Revue des Deux Mondes, revue mensuelle fondée en 1829 (voir le site)
Août 1917

I. JOURNAL DE L’INSPECTEUR PRIMAIRE

La relation qu’on va lire est la reproduction d’une partie des notes que j’ai prises au jour le jour à mesure que les événements s’accomplissaient. Le récit de ces faits douloureux m’a paru assez éloquent par lui-même pour se passer d’amplifica­tions littéraires. Il aura du moins le mérite, à défaut d’autre* d’avoir été vécu et d’être absolument sincère.

Reims, ville ouverte, n’a cessé d’être sous le feu de l’ennemi depuis le 12 septembre 1914 jusqu’aujourd’hui. L’année scolaire ne commençant qu’au mois d’octobre, je ne parlerai pas ici de ce’ qui se passa en août et septembre 1914. 11 y aurait trop à. dire d’ailleurs sur la vie à Reims pendant cette période où, en quelques jours, on passa avec une rapidité déconcertante de l’enthousiaste et aveugle confiance dans le succès, aux craintes de l’invasion, h l’affolement générai, à l’exode en masse, et finalement aux horreurs de l’invasion allemande! On vivait beaucoup dehors, le temps1 étant superbe; les rues étaient sans cesse noires de monde. Durant les premiers jours, la foule se massa surtout sur le pont de Laon d’où l’on voyait se suc­céder jour et nuit, à quinze ou vingt minutes d’intervalle, les longs convois fleuris qui transportaient nos soldats joyeux et chantants. Les jours suivants, on se réunissait plutôt sur les promenades, face à la gare, où furent amenés les premiers prisonniers que chacun voulait voir, et bientôt aussi, — la nuit, — nos premiers blessés.

Vers le 11 août, l’ilot des Belges fuyant devant l’ennemi et dévalant à travers le faubourg Cérès nous apporta une première vision de la terrible réalité. Depuis cette époque jusqu’au début de septembre, ce tableau quotidien alla toujours s’assom­brissant. Après les Belges de Liège, ce furent ceux de Char­leroi, puis nos malheureux compatriotes de Givet’, de Mézières, de Rethel, se repliant en hâte devant un ennemi qui les chassait comme un troupeau. Et l’on assista au lamentable défilé de ces pauvres gens poussant devant eux leurs bestiaux qui traînaient, efflanqués, de vieilles charrettes grinçantes portant quelques bottes de foin sur lesquelles s’entassaient pêle-mêle les enfants, les vieillards, la batterie de cuisine, la cage aux oiseaux et les souvenirs de famille, souvent les plus futiles… Puis ce fut le repliement de notre armée. D’abord, le corps des douaniers mobilisés qui, quatre par quatre, descen­daient le faubourg Cérès. Puis les dragons, les hussards et le reste de la cavalerie partie quinze jours avant avec tant d’en­thousiasme, qui maintenant allait se masser en arrière de Reims, en attendant de se replier vers la Marne où, enfin, devait avoir lieu le « grand rétablissement. »

Dès le 30 août, on percevait au loin la canonnade alle­mande ; le 31 août, on l’entendait très distinctement et, le 2 sep­tembre, les Allemands étant à nos portes, le conseil de se replier fut donné officiellement aux fonctionnaires dont le séjour n’était pas indispensable dans la ville. Deux jours plus tard, le 4 septembre 1914, les Allemands entraient dans Reims qu’ils avaient au préalable, et « par erreur, » disent-ils, arrosé d’obus pendant une bonne demi-heure l’après-midi. Ils devaient l’occuper jusqu’au 12 au soir, date où ils en furent délogés par nos troupes qui, malheureusement, ne purent les refouler assez loin pour mettre la ville hors de leur atteinte. Ils s’instal­lèrent sur les hauteurs qui, au Nord et à l’Est, dominent la ville et, dès le 13, commencèrent à la bombarder. La jour­née du 19 fut parmi les plus terribles : c’est à cette date qu’eurent lieu le bombardement et l’incendie de la cathédrale, ainsi que de toutes les rues avoisinantes; le quartier des Laines, les abords de la place Royale, le centre de la ville et une grande partie du deuxième canton furent également très éprouvés. Comme la mobilisation avait beaucoup réduit le corps des sapeurs-pompiers, les incendies prirent rapidement de grandes proportions et leurs ravages furent considérables. Les jours suivants, eurent lieu des attaques françaises sur Bri- mont et près de la Pompelle et des ripostes allemandes dans ces deux secteurs avec le but évident de reprendre la ville. L’in­succès fut le même d’un côté et de l’autre. Nous occupâmes Brimont pendant quelques heures, les Allemands nous le reprirent; par contre, un régiment de la garde prussienne se fit écraser à Cormontreuil et laissa entre nos mains quelques centaines de prisonniers en essayant de rentrer à Reims par le canal.

18 octobre 1914. — Aujourd’hui dimanche, comme presque chaque jour depuis un mois, les Allemands arrosent la ville. Du plateau de Bezannes, où nous sommes venus comme d’ordi­naire passer l’après-midi, on a l’impression que « ça tombe » sur le faubourg de Laon. — Ah ! ce plateau de Bezannes ! Ce qu’il fut fréquenté en septembre, octobre et novembre 1914! — Situé au Sud-Ouest de la ville, il la domine légèrement et permet d’en découvrir à peu près tous les quartiers. Ajoutez à cela qu’il est tout à côté du faubourg de Paris où, depuis le furieux bombar­dement du 19 septembre, s’est réfugiée une grande partie de la population qui, candidement, s’y croit à l’abri des canons ennemis. Et comme cette population, attendant chaque jour la délivrance espérée pour reprendre son travail, est inoccupée, elle vient là quotidiennement, le temps étant délicieux, passer l’après-midi, avoir… bombarder sa ville, quelquefois même sa propre maison, ou à écouter le sifflement sinistre des obus dont elle fait le compte sans s’interrompre de causer. Nombre de personnes apportent des longues-vues pour bien déterminer les points de chute et mieux voir les incendies, car il y a souvent encore des bombes incendiaires, ou poursuivre mieux et plus longtemps le vol des avions. Les dames se munissent de tabou­rets ou de pliants ; d’autres, plus simples, utilisent les bancs de la route devant le cimetière ; de pauvres gens enfin n’hésitent pas à s’installer à. même la pelouse. Assis en cercle, ici on lit, surtout les journaux — auxquels on commence à ne plus croire, d’ailleurs; là, on tricote, on fait de la tapisserie, partout on cause : le plateau de Bezannes est devenu le dernier salon de Reims. Il faut bien prendre son mal en patience puisqu’aussi bien on n’en a pas pour longtemps : chacun sait que « les Noirs » sont arrivés et que d’ici trois à quatre jours ce sera le « grand coup ».

