

8h3/4  Plus rien depuis 7h. Couchons-nous, mais auparavant un regard par la fenêtre toute lumière éteinte. Ma bougie !! Car ce soir nous n’avons ni gaz ! ni électricité !

La rue est éclairée à l’horizon par les incendies, depuis la maison de Mme Collet jusqu’à vers la Cathédrale qui flamboie et puis encore un nuage énorme remontant, poussé par le vent du côté de la rue de Vesle, ce doit être le Grand Bazar qui brûle. C’est sinistre cette rue de Talleyrand dans la pénombre mi-obscure avec l’horizon flamboyant des lueurs du désastre !!

9h  Il faut pourtant tâcher de dormir !!!! Nuit étoilée d’automne splendide. Et dire que nous brûlons ! flambons !! par le fait des Barbares. Combien je comprends maintenant les descriptions des auteurs grecs et latins quand ils décrivaient les invasions, les incendies des Barbares…  Les Germains n’ont pas changés. Ils sont malgré 1900 ans restés toujours les Fauves des Forêts de Germanie !

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Le Dr Faleur fasciné par l’incendie de la cathédrale

« J’ai assisté au spectacle le plus émouvant, le plus grandiose, le plus triste à la fois qui se puisse imaginer : l’embrasement de la cathédrale de Reims. Le génie de la dévastation est inné chez les barbares. Depuis quelques jours, ils lançaient des bombes incendiaires.

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Hier soir, c’est la sous-préfecture qui flambait, aujourd’hui vers 15 h 30 le feu prenait à l’immense échafaudage élevé devant la tour nord du portail. Il tombait au bout d’une demi-heure, ne paraissant pas avoir fait grands dégâts et on éprouvait un certain soulagement.

union080809aca02Vers 16 h 15, une nouvelle bombe embrasait la toiture, commençant du côté de la flèche, à l’opposé du portail. Le spectacle alors était « féerique ».

Sur le fond rouge se détachaient les tours imposantes et toute la façade du monument. Semblant défier le feu qui faisait rage de toutes parts, les clochetons eux-mêmes semblaient se dresser fièrement sans rien craindre. Pendant une heure, je restai fasciné à la fenêtre de ma chambre sans pouvoir m’arracher à ce spectacle.

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Au bout d’un moment le foyer d’incendie prit plus d’expansion encore, une nouvelle bombe mettait le feu à l’archevêché tout entier. Cette masse de feu, jointe aux foyers voisins, hôpitaux, dispensaires, écoles, maisons particulières, formait quelque chose d’absolument inimaginable. Vers 22 heures, je suis allé avec des camarades et M. Quiquet, infirmière de la rue de l’Université, faire le tour d’une partie du foyer incandescent, malgré la défense de la police […]

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Il paraît que des blessés allemands avaient été mis dans la cathédrale, les uns me disent qu’ils y sont restés, les autres disent que les blessés ont pu sortir sous la protection des prêtres.

Les esprits ont été en tout cas très montés contre les barbares qui renouvellent les exploits des Huns brûlant tout sur leur passage. Nous avons reçu aujourd’hui 88 blessés. »

 Qualifié de « crime contre l’humanité »

Dimanche 20 septembre. Faleur poursuit son récit. « Spectacle féerique ce matin à mon réveil. De mon lit, je voyais le ciel rouge encore des incendies qui continuent dans tout le quartier de la cathédrale et au milieu de cela le globe rouge du soleil, plus rouge encore que le feu : j’ai fait voir ce spectacle à Ruby et Ducroux qui partagent ma chambre. La canonnade continue et semble même se rapprocher un peu : la population est émouvante.

