Par Madeleine Guédet, épouse de Maître Louis Guédet, notaire à Reims en 1914 Madeleine Bataille est née le 4 octobre 1875 à Reims. Elle épouse Louis Guédet le 25 janvier 1895 et décèdera le 25 décembre 1973 à Reims. Elle est la fille d’Honoré Bataille, propriétaire du grand magasin « Les Galeries Rémoises ». Elle passa la plupart de la guerre à Saint-Martin-aux-Champs, près de Vitry-le-François (51) chez son beau-père Aimé Guédet. Louis Guédet passera très souvent à Saint Martin et y résidera avec Madeleine après le 4 mars 1918.

Madeleine et Jean

Du 31 juillet au 25 août 1914

Jeudi 31 juillet 1914, 10h1/2 du soir

Ce passage a été rajouté dans le cahier sur une feuille volante.

Les chiens aboient, on entend frapper à la porte du fermier, au bout d’un moment on vient ouvrir et j’entends : « C’est le garde champêtre ». « Les gendarmes viennent de me charger de prévenir tous ceux qui ont des chevaux ou voitures de les tenir prêts à la réquisition ». Et le garde continue à frapper à chaque porte longuement, car bien des gens sont endormis.

Mercredi 5 août 1914

Aujourd’hui seulement je me décide à écrire mes impressions de ces jours derniers !

Il y a aujourd’hui quinze jours que nous sommes à Saint-Martin. A ce moment-là tout était calme et nous ne doutions gère que quelques jours plus tard, la Serbie et l’Autriche entrant en guerre cela amènerait des complications européennes !

J’ai été si troublée des évènements de ces jours derniers, si opprimée que je n’avais guère le courage de noter mes impressions, mais je me décide à le faire tout de même car sans cela les souvenirs deviennent si confus que l’on a aucun souvenir précis. Et encore je ne me rappelle plus ni comment cela a commencé, mais il sera toujours facile de le retrouver par les journaux.

Ici on n’est peu renseigné. Aussi nous avons été bien étonné quand, dans la nuit de jeudi 30 juillet à vendredi, vers 10h1/2, le garde-champêtre a frappé aux portes pour prévenir les habitants qu’il serait possible que l’on mobilisât les chevaux et les voitures.

Le lendemain dans la nuit du vendredi 31 au samedi 1 août il revint pour dire de tenir prêts les chevaux et voitures à toute réquisition. Vers 11h et demi du soir ordre de conduireles chevaux sur la place, puis, peu après de les amener jusqu’à Vitry-la-Ville. Le domestique de mon beau-père y conduisit donc son cheval Caprice (de son nom Voltaire). C’était un joli cheval !
(Voltaire avait été rebaptisé Caprice en raison des opinions antireligieuses de Voltaire. Au cours de la guerre Marie-Louise croisera Caprice en pleine forme, monté par un officier).

Samedi Louis devait arriver à 5h1/2, aussi Jean et Robert allèrent au-devant de lui à bicyclette, et moi, Marie Louise et André, à pied. Nous allons jusqu’à Vitry-la-Ville où on nous apprend que les trains avaient des retards considérables. Après avoir attendu jusque 6h1/2 nous revîmes à St Martin. A la gare nous avions appris l’ordre de mobilisation générale fixée au lendemain
Dimanche 1er août ; on avertissait que les trains de voyageurs ne fonctionneraient que jusqu’au
Dimanche 1er août à 6h du soir, et encore de façon tout à fait irrégulière. Pendant notre séjour à la gare nous vîmes passer bien des trains pleins de soldats, gais pour la plupart, quipartaient à la frontière : Les uns disaient « A Berlin » ! Pauvres jeunes gens ! D’autres : « Cette fois-ci, c’est la bonne ».

Vers 8h1/2 du soir Louis arrive à St Martin, ayant quitté Reims vers 3 heures et attendu très longtemps à Châlons. Il nous appris l’assassinat de Jaurès chef du parti socialiste par le fils de M. Villain, greffier du Tribunal civil de Reims.

Il nous dit que depuis 2 jours la ville était plongée, à cause des bruits de guerre dans un vrai désespoir, il y avait de la panique, les pommes de terre le 30 juillet valaient 0,80F la livre ! Les épiceries pillées pour ainsi dire, puis fermées, enfin tout le monde dans la désolation.