11 y a ainsi chaque jour des centaines et des centaines de personnes qui se rencontrent tant sur le plateau de Bezannes que sur le chemin qui y accède et dans les sentiers ou les -prés voisins. Comme cet automne est superbe, après avoir assisté à la « représentation » toujours la même : bombardement de deux à trois ou de trois à quatre heures, on fait un détour par les routes de Soissons, de Chamery, ou d’Epernay, on remonte jusqu’à la Maison Blanche, puis on rentre chez soi à la nuit tombante.

En s’en revenant, on assiste à l’exode quotidien des pauvres gens qui chaque soir descendent du faubourg Cérès, de la rue de Cernay ou simplement du centre de la ville pour aller cou­cher au faubourg de Paris, s’y croyant plus en sécurité contre le bombardement. C’est une habitude qui remonte aux jours de septembre. Les émigrants mettent sur une « guindé » (1) le plus précieux du « berloquin » (2) et en route pour l’avenue de Paris; là, ces malheureux campent où ils peuvent : chez des parents, des amis, d’anciens voisins, tous également hospitaliers. Mais comme le nombre des lits, et même des maisons, est tout à fait insuffisant, on s’étend où on peut. A la fin de septembre, quand les nuits étaient encore douces, certains dormaient sur les trottoirs, près de leur « guindé; » maintenant tous rentrent, s’entassent pêle-mêle sur le parquet des appartements, sur le foin des hangars ou la paille des écuries : c’est la guerre! — « Eh, bien ! Nos poilus sont-ils donc mieux dans les tran­chées? » — Et le lendemain matin, plus ou moins dépenaillés, ils reprennent le chemin de leur maison ou de celles qu’ils « gardent, » dans les quartiers voisins des lignes. Quelle tristesse que ces déménagements périodiques, ce va-et-vient de pauvres sans travail et sans autres ressources que les secours du Bureau de bienfaisance, l’allocation de l’État ou l’indemnité de « garde » que leur paient mensuellement les riches proprié­taires émigrés!

(1) Petite voiture à deux roues qu’on pousse devant soi.
(2)Terme local désignant le petit mobilier et les souvenirs personnels d’une famille pauvre.

Lundi 26. — Tous les directeurs d’écoles absents de Reims, que j’ai convoqués pour conférer avec moi sur la situation et sur ce que nous pouvons faire, sont arrivés hier dimanche. La situation leur paraît très dangereuse et1 ils estiment qu’il n’y a lieu de rouvrir aucune  école. C’est aussi, actuellement, l’opinion du maire; je vais donc attendre. Je rends sa liberté à ce personnel que je rappellerai le moment venu.

Mercredi 28.— Je suis allé ce matin, pendant une accalmie, voir ma maison sur laquelle deux obus sont tombés lors du bombardement du 4 septembre. Les quartiers au nord de la place Royale sont lugubres. Personne dans les rues ou à peu près; ce ne sont que maisons éventrées ou brûlées, poutres de fer tordues, pans de murs branlants. La circulation, même par « temps calme, » y est périlleuse : à l’angle de la rue de Bétheny et de l’ancien marché Saint-André, un homme qui passait hier devant une maison récemment incendiée a été tué par une grosse pierre qui s’est subitement détachée de la façade. Ma pauvre maison est dans un triste état : les obus l’atteignent maintenant par derrière depuis le recul des Roches. Un projec­tile a traversé l’immeuble du haut en bas, faisant à tous les étages des dégâts considérables.

Jeudi 5 novembre. — Je viens de faire une promenade noc­turne dans la ville. Le spectacle de Reims le soir vaut d’être décrit. Depuis les bombardements de septembre, il n’y a plus ni gaz ni électricité : on s’éclaire au pétrole. Mais comme nous sommes sur le front, l’autorité militaire a interdit depuis quelques jours tout éclairage des rues et même toute filtration de lumière par les portes ou les fenêtres des appartenons. Il parait qu’il y aurait encore des espions qui la nuit font des signaux optiques à l’ennemi. Si bien que cette ville, autrefois ruisselante de lumière le soir, est maintenant, à la chute du jour, plongée dans la plus noire obscurité. La circulation devient difficile, inquié­tante même. On marche à tâtons, se heurtant parfois les uns les autres ou buttant contre les poteaux du trolley des tramways. Cependant, de distance en distance, s’allument de

petites lampes électriques qui brillent quelques secondes puis s’éteignent pour se rallumer un peu plus loin. On dirait une procession d’étoiles; c’est très pittoresque, mais beaucoup moins pratique, parce que ces lampes aveuglent le passant qui vient se heurter contre vous. La nuit, on s’enferme chez soi : défense de sortir de huit heures du soir k six heures du matin. On n’a pas idée combien cet isolement, cette claustra­tion forcée, douze heures sur vingt-quatre, est pénible, ni de quelle interminable longueur semblent les nuits!

Jeudi 26- — Encore un bombardement qui peut compter parmi les plus terribles. — A huit heures dix du soir, alors que le couvre-feu venait de sonner pour les civils, cinq officiers sortant de leur « popote » se rendaient chez eux à l’extré­mité de la rue de Vesles, lorsqu’un 210 vint s’abattre à quelques mètres, en tua trois et blessa les deux autres. Détail atroce : la cervelle de l’un d’eux, le commandant…, rejaillit à la figure de son fils qui l’accompagnait, mais qui ne fut pas blessé. Jamais jusqu’ici l’ennemi n’avait tiré si loin dans le faubourg de Paris. C’était k cent mètres environ du pont d’Epernay. Dès le lendemain, beaucoup de gens du quartier déménageaient, les uns quittant Reims, tes autres allant sim­plement se loger plus haut, k la Haubette. L’autorité militaire ordonna aux marchands qui, jusque-là, tenaient leur éventaire k cette extrémité de la rue de Vesles, de s’installer dorénavant avenue de Paris, au Sud du pont d’Epernay : on ne devait pas tarder d’ailleurs k s’apercevoir qu’ils n’y étaient pas plus en sécurité. La rue de Vesles perdit ainsi beaucoup de son ani­mation et de son pittoresque. Il était vraiment original, ce marché en plein vent, tant par son installation rudimentaire que par l’attitude de ces marchandes qui, bruyamment, inter­pellaient les passants et appelaient la clientèle. Avec cela, très fréquenté : c’était comme le rendez-vous quotidien de tout le faubourg de Paris, c’est-à-dire de^ plusieurs milliers de per­sonnes.

Jeudi 3 décembre.— Reçu ce matin la visite de Mm* Deresme, institutrice, réfugiée dans les caves Pommery. Elle me demande de l’autoriser à ouvrir une garderie dans les caves. Je l’y ai autorisée bien volontiers, lui conseillant même de transformer cette garderie en école dès qu’elle pourrait y réunir une ving­taine d’enfants. (Ce devait être la première École de cave.)