Ce matin est arrivé, à l’ambulance, 21 blessés allemands conduits par leur aumônier catholique. Ils étaient hier dans la cathédrale 134 ou 154. On a pu les faire sortir. L’aumônier allemand est navré de la conduite de ses compatriotes. Il blâme cette sauvagerie et m’a dit que les Allemands méritent d’être mis au ban des nations civilisées. Je suis allé cette après-midi dans la cathédrale qui n’a pas trop souffert intérieurement, quant aux pierres tout au moins. J’ai vu trois cadavres d’Allemands qui ont dû être asphyxiés, ils ne sont pas carbonisés. La flèche de la cathédrale n’existe plus. J’ai vu sa chute hier. Nous avons eu aujourd’hui 173 blessés. »

Tiré des neuf cahiers du Dr Georges Faleur 

Source : le blog d’Alain Moyat  https://reims1418.wordpress.com/2013/11/24/reims1418-le-dr-faleur-fascine-par-lincendie-de-la-cathedrale-35/


Renée Muller

En 1964, Renée MULLER raconte au rédacteur du journal l’Union des souvenirs d’il y a 50 ans.
Ils sont toujours vifs et vérifiables, car durant la guerre 14, elle a noté dans 3 carnets
les événements de la guerre tels qu’elle les a vécus près de Reims.
Renée MULLER, qui a vécu 100 ans, est la fille des Lorrains Aristide MULLER, (garde particulier du château de Vrilly appartenant à André WARNIER) et Anna REDINGER.

« Monsieur le Rédacteur
Comme suite à votre article intitulé « Souvenirs d’un ancien du 291e R.I. paru dans votre journal du 5 courant, j’aimerais préciser qu’il y avait à cette époque « non pas une ferme » mais plusieurs puisque la totalité du pays était exclusivement composée de cultivateurs et que la plupart d’entre eux, à la suite de bombardements incendiaires effectués en même temps que sur la cathédrale étaient venus se réfugier chez nous espérant que dans une maison isolée, il y aurait moins de risques bien que nous ayons déjà reçu un obus venant de la Pompelle. Le pavillon que j’occupais avec mes parents était en bordure du canal en bas de la berge à 500 m du pont entre Vrilly et St Léonard ; C’est à dire que nous étions aux premières loges et je peux vivre très âgée, je me rappellerai ces 24 h que nous avons passées dans notre cave ; une vingtaine de personnes au total dont l’actuel maire* de St Léonard avec sa famille. A chaque instant, les unes et les autres essayaient de quitter la maison pour aller trouver refuge ailleurs mais les balles tombaient comme de la grêle. C’était impossible à tel point que les brancardiers eux-mêmes sont venus s’engouffrer dans l’escalier car ont-ils dit « tout à l’heure, il n’y aura plus personne pour ramasser les blessés ». Nuit et journée de terreur, puisque le canal seul séparait les soldats ; nous les entendions chacun dans leur langue ; mon père entendit un de nos soldats dire « je l’ai descendu l’allemand était juché dans un peuplier et nous avons entendu le corps tombe dans l’eau « Il est remonté 3 semaines après, mais dire dans quel état ! » Par les ajours de la porte de la cave, une balle avait passé laissant une brûlure au col de la veste d’un de nos amis qui regardait ce qui se passait ; cette balle est tombée sur les genoux de mon père assis dans l’escalier de la cave. Nous ne pensions pas à la nourriture puisque terrés dans la cave. Cependant chacun a eu une moitié de pomme et un verre de malaga qu’un cafetier du pays avait apporté. Comme toutes choses, il faut rester sur une note gaie, j’ajouterai cependant qu’une personne très âgée parmi nous avait somnolé et en se réveillant (elle était assez sourde) elle nous dit « Ah ! mes enfants, je crois que ça se calme un peu ». Hélas, c’était au plus fort de la bataille. Une amie* et moi, nous ne pouvions nous empêcher de ri
re. »

Notes :
René FOURMET ° 1895 St Léonard : maire* de St Léonard de 1945 à 1965
Une amie* : Lucie FOURMET ° 1898 et + 1957 St Léonard
Mes cousins Renée et Lucie FOURMET sont frère et sœur,
enfants d’Edgar FOURMET et Marie BERNARD
Voir leurs photos au début des notes de Renée MULLER en 1914 dans leblog :

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