Il nous fallait prendre un parti ; pour Louis il était obligé à cause de l’étude de rester à Reims, mais nous que ferions-nous ? Je me décidais après avoir bien réfléchi à rester ici avec les enfants car nous y aurions plus sûrement de la nourriture, et les enfants auraient le bon air. Il serait temps s’il le fallait de se sauver plus tard.

Le dimanche matin nous assistâmes tous à la messe et après avoir déjeuné vers 11 heures, les Alips (fermiers de mon beau-père) nous prêtèrent un des deux chevaux qui leur restaient et je partis avec Mathias domestique, Louis et Jean. Louis eut la chance d’avoir presqu’aussitôt un train à Vitry-la-Ville, ce qui lui permit de rentrer à Reims vers 4 heure.

Le dimanche matin des affiches avaient été affichées pour expulser les étrangers, mais après renseignements, Julia était de la classe : Alsacienne non naturalisée n’eut qu’à demander un permis de séjour, et Mathias, domestique luxembourgeois de mon beau-père à peu près le même certificat.

Hier pas de nouvelle de Reims, mais un journal Excelsior daté du lundi 3 août où nous apprîmes la déclaration de la guerre de l’Allemagne à la Russie du 1er août, puis l’envahissement du territoire luxembourgeois par les Allemands.

Aujourd’hui mercredi pas de journaux, mais 2 lettres de Louis datées de dimanche soir ne m’annonçant rien de nouveau sur la guerre.

Tout à l’heure on nous dit que la guerre aurait été déclarée par l’Allemagne à la France hier soir 4 août. (L’anniversaire de la déclaration de 1870 !)

Jeudi soir 6 août 1914

On nous dit à l’instant que les Français seraient à Saverne et à Château-Salins, puis que les Belges combattent avec les Allemands et sont entrés en Allemagne.

Il parait que les frères Falck, gros marchands de bois de Vitry-le-François ont été arrêtés il y a quelques jours au moment où, déguisés en maçons ils se préparaient à partir en Allemagne où ils étaient officiers. On a saisit sur eux une très grosse somme et des papiers compromettants. On dit qu’ils seraient déjà fusillés.

Beaucoup moins de trains passent parait-il.

Nous n’avons pas de journaux aujourd’hui encore.

Il faut des permis de circuler partout, puisque toute la France est en état de siège.

Nous n’avons plus de houille et on ne peut en avoir, plus d’électricité et bien peu de pétrole ou bougies que nous ménageons beaucoup. On fait la cuisine au charbon de bois ou devant le feu de la cheminée de la cuisine.

J’ai eu ce matin une lettre de Louis et une de Papa datées du 3 août. Comme je les conserve

je n’en indique pas le contenu, je note cependant qu’ils croient que l’on a annoncé des blessés de l’escarmouche de Longwy.

Lundi 10 août 1914

Il y a plusieurs jours que je n’ai rien écrit mais c’est que l’on dit tant de choses que j’attendais confirmation de ce que l’on disait avant d’écrire, ainsi ce que je disais précédemment de Saverne était faux, ainsi que l’entrée des Belges en Allemagne.

Ce qui est vrai, c’est que les Allemands ont occupé le Luxembourg puis sont entrés en Belgique. Les Belges leur ont opposé une grande résistance à laquelle ils ne s’attendaient pas et depuis quelques jours les empêchent de pénétrer à Liège, mais il y a beaucoup de morts, blessés, prisonniers.

Sur notre frontière de l’Est les Français ont pénétré à Altkirch vendredi soir, et samedi à Mulhouse ! C’est un bien grand encouragement pour nos armées !

Mardi 25 août 1914

Depuis que j’ai écrit bien des événements se sont passés, et d’abord pour Mulhouse, les Français ont dû la quitter, mais ces jours derniers l’ont reprise et sont bien établis en Haute-Alsace.

Mais les Allemands ont progressé et jusqu’ici n’ont pu prendre Liège, mais ont avancé en grand nombre, les Belges se sont retirés dans Anvers. Les Allemands ont donc pénétrés à Bruxelles.

La semaine dernière nous avions occupé les cols principaux de Lorraine, mais ces jours derniers nous avons dû reculer et les Allemands sont entrés à Lunéville, ce matin on nous dit qu’ils sont à Nancy mais cela demande confirmation.

En tous cas il est certain qu’en ce moment et peut-être depuis deux ou trois jours la grande bataille est engagée de Mons au Luxembourg environ.