Vendredi 4. —Les journalistes des pays neutres sont venus à Reims, aujourd’hui. Leur visite a été rapide. Mais, vers trois heures, la caravane a été saluée par un certain nombre d’obus : à quatre heures, comme ces messieurs filaient de toute la vitesse de leurs autos sur la route d’Épernay, le bombardement faisait encore rage et la rue des Créneaux flambait. Ils ont certaine­ment dû emporter un bon souvenir des procédés de la « Kultur. »

Mercredi 13 janvier. — Je viens de voir le maire, M. le docteur Langlet.et lui ai proposé d’ouvrir quelques écoles pour recevoir les enfants qui courent les rues, exposant inutile­ment leur vie, ou fréquentent les cantonnements. Comme le bombardement sévit presque chaque jour, ces écoles seraient, ainsi qu’à la maison Pommery, tenues dans les caves si c’est possible; je vais procéder à une enquête.

Les jeudi 14, vendredi 15 et samedi 16 janvier, j’ai parcouru la ville et visité la plupart des caves des maisons de champagne. Parmi celles qui sont libres, trois seulement se prêtent à l’in­stallation d’écoles. Ce sont : les caves Pommery, Champion (place Saint-Nicaise) et Munm (rue du Champ-de-Mars). Chez Pommery nous serons à dix mètres sous terre, par conséquent très en sécurité; nous occuperons trois couloirs où auront lieu la classe, la récréation, les exercices physiques, car nous ne saurions négliger l’éducation physique dans une école ouverte sous le patronage du créateur du « Parc des Sports » et du « Collège d’athlètes de Reims. » Chez Champion, nous nous installerons dans le bas-cellier, laissant inoccupés les deux autres qui sont au-dessus : trois caves superposées permettront en cas de danger de s’abriter immédiatement. Ces celliers n’ont encore jamais été utilisés; la construction n’en est même pas complètement achevée.’ s

De ma visite chez Mumm je devais emporter une impres­sion qui ne s’effacera plus de ma mémoire. L’administrateur, M. Robinet, me faisait visiter divers celliers où il pensait qu’on pouvait installer une école, et qui d’ailleurs ne me parurent pas assez sûrs, en sorte que je leur préférai les caves mêmes. En parcourant ces celliers, j’eus sous les yeux un spectacle lamentable. Nous étions au début du « siège » de Reims. Beau­coup de malheureux Ardennais, descendus de Mézières et de Rethel, et de Rémois qui avaient quitté temporairement leurs domiciles bombardés, croyant à la délivrance prochaine de la ville, étaient venus mettre en sûreté leur « berloquin » dans ces celliers où on leur avait généreusement offert l’hospitalité. Ils étaient bien deux cents dans un des plus vastes, devenu une véritable courtes Miracles. Quand on y pénétrait, une odeur âcre vous prenait à la gorge. Par quelques imprécises allées on avait bien cherché à diviser en compartiments ce grand espace de 50 mètres sur 20, mais on n’avait en réalité constitué que des compartiments factices et il fallait souvent, pour avancer, enjamber des couchettes étendues à même le dallage, ou faire le tour des lits, écarter des chaises et des fourneaux à pétrole. Ces pauvres gens avaient apporté là matelas ou paillasses. Sur des cordes tendues d’un pilier à l’autre se balançaient des bas troués, quelques étoffes rapiécées et du linge encore humide. Nous ne circulions que difficilement, courbant le dos pour franchir ces obstacles tendus à hauteur de nos têtes. Près de la couchette, unique souvent pour la mère et plusieurs enfants, un anémique fourneau à pétrole enfumait plus qu’il ne chauffait la casserole où était censée cuire la soupe du soir, et, par-ci par-là, pendaient aux piliers de l’édifice une cage à oiseaux vide de ses captifs, une vieille glace étoilée, un coucou grinçant ou un œil-de-bœuf n’ayant plus qu’une aiguille, pauvres souve­nirs qu’avait en partie épargnés le bombardement et qui res­taient encore précieux pour ces pauvres gens.

Des femmes, pour la plupart débraillées et mal coiffées, avec des enfants accrochés à leurs jupes, allaient et venaient dans ce vaste hall, bien heureuses encore d’y trouver un asile. Ceux qui n’ont pas vu quelles souffrances physiques et morales endu­rèrent, pendant les premiers mois de la guerre surtout, les malheureux émigrés obligés de fuir devant l’envahisseur, ne savent pas à quel degré le fléau de l’invasion peut éprouver les âmes même les mieux trempées. J’avais hâte d’éloigner les enfants de ce milieu aussi peu propice a leur santé physique qu’à leur éducation morale et je pensais qu’en ouvrant l’école dans un local tout proche, la maîtresse pourrait,’ par ses leçons, ses conseils et même les exigences réglementaires au point de vue de la propreté et de l’hygiène, contribuer à améliorer la con­dition non seulement des enfants, mais peut-être aussi des parents touchés indirectement. J’ouvris donc le 22 janvier l’école « Joffre. »

3 février. — Quels douloureux spectacles dans ces rues bombardées depuis six moisi Les glaces des beaux magasins du centre, presque toutes brisées par les explosions, ont été remplacées ici par une devanture aux trois quarts en bois, le reste en verre ; là par des fermetures entièrement en bois, si bien qu’il faut tenir la porte ouverte pour éclairer l’intérieur, ailleurs par des planches à peine rabotées ou par des tôles. — Rue de Talleyrand, de grandes glaces fortement étoilées ont été consolidées avec du papier de toutes les couleurs; rue des Deux- Anges, la maison d’un luthier est fermée par des couvercles de caisses portant encore cette inscription, qui par hasard se trouve juste à l’emplacement de l’ancienne porte : « Côté à ouvrir. » Non loin une maison de tailleur, jadis très impor­tante, est indiquée par cette simple mention écrite à l’encre avec un bout de bois : « Auberge, tailleur — civil et militaire. » Ln marchand de cycles de la rue de l’Etape s’est mis encore moins en frais et, dans sa hâte, a tout uniment, sur les pan­neaux de son magasin, griffonné à la craie, en gros carac­tères : « Pour les articles cyclistes, s’adresser au bistro voisin. » A l’angle de la même rue, un cabaretier a fermé son débit avec les rallonges de sa table. Et sur les monuments publics, aux carrefours des rues, un peu partout, imprimée sur papier vert tirant l’œil, mais à moitié déchirée ou maculée, se lit l’odieuse « Proclamation » allemande informant les Rémois que l’armée ennemie ayant pris possession de la « Ville et Forteresse » (?) de Reims, ils n’ont qu’à se bien tenir s’ils ne veulent encourir une des nombreuses peines qui les menacent, notamment la pendaison. Suit une longue et interminable liste d’otages.

