Paul Hess – Paris

24 mars 1918 – A 6 h 45, les sirènes donnent encore l’alerte.

Aujourd’hui, certains journaux parlant des détonations entendues pendant toute la matinée d’hier, samedi 23, révèlent qu’il s’agissait d’un bombardement effectué par une pièce à très longue portée, tirant sur Paris, d’une distance de 120 à 130 kilo­mètres.

Cette nouvelle sensationnelle paraît tellement invraisemblable qu’elle trouve peu de créance d’abord. Du reste, à côté de la même information, d’autres journaux donnent déjà le récit de leurs rédacteurs, après interview de sommités — savants et techniciens. Il en est qui mettent en doute, d’autres qui nient même la possibi­lité de pareille réalisation… mais alors, cela donnerait sérieusement matière à réflexion, oh oui ! car on a précisé que ce sont bien des obus qui sont arrivés depuis hier ; mes oreilles ne m’avaient pas trompé.

Par conséquent, si les Boches peuvent bombarder Paris avec leur artillerie, il faut qu’ils s’en soient approchés bien près… 15 à 20 kilomètres au plus, pour l’atteindre avec des obusiers… et on ne s’en doutait pas !

Comment ! ce n’est pas possible, les journaux seraient parve­nus à nous bourrer le crâne à ce point… Et les communiqués, alors !

Il faut se rendre à l’évidence un peu plus tard, en fin de jour­née, lorsqu’apparaissent les dernières éditions, avec quelques ren­seignements exacts sur ce bombardement extraordinaire ; le scep­ticisme ou l’étonnement de beaucoup deviennent alors de la stu­péfaction.

On veut expliquer que les Boches se sont ingéniés surtout à frapper le moral de la population parisienne avec leur surprise ; en ce cas, ils ont réussi. Il faut convenir, tout de même, qu’elle est de taille…

Les premiers projectiles sont tombés hier vers Pantin ; il y a eu des victimes ensuite près de la gare de l’Est. Le tir se faisait régulièrement, à la cadence d’un obus tous les quarts d’heure.

Aujourd’hui, un obus, entre autres, est tombé au lycée Louis-le-Grand à 12 h et l’alerte annoncée ce matin, a duré toute la jour­née, la berloque n’ayant été sonnée qu’à 16 h 45.

Nuit du 24 au 25 mars 1918

Alerte encore, la nuit passée ; le bruit des sirènes fortement amplifié et prolongé déchirait l’air, lugubrement, à 1 h du matin.

Ces alertes répétées, coup sur coup contribuent pour une bonne part à augmenter l’émoi général. Je crois avoir constaté une certaine nervosité collective en bien des endroits. Il est évident qu’en de mauvais jours, comme ceux que subit Paris actuellement, les habitants qui ne peuvent pas conserver leur sang-froid, sont à plaindre sincèrement ; au surplus, la crainte inconsidérée est cer­tainement contagieuse.

Le signal à peine donné, j’entendais un beau branle-bas, dans l’immeuble où l’hospitalité m’a été cordialement offerte, en atten­dant que je puisse m’installer rue Lecouibe 281. De tous côtés, des pas précipités, puis l’irruption sur les paliers, les dégringolades successives dans les escaliers… enfin, avant que la porte de l’ap­partement soit refermée, des appels qui m’étaient personnellement adressés, puisqu’on ne m’entendait pas bouger : « Les sirènes ! A la cave ». Au bacchanal succédait un calme relatif pendant lequel je ne tardais pas à m’assoupir, car j’ai encore bien des nuits blanches passées à Reims à rattraper… mais d’autres sirènes relançaient alors leurs cris douloureux, soulignant à nouveau que les habitants de la capitale doivent être prévenus, en cas de danger.

Le vacarme totalement apaisé, je songeais, à moitié rendormi : « Comme genre d’avertissement, c’est trouvé ; avec cela, on fait comprendre aux Parisiens qu’ils sont bien gardés, seulement, il y a de quoi leur donner mal au ventre à tous, avant la première explo­sion, si elle doit se produire. »

…Le lendemain, j’apprenais, en famille, que l’alerte de la nuit avait été lancée pour rien, encore une fois ; il n’y avait heureuse­ment pas eu de Gothas, mais tous les locataires de la maison avaient passé une heure environ à grelotter dans la cave, en atten­dant la berloque, par laquelle le public est informé qu’il peut être tranquille, qu’il n’y a plus à craindre.

Et cela me rappelait tout de même notre triste existence à Reims, sous la menace continuelle d’autres dangers… avec cette différence toutefois que là-bas, les descentes à la cave étaient tou­jours motivées par les arrivées des premiers projectiles qui, eux tenaient véritablement lieu, en même temps de signaux d’alarme. Les Boches seuls, se chargeaient de nous alerter — et jamais à faux.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 24 – Rameaux – De 3 h. à 5 h. légale, violent bombardement. Des traces d’éclats sur les murs maison Miltat, sur le banc devant mon perron. Visite du Capitaine de la Montagne. 8 h. télégramme m’annonçant la visite d’un officiel. Je devine que c’est l’annonce de notre évacuation14. Préparation du départ, toute la nuit. Les Sœurs font des caisses et emballent. J’attends l’officier, il arrive vers minuit 30. Il faudra partir demain. A 8 h. camion pour effets ; dans la matinée automobile pour moi et Mgr Neveux. Je me couche à 2 h. Nuit terrible. Bombardement entre artilleries et sur la ville. Les Sœurs ne se couchent pas, préparent les bagages.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Dimanche 24 mars

La lutte d’artillerie s’est poursuivie avec violence sur toute l’étendue du font de bataille germano-britannique.
De puissantes attaques effectuées par des masses considérables d’infanterie et d’artillerie ont rompu le système de défense anglais à l’ouest de Saint-Quentin.
Les troupes de nos alliés, dans cette partie du front, se sont repliées en bon ordre à travers la région dévastée, sur les positions préparées à l’ouest.
Dans la partie nord du front de bataille, les troupes britanniques ont maintenu leurs positions.
Sur le front français, bombardement intermittent et assez violent de nos premières lignes et de nos arrières au nord du Chemin des Dames, dans la région de Reims et en Lorraine.
Un coup de main ennemi à l’est de Loivre est resté sans succès.
Rencontre de patrouilles au nord de la cote 344.
En Woëvre, dans la région de Plelerey, les Allemands ont prononcé une attaque, qui a été dispersée par nos feux. L’ennemi a subi des pertes sensibles et laissé des prisonniers entre nos mains.
Sur le front italien, vif échange de fusillade entre les avant-postes de nos alliés et des groupes explorateurs ennemis au nord de la vallée de Ledro et dans le val Lagarina et entre patrouilles dans l’îlot de Folina et à l’est de Cavazuccherina. 
Les avions italiens ont bombardé les voies ferrées du val Lagarina.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

 

 

 

 

Share Button