Que Dieu nous aide.

Nous sommes soutenus par une partie de l’armée Anglaise qui combat avec nous. Les Russes ont maintenant attaqué sérieusement les Autrichiens, qui sont, il semble, fortement battus par les Serbes. Les Russes ont aussi franchi la frontière allemande et occupent quelques villes entre la frontière et Kœnigsberg.

L’heure est bien grave ! Comme autre malheur le Pape Pie X est mort jeudi dernier, c’était un saint.

Nous restons à Saint-Martin, tout au moins jusqu’à nouvel ordre. Louis vient nous voir chaque samedi et retourne le mardi matin ; mais il y a encore bien peu de travail, puis, n’ayant plus de cheval il faut faire le trajet de Vitry-la-Ville à pied.

Ce matin Robert est parti avec Louis pour quelques jours à Reims ; il parait que la session du baccalauréat aura lieu en octobre comme d’habitude, il est grand temps pour lui de travailler. Son professeur M. Crespin, qui devait le faire travailler par correspondance étant obligé de partir à l’armée, Louis s’est occupé de trouver quelqu’un. Il a trouvé M. l’abbé Charles, ancien supérieur du Collège, et Robert va voir avec lui à s’arranger.

Louis a profité de ses deux derniers voyages pour aller à Vitry-le-François porter de la correspondance à M. Fernand Laval de qui on n’avait aucune nouvelle. Il va bien, et est à la tête d’une péniche prête à partir.

La semaine dernière, Jean et Robert sont allés à Châlons déjeuner avec Marcel, il y est en ce moment avec un train sanitaire qu’il commande et s’attend à être appelé dans une direction quelconque prochainement. Les enfants ont été très intéressés de tout ce qu’ils ont vu à Châlons.

Ici se terminent les souvenirs de Madeleine Guédet. Les Allemands avancent. Elle et Louis réfléchissent sur la gravité de la situation. Ils décident qu’elle partira avec leurs enfants rejoindre son cousin Paul Bataille et son épouse à Granville dans la Manche.

Pour mémoire, le journal de Louis Guédet du mardi 1er septembre 1914 :

…Arrivons à St Martin vers 8h. Tout mon petit monde va bien. Ma pauvre femme s’inquiète. Nous causons le soir de ce qu’il faudrait faire en cas d’invasion sur Reims et Châlons. Je n’hésite pas : Fuir avec ses 5 enfants vers Granville (Manche) chez les Paul Bataille, par Vitry-le-François, Troyes, Orléans, puis de là vers Granville.

Le dimanche matin nous envoyons une dépêche pour demander à Berthe Bataille si elle reste à Granville. Nous recevons réponse lundi que « nos lits sont prêts ». Dimanche pas de nouvelles d’Heckel ! Lundi matin vers 8h j’entends le canon pendant une heure, cela m’inquiète. Ma pauvre Madeleine croit que ce sont des exercices de tirs du camp de Châlons. Je la laisse dans cette croyance mais la suite me dit que je ne me trompais pas. On approchait de Reims et de Rethel.

Journée lourde de chaleur, du reste comme depuis l’ouverture des hostilités ! A 2h1/2 dépêche d’Heckel : « Revenez d’urgence avec famille » Affolement de ma femme et angoisse des enfants qui sentent qu’une heure grave approche peut-être. La fuite éperdue… vers l’inconnu. Je les quitte pour
prendre le train. C’est peut-être la dernière fois que je les vois… d’ici longtemps. Madeleine pleure mes petits m’embrassent avec des yeux apeurés… ils ne comprennent plus… ils ne comprennent pas… si, ils comprennent qu’il se passe quelque chose qui fait le vide devant eux. Jean et Robert m’accompagnent jusqu’à Châlons « aux nouvelles ». A Vitry-la-Ville, mauvaise impression des Gendarmes qui sont avertis de se tenir prêts à partir. A Châlons semblant de meilleures nouvelles, je rembarque mes 2 grands à 6h11 en leur recommandant leur Mère et les 3 petits. Le calme et d’attendre de mes nouvelles. Je pars de Châlons plus calme à 7h13, nous arrivons à 10h1/2. Reims morne est là, j’apprends que le canon a tonné près de Rethel et Vouziers et même vers Tagnon.

Madeleine Guédet, 1895

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