Ne croyez pas cependant que la ville, quoique bombardée presque chaque jour, soit une ville morte. Dans la rue de Vesles, la circulation est assez active, de huit à dix heures du matin, et l’après-midi à partir de deux heures, car c’est généra­lement entre dix et quatorze heures que nos excellents voisins, toujours très méthodiques, nous arrosent. Nombre de maga­sins sont ouverts et même achalandés : les clients « civils, » contrairement à ce qu’on pourrait croire, y sont aussi nombreux que les militaires.

Les Rémois donc vont et viennent dans les rues, sans souci du danger qui les menace à chaque pas, circulant au milieu des ruines, tenant à se rendre compte des effets du bombarde­ment d’hier, regardant les cartes postales récentes qui répan­dront à travers le monde l’image des atrocités chaque jour renouvelées et chaque jour plus terribles de la « kultur alle­mande. » La ville, quoiqu’au tiers détruite, et où des tas de décombres soigneusement alignés devant les maisons atteintes, rappellent au promeneur les effets des obus de tous calibres, est toujours propre, et le visiteur n’est pas peu surpris de trouver les rues aussi bien entretenues qu’avant la guerre. — C’est qu’un avis de la municipalité, daté du 14 octobre 1914, ordonne de nettoyer les trottoirs et la chaussée « aussitôt la chute des obus, » et que le service de la voirie continue à être très bien fait. Ajoutez que le ravitaillement est assuré avec une régula­rité’ parfaite, grâce à la prévoyance de la municipalité qui fait emmagasiner chaque jour de grandes quantités de farine. La longue théorie des voitures chargées de sacs défile l’après- midi, à travers le faubourg de Paris, allant porter dans des écoles désaffectées toutes ces réserves qui suffiraient à soutenir un siège de plusieurs mois. Les mômes mesures sont prises pour le charbon et pour toutes les denrées de première nécessité.

…Au coin du pont de Vesles, un vieux bonhomme qu’aucun bombardement n’effraye, sans doute parce qu’il porte le ruban de chevalier de la Légion d’honneur, tient crânement sous le bras son carton à journaux, criant à tue-tête : « Demandez L’Éclaireur de l’Est, aujourd’hui quatre pages. » Les deux jour­naux locaux ne tirent d’ordinaire que sur deux pages, qui suf­fisent amplement pour enregistrer la chronique locale peu riche en évènements variés…

Lundi 22- — Quelle nuit affreuse! Il faisait, hier dimanche, un temps magnifique : gai soleil, température douce, et calme absolu; tout Reims était dehors. Le soir, à huit heures cinquante-cinq, un sifflement sinistre se fait entendre suivi d’un éclatement tout proche ; presque aussitôt d’autres siffle- mens et éclatements se produisent, puis d’autres et d’autres encore sans arrêt. Rapidement, tout le monde descend à la cave, où bientôt des voisins viennent nous rejoindre. Nous restons là jusqu’à deux heures vingt. Dehors les obus sifflent sans discontinuer par rafales de huit ou dix et ces sifflements inin­terrompus, se répercutant sous les voûtes de notre asile, nous déchirent les oreilles. Vers onze heures, pendent une accalmie, je monte au grenier : on distingue cinq ou six grands foyers d’incendie. Dix minutes ne se sont pas écoulées, que de nou­veaux éclatements tout proches m’avertissent que l’arrosage n’est pas terminé. A la cave où je redescends, les dames, accou­rues dans cet abri et installées au petit bonheur sur des chaises, des bancs, des madriers, grelottent de froid. L’énerve­ment chez chacune d’elles se traduit de manière différente ; Mademoiselle P»., rit d’un rire nerveux et continu qui fait peine à entendre; mademoiselle G… parle sans cesse comme pour s’étourdir et se donner du ton et madame T… à chaque siffle­ment rapproché crie affolée : « Encore une! » Les obus tombent en avant, en arrière, dans le canal, dans les champs où souvent ils n’éclatent pas, sur les maisons voisines où ils font un bruit d’enfer, au loin, sur le centre, partout. Enfin,, deux heures et demie, puis trois heures arrivent et, transis de froid autant que rompus de fatigue nous remontons nous coucher. Mais, malgré l’accablante lassitude, comment dormir après de pareilles secousses ?

Ce matin, on m’affirme qu’il ne serait pas tombé moins de 3 à 4 000 obus sur Reims. Pas un quartier n’a été épargné, mais c’est surtout la rue de Vesles qui a été atteinte. Il y aurait en ville beaucoup de victimes : Rue de l’Etape, deux femmes ont été ensevelies sous les décombres de leur maison et les pompiers qui, trop peu nombreux, ont vainement essayé toute la nuit d’éteindre les incendies viennent de partir pour déli­vrer les emmurées. Il serait tombé des obus jusqu’à la Haubette qu’on croyait hors de la portée des canons-ennemis et le fau­bourg de Paris a eu largement son compte.

Afin que les élèves puissent se remettre de leurs émotions, je viens de fermer toutes les écoles pour une durée de trois jours. L’effroi ressenti par la population a été si grand que les départs se multiplient dans des proportions considérables; jamais Reims n’avait subi pareil « arrosage. »

Mardi S mars. — Le bombardement a recommencé hier soir et duré toute la nuit. Vers six heures d’abord, sont tombés quelques obus, puis à partir de neuf heures ils nous arrivèrent par rafales. J’ai constaté trois grands foyers d’incendie illumi­nant toute la ville; dans la nuit noire c’était sinistre et gran­diose, cela rappelait l’effroyable incendie de la cathédrale.

Le jour arrive et on annonce que l’école maternelle Gourmeaux est brûlée ainsi que nombre de maisons particulières et de magasins. Il y avait, parait-il, vingt-deux incendies allumés en même temps! Aussi, les dévastations dans certains quar­tiers ont été considérables. Il est avéré que les Boches n’ont pas lancé cette nuit moins de 2 500 obus dont 150 incendiaires.

Mercredi S- — Après cette nuit terrible, j’ai donné congé aux écoles de la rue de Courlancy dont les élèves avaient été très impressionnés par le bombardement et suis allé visiter, aux caves Murara, l’école Joffre, que j’ai fait photographier.

Vendredi 5. — Bombardement général de la ville : je ferme pour deux jours l’école « Albert Ier, » située dans un quartier très « arrosé » et où se trouvent des cantonnements de troupes.

Samedi 6. — A dix heures m’arrive M. Brodiez, directeur de l’école « Dubail » (caves Champion), qui m’annonce qu’un 150 vient de tomber sur l’école et que des éclats ont rejailli jusque près des enfants qui jouaient dans le cellier du rez-de-chaussée. Personne de blessé cependant : les enfants ont été terrifiés, naturellement, mais il n’y a eu aucune panique. Depuis trois ou quatre jours, l’ennemi s’acharne sur cette école et sur le quartier. L’école « Dubail » sera fermée pour huit jours.                  –

A quatre heures, Mlle Philippe, directrice de l’école « Joffre, » vient m’informer que l’insécurité augmente encore dans le quartier des caves Mumm sans cesse bombardé, si bien que les enfants courent les plus grands dangers et en se rendant en classe et en quittant l’école.

Lundi 22. — Encore une bien mauvaise journée. Dès six heures du matin, les avions volent de tous côtés. Ail heures un quart, un avion boche survole le quartier de Courlancy et jette cinq bombes dont une sur la route de Bezanncs, près du passage à niveau, où il tue une femme. Grand émoi au groupe scolaire de Courlancy en entendant ces formidables détonations. Je fais réunir les enfans dans une petite salle carrée au centre du bâtiment, qui me parait plus protégée que le reste. Un mot de réconfort à tout le monde, les enfants reprennent leur air rieur et, l’aéro étant passé, les classes recommencent au bout d’un quart d’heure. Le lendemain, pas un enfant ne manquait: voilà l’effet que produisent sur les petits Rémois les bombes allemandes!

Après midi, grande activité des deux artilleries. Visite de M. Millerand, ministre de la guerre. La nuit, bombardement « intermittent et méthodique ; » chaque heure régulièrement, une rafale.

Vendredi 9 avril. — Dans la nuit du 8 au 9, bombardement de neuf à onze heures du matin, sans arrêt; nombreuses bombes incendiaires. L’ennemi tape surtout sur le centre de la ville et le faubourg de Laon. Sont incendiées notamment la maison Minard, rue Gambetta, les Folies-Bergère, même rue, une maison en face de l’école maternelle, rue Ànquetil; plus légè­rement atteints divers immeubles rue de l’Ecu, et la Société Générale, place Royale, si bien que vers minuit on peut compter une quarantaine de feux simultanés.

Lundi 26- — Pendant la nuit, violente canonnade sur le front de Reims, surtout h l’Est vers Prunay et Sillery. Ce sont de gros canons qui entrent en action, puis bientôt les mitrail­leuses et les fusils, pendant que les fusées éclairent tout le front; il n’y a pas de doute : c’est une bataille sur toute la ligne.                                                                ,     ‘

Mardi 27. — prolongée, encore à l’est de Reims, avec quelques gros coups sourds venant de Brimont et de Bétheny; la bataille continue sans doute. Vers quatre heures un quart, elle atteint son maximum de violence: le canon tonne sans cesse et on entend très distinctement les rafales de 75, ainsi que le crépitement des mitrailleuses.

Mercredi 19 mai. — A neuf heures, j’accompagne à l’école « Dubail » M. Dramas, journaliste rémois, qui m’a demandé de la visiter. À deux heures, nous allons ensemble à la cathédrale. Un désastre l L’intérieur cependant est moins atteint que le dehors. Les statues de la tour du Nord sont presque complète­ment calcinées, et, à l’intérieur, les stalles de gauche sont brûlées complètement. Un obus a troué la voûte au-dessus du maître-autel : chose extraordinaire, l’horloge est intacte, ainsi que les orgues.

Mardi 25. — Les journaux de Paris nous apportent la grande nouvelle : l’Italie a déclaré la guerre. Aussitôt, je me fais un agréable devoir de rendre visite h M. Mazucchi, consul général d’Italie : réception très chaleureuse, congratulations réciproques. A mon retour, je passe dans les classes annoncer ta bonne nouvelle, je la commente un instant devant les élèves réunis et donne un jour de congé aux écoles. Une conférence sera faite dans chaque établissement sur l’alliance italienne. À dix heures du soir, par un clair de lune splendide, bombarde­ment violent. Les Allemands se vengent sur Reims de l’alliance italienne.

Mardi 161 juin. — Dès huit heures et demie, bombardement du centre de la ville, puis le tir s’allongeant atteint jusqu’au faubourg de Paris. A dix heures et demie, comme les coups se précipitent, je descends dans les classes. A l’instant précis où j’y arrive, se produit une très forte explosion : une bombe est tombée chez M. Ghoubry, au n° 48 de la rue de Courlancy, et l’école est au n° 21 Naturellement, les enfants ont été saisis par ce bruit formidable. Les maîtresses ont pris les mesures habi­tuelles, ont rassuré les plus impressionnés, et, à onze heures vingt, le calme étant revenu, j’ai ordonné la sortie. Renseignements pris, la bombe de la rue de Courlancv a tué une femme; beaucoup d’autres victimes ont été faites en ville, surtout dans le centre.                                                                                       .

Samedi 5 juillet. — A neuf heures dix du soir, j’étais assis dans la cour de l’école lorsque retentit un formidable éclate­ment, bientôt suivi d’un autre, puis d’un autre encore. Je rentre dans les classes et j’appelle, pour descendre à la cave, les personnes qui habitent vau premier, car les sifflements et les éclatements se multiplient dans tout le quartier. MllesF… et C…, et M. T… descendent en hâte, non sans apporter chacun l’ordi­naire sac contenant toute leur fortune, ce sac qu’on n’oublie, jamais et qui reste, la nuit, posé près du lit de chaque Rémois pour être, en cas d’alerte, emporté dans la fuite. Avec M. T… nous nous blottissons dans un coin du « labyrinthe » aménagé près des classes. Alors commence la scène habituelle. A chaque sifflement, j’entends de la cave monter la voix de Mlle G… disant: « Encore une » ou : « Pas éclatée ! » « C’est dans le canal 1 » « C’est rue de Vestes ! » etc.

Samedi 10. — Départ du premier convoi d’enfants pour ces « Colonies de vacances » que nous avons réussi à organiser. Grand remue-ménage rue de Courlancy, en face de l’école ma­ternelle d’où partent ces convois. Accompagnés par leurs parents, nos « petits bombardés » arrivent dès six heures du matin (le départ est à sept heures), chacun portant le sac bourré de vêtements, de jouets et aussi de victuailles, car il ne faut pas se laisser mourir de faim en route, et certains traverseront toute la France. Des charrettes, des camions à ridelles conduisent, sous la surveillance de maîtresses, tout ce monde à la gare de Pargny, distante de sept kilomètres. Là, après qu’on a fait un nouvel appel, les enfants prennent place dans le chemin de fer de banlieue qui les transportera jusqu’à Dormans, où ils attendront le grand train Nancy-Paris. Arrivés à Paris, la Société « l’Accueil français » les transportera dans les locaux où elle les hospitalise en attendant (un jour généralement) leur départ pour l’endroit où ils passeront leurs vacances. C’est beaucoup de fatigue pour nos instituteurs et institutrices sur­tout, mais cela fait tant de plaisir aux familles! et nos coura­geux élèves ont si bien mérité ce repos loin des bombes I

Vendredi 17 septembre. —L’instituteur-soldat G… informe Mlle G… que les rumeurs relatives à l’offensive prochaine, au « grand coup, » seraient fondées ; cela se mijote.

Le calme est à peu près général sur le front et en ville, même la nuit. A l’hôtel de ville on ne parle que du « grand coup » prochain. Dans ces conditions, je préfère ne pas faire rentrer les enfants envoyés en colonies de vacances. Ils ne reviendront que fin octobre. A 1’ « Ouvroir » que j’ai installé rue de Courlancy, les institutrices fabriquent en hâte des mil­liers de lunettes pour masques anti-asphyxiants demandés par l’Intendance.

Samedi 18. — Toujours les mêmes rumeurs relatives au « grand coup. » Un soldat a dit à T… que tout doit être prêt pour le 20 courant et que l’offensive peut avoir lieu tous les jours, à compter de cette date. L’action serait engagée sur tout le front. Partout, en ville et dans les cantonnements, fiévreuse agitation des officiers et des soldats. Les cantines des officiers sont prêtes et placées en lieu sûr; on en transporte de pleines charrettes à la Haubette. Tous les hôpitaux et ambulances sont vidés et prêts à recevoir de nouveaux blessés. U nous faut prendre aussi nos dispositions contre le bombardement possible : j’ordonne la fermeture des trois garderies de vacances encore ouvertes (Dubail, Courlancy, Libergier) et interdis de nouvelles ouvertures sans autorisation formelle. Les écoles de la campagne « resteront également fermées. Le calme cependant continue à régner. Voici qu’on apporte à l’ « Œuvre des Institutrices » des toiles à couper et à coudre pour faire- 2 800 sacs à terre.

Dimanche 19. — G… et S… continuent les renseignements donnés antérieurement. L’offensive aura bien lieu aux environs du 20. Le général irait habiter les caves Pommery où tout est prêt depuis longtemps pour le recevoir. Il emmènerait trois secrétaires, les autres restants à la Division. On parle beau­coup en ville d’une proclamation du général Joffre qui serait lue aux troupes aujourd’hui à trois heures. On croit pouvoir en donner même les termes. Melle F… « fortifie » la classe de M L… par des rangées de caisses pleines de linge, par des tables superposées, des tableaux noirs, des meubles, des’ fauteuils et y place un lit. L’ouïe de la cave est fermée par des sacs pleins de cailloux. Au premier étage, je fais vider les armoires à linge dont le contenu est descendu à la cave. On range tous les meubles et le piano dans la cuisine, qui paraît plus protégée. Aujourd’hui il y a encore moins d’animation en ville et on entend une canonnade très intense des nôtres sur le front Est.

Jeudi 23. — Pas de nouvelles sensationnelles, sinon l’annonce par S… et G… d’une proclamation très courte du général Joffre aux troupes. Est-ce enfin le déclenchement? Dans le ciel, vers quatre heures, nombreux aéros boches et français, nombreux combats que je suis avec T… du plateau de Bezannes. De quatre heures à cinq heures et demie, violent bombardement de la ville. Nous voyons distinctement tomber les bombes et s’élever la fumée noire, notamment au centre et aux environs de la cathédrale et de l’hôtel de ville.

Samedi 25. —■ On vient de faire évacuer le cantonnement des brancardiers divisionnaires, logés à. l’école de garçons voi­sine. A six heures, G… nous annonce que le préfet a téléphoné à la Division que nous avions aujourd’hui avancé de trois kilo­mètres ù Auberive; des officiers disaient entre eux que les Anglais avaient avancé dans le Nord de trois kilomètres sur un front de dix. Attendons confirmation de ces bonnes nouvelles. A neuf heures vingt, ce spir, premier coup très violent d’un de nos gros canons placés à Saint-Brice. La lueur de l’explosion a illuminé l’horizon et le coup a fait trembler notre maison tout entière, si bien que nous croyions à l’explosion d’une bombe allemande, mais de quart d’heure en quart d’heure de nouveaux coups semblables nous ont rassurés. Il paraît que c’était « la grosse Julie » qui tirait.     .

Dimanche 26. — Toute la nuit, de demi-heure en demi-heure, TOMB XL. — 1917.  56

« Julie » a continué de tirer. Ce matin, au « Communiqué, » de bonnes nouvelles, et ce soir à deux heures G… est venu nous annoncer que l’avance de nos troupes est officielle. On a gagné trois kilomètres en profondeur, fait 10 000 prisonniers. Bravo! Nous nous empressons de répandre cette nouvelle partout autour de nous. Officiers, sous-officiers et soldats, eux, se chargent de la faire vite connaître en ville où toutes les figures sont radieuses et la gaîté générale, car on espère encore en une prompte délivrance! Le « Communiqué » de trois heures annonce 12000 prisonniers et confirme l’avance en Artois. On se réunit entre amis, pour sabler le champagne.

Lundi 27. — Tout le monde attend toujours l’offensive en face de Reims. Du plateau de Bezannes, excellent lieu d’obser­vation, on entend tonner formidablement le canon vers Berry-au-Bac et sur la ligne de l’Aisne. Et, dominant ce bruit terrible, de quart d’heure en quart d’heure, se fait toujours entendre la grosse voix de « Julie. »                   ]

Mardi 28. —Encore rien de nouveau sinon que le « Commu­niqué » de sept heures nous annonce 75 canons pris en Cham­pagne, au lieu de 30. Ce soir, pas de journaux de Paris.] Le « Communiqué » de quatre heures est plus que maigre. Chacun recommence à s’énerver.

Octave Eorsant.

II. JOURNAL DE L’INSPECTEUR PRIMAIRE (FIN)

1916. 31 janvier. — J’ai accompli un des plus pénibles devoirs de ma fonction. Au son du canon, nous avons assisté aux obsèques de Mme Communal, jeune institutrice, morte prématurément d’une affection qui la minait depuis plusieurs mois. A huit heures du matin, tout le personnel se réunissait à la maison mortuaire, au faubourg de Laon. Le temps était magnifique, un vrai temps pour « taubes » et « fokkers. » Par les rues Anquetil, Saint-Thierry, Mont-d’Arène, le convoi arrive rue des Trois-Fontaines, à la chapelle d’une école privée devenue la toute simple église du quartier, l’église Saint-Thomas étant inutilisable. Le prêtre, un vieux curé de campagne, commence à dire la messe. Pendant tout l’office nous entendions de forts coups de canon et les éclatemens de bombes répondent aux litanies. Ce bruit des instrumens de mort ponctuant cette cérémonie funèbre dont ils troublent le calme religieux, est terriblement impressionnant ! La petite église est bondée d’assistans, aux premiers rangs desquels le personnel rémois venu des points les plus éloignés de la ville, sans nul souci du danger, pour apporter la dernière expression de sa sympathie attristée à une collègue qu’il estimait tout particulièrement.

Maintenant, nous voilà en route vers le cimetière du Nord, tant de fois bombardé et criblé d’obus ; le conservateur y a été tué récemment devant sa porte et on ne compte plus le nombre de victimes faites par l’ennemi, sur la place de la République toute voisine. La sépulture de la famille est tout au fond du cimetière. Le cortège avance par de tortueuses et interminables allées, passant au milieu des tombes brisées ou trouées d’obus, près des sépultures éventrées et des arbres coupés. Enfin on arrive. En quelques mots je rappelle la vie toute de dévouement de la défunte, ses mérites professionnels, puis un dernier adieu, et la foule s’écoule…

Vendredi 3 mars. — Dès huit heures un quart, ce matin, on arrive en hâte m’informer qu’un obus est tombé cette nuit dans une classe, de l’école de la place Bétheny où il a tout démoli. « Que faire ? demande la directrice. — Fermer immédiatement. » Je me rends de suite à l’école Bétheny. Le trou fait dans la façade est énorme et les éclats de l’obus permettent de déterminer que c’était un 150. La classe est naturellement couverte de plâtras, les portes tordues, les murs et le plafond criblés de trous. — Cette classe n’était ouverte que depuis un mois. Quelle chance que l’événement n’ait pas eu lieu pendant les heures de cours ! Je vais mettre le maire au courant de la situation. Je voulais fermer pendant un mois les écoles les moins protégées, notamment celle de la place Bétheny, et des rues du Ruisselet et Anquetil, mais le maire insiste pour le maintien des cours. Toutefois l’école Bétheny sera transférée dans les caves Mumm, où était autrefois l’école « Joffre, » qui ainsi renaîtra.

Lundi 27. — A neuf heures, j’allais partir pour procéder à la réinstallation de l’école « Joffre, » dans les caves Mumm, lorsque j’entendis très distinctement un premier sifflement suivi d’un éclatement tout proche, puis plusieurs autres siffle-mens suivis ou non d’éclatemens ; il n’y avait pas de doute, on bombardait et « cela ne tombait pas loin. » Je donne ordre, dans les trois écoles du groupe, de prendre immédiatement les mesures habituelles, et charge une institutrice de suivre de la cour les phases du bombardement qui continue jusqu’à dix heures et demie. L’ « arrosage » a été sérieux et les bombes rapprochées. Mais les enfans, eux, ne « s’en faisaient pas. » On leur racontait des histoires drôles qui les faisaient rire à gorge déployée. Ils en ont tant entendu déjà ! Les classes reprirent dans l’après-midi comme d’ordinaire, quelques « petits » seulement manquaient à l’appel. En ville, le bombardement a été, parait-il, très violent ; dans les quartiers Saint-Nicaise et Dieu-Lumière ce fut effroyable ; les ruines sont nombreuses dans toutes les rues avoisinant la place Saint-Nicaise où les maisons basses sont peu solides. Une grosse bombe est tombée encore au 264 de la rue de Vesles. A Saint-Nicaise l’école « Dubail » a reçu son quatrième obus : deux celliers ont été enfoncés et toutes les vitres de la classe sont tombées autour des enfans et des maîtresses qui à ce moment les faisaient prudemment descendre à la cave aidées des soldats du cantonnement. Toutefois, aucun accident. Ce sont, comme précédemment les deux premiers celliers du haut qui ont reçu le choc ; les éclats se sont arrêtés sur la voûte du troisième dans lequel étaient les enfans. Tous ont pu rentrer chez eux sans dommage.

Mercredi 29. — Visite de la cathédrale par les généraux Joffre et Cadorna. — Des gendarmes assurent le service d’ordre sur le passage du cortège, arrêtant depuis midi toutes les voitures et autos qui s’amassent derrière les barrages. A deux heures et demie enfin apparaît une file d’autos dont une portant un drapeau tricolore : c’est celle où sont les deux généraux.

Lundi 10 avril. — Je suis retourné à l’école « Dubail, » qui vient de se rouvrir. On n’a pas encore remplacé les vitres brisées et les fenêtres ont été fermées tant bien que mal par des toiles qui produisent dans la classe une telle obscurité qu’il faut allumer les lampes toute la journée. Les enfans ne paraissent pas plus émus que d’ordinaire, bien que leur quartier ait été très atteint. Le calme de ces bambins, au milieu de la « tempête » presque quotidienne, fit, ces jours-ci, l’étonnement de M. Galli, député de Paris, venu, au lendemain d’un violent bombardement, visiter l’école en compagnie du maire.

Vendredi 5 mai. — Nous avons eu aujourd’hui la visite de M. Bonnaric, inspecteur général. Sa visite a duré jusqu’au samedi soir 6 mai ; il est reparti, après avoir vu fonctionner toutes les écoles et félicité le personnel, emportant, m’a-t-il dit, « une excellente impression de son passage dans nos classes ; il en conservera un souvenir inoubliable. » Il va rédiger de cette inspection peu banale un rapport très détaillé qu’il remettra lui-même au ministre…

Samedi 20. — Décidément les écoles de la rue des Romains (à cinquante mètres d’une batterie) et de la rue du Champ-de-Mars (Cave Mumm) sont beaucoup trop exposées : on bombarde tous les jours ces quartiers. Je vais fermer les classes pendant quelques jours.

Lundi 22. — L’inspecteur d’académie, mobilisé, a tenu avenir cependant visiter nos écoles. Il est arrivé ce matin à neuf heures et demie, et nous les avons toutes vues successivement. J’ai aussi visité avec lui les « Soupes populaires » du quatrième canton, que dirige une de nos institutrices.

Samedi 27. — A deux heures et demie, le maire, M. Langlet, vient m’informer que le sous-préfet est allé le trouver ce matin et qu’il a été convenu que, sur l’ordre du préfet, je serais chargé de l’évacuation volontaire des enfans ; la sous-préfecture délivrera les bons de réquisition de transport. Nous nous entretenons des dispositions à prendre. Le soir, j’écris à l’ « Accueil français » et à l’ « Œuvre des colonies de Vacances. » Hier, des shrapnells sont tombés sur l’école des filles du Ruisselet. Pas d’accident, heureusement.

Mardi 6 juin. — C’est aujourd’hui le début de l’évacuation volontaire des enfans. Un premier convoi de cinquante part sous la direction de trois institutrices qui les emmènent à Paris où ils seront confiés à la « Ligue fraternelle des enfans de France. » Je les accompagne aussi. A notre arrivée à Paris, nous sommes chaleureusement accueillis par le Comité de la Société. Ce fut tout un événement. Les représentans de la presse : Matin, Temps, etc., étaient là, ce qui ne laissa pas de nous surprendre ; un photographe avait été envoyé par le Pays de France. Il y avait même un opérateur cinématographique de la maison Gaumont. Nos petits Rémois en étaient tout interloqués. On fit l’appel, personne ne manquait, les enfans montèrent dans les auto-cars de la préfecture de police et furent conduits à la cantine de la rue de l’Abbaye.

Mercredi 7. — Je suis venu attendre à la gare de l’Est le deuxième convoi, comptant trente-deux enfans, dont se charge « l’Œuvre des colonies de vacances, » qui les placera en Suisse.

Vendredi 7 juillet. — L’examen pour le certificat d’études primaires a lieu comme de coutume. 125 candidats sont inscrits et 123 présens. Quelle session ! Il n’y en avait que 35 l’an dernier. Décidément, nos écoles prospèrent.

Samedi 8. — L’examen oral du certificat occupe toute cette journée. Tous les admissibles ont été admis et, en proclamant ces résultats, je qualifie cette promotion de « Promotion de la Victoire, » puisqu’elle a lieu au moment de nos succès sur la Somme.

Mercredi 25 octobre. — Encore un « beau bombardement. » L’arrosage a été général et tel que nous n’en avions pas eu depuis de longs jours, c’est-à-dire depuis près d’un an. Le matin, le communiqué annonçant la reprise de Douaumont avait mis tout le monde en joie ; vers deux heures un quart, se produisent plusieurs sifflemens suivis des éclatemens habituels, tout près du faubourg de Paris. Et cela continue, continue jusqu’à cinq heures. Par prudence, en bas, à l’école, j’avais fait masser les enfans de la Maternelle dans la salle spéciale. A trois heures, je descends voir ce qui se passe et envoie les deux classes primaires s’abriter avec les petits. Ils font beaucoup de bruit, étant très nombreux. Et comme on n’entendrait même pas les éclatemens, une maîtresse se tient dans le préau pour se rendre compte de la direction du tir. Il y a toujours là près de cent soixante élèves : c’est un effectif ! Si jamais un obus tombait sur ces écoles !… Au bout d’une demi-heure, je remonte chez moi. Dans la classe au-dessous, les grandes élèves du cours complémentaire, auxquelles on lit une comédie de Molière, rient à gorge déployée. C’est une façon de ne pas s’apercevoir du danger. Le bombardement continue. Les obus tombent toutes les dix ou douze secondes, à droite, à gauche ou en face de l’école, mais toujours à peu de distance. Je donne des instructions pour qu’on ne renvoie pas les enfans sn, ils, d’ici quelque temps encore ; mais déjà beaucoup de parens sont venus en chercher, malgré le grand danger qu’on court à circuler en ce moment. Et les sifflemens et éclatemens continuent toujours ! Quatre heures un quart, quatre heures et demie, enfin cinq heures moins le quart : il ne reste presque plus d’élèves, et le bombardement parait localisé à Fléchambault. On renvoie les derniers enfans. Au cours complémentaire, les élèves habitant loin, je conseille de ne les laisser partir que lorsque le calme complet sera revenu. Je prie Mlle Philippe de garder les dernières jusqu’à ce qu’on vienne les prendre. A six heures le bombardement continue, toujours dans la même direction.

Il parait que des obus sont encore tombés par toute la ville. Décidément les morts et les 3 500 prisonniers allemands de Douaumont sont bien vengés par leurs camarades de banditisme. Qui sait combien de victimes aura faites ce bombardement de « représailles ? »

Samedi 4 novembre. — Il fallait s’y attendre : nous avons subi aujourd’hui les « représailles » de la prise de Vaux. Ce matin, quelques obus tombèrent, entre dix et onze heures. Cet après-midi, le bombardement fut plus violent, de deux heures et demie à quatre heures quarante-cinq, d’abord sur Saint-Nicaise et le Centre, puis sur toute la ville, y compris le faubourg de Paris, où il fut très vif pendant un quart d’heure, juste au moment où on allait renvoyer les enfans des écoles.

1917. Jeudi 25 janvier. — Après bien des péripéties et de nombreux coups de téléphone, le Directeur de l’enseignement est arrivé à onze heures et demie. En présence de M. Perron, inspecteur d’académie, du maire, du sous-préfet, de diverses notabilités et de tout Je personnel enseignant de Reims, il a remis la croix de la Légion d’honneur à Mlle Fouriaux, la doyenne de mes institutrices. Ce fut une grande fête à son école de la rue du Mont-d’Arène. Le Directeur loua tout le personnel et plus spécialement la nouvelle légionnaire. Puis, dans les formes d’usage, il lui remit la décoration et lui donna l’accolade. Cette causerie, intentionnellement familière, toucha profondément tous les assistans. Le maire, puis Mlle Fouriaux répondirent en quelques mots, et la cérémonie se termina par la visite de l’école et de la « Soupe populaire » qui est voisine. L’après-midi, M. le Directeur visita la plupart des écoles ouvertes à Reims.

Jeudi 8 février. — Il fait depuis plus de quinze jours et sans interruption un froid terrible ; comme les réserves de charbon s’épuisent, le maire me demande de réunir plusieurs classes de la même école, pour réduire la consommation de combustible ; ce sera fait. Le service en souffrira un peu, mais le nombre des élèves est actuellement restreint. Dimanche 18 mars. — Cela va bien, cela va très bien. Bapaume et Péronne sont enfin délivrées, la joie est générale à Reims.

Mardi 20. — Les nouvelles sont chaque jour meilleures. Nesle, Guiscard, Tergnier sont repris et Soissons très dégagé ; attendons le tour de Reims. J’ai reçu aujourd’hui la visite du directeur des postes, qui m’a demandé quelques salles de classes pour y installer le bureau central des postes, très exposé au carrefour du Pont-de-Muire où les bombes tombent sans cesse. Entendu : les postiers s’installeront dans deux classes de l’école des filles, au-dessous de chez moi.

Jeudi 22. — A quatre heures, ce soir, la canonnade a recommencé très violente du côté de Brimont et de la Neuvillette. Ce sont les nôtres qui tapent à « canon que veux-tu. » Est-ce le début de la délivrance de Reims ? On nous annonce, de source prétendue sûre, que les Roches incendient Nogent et Berru, ce qui serait, dit-on, le signal de leur départ. Des aviateurs prétendent même qu’ils les ont vus emmenant leurs grosses pièces. Ce serait vraiment trop beau. Non, ce n’est pas encore la délivrance. Je crois cependant que nous en approchons, à en juger par l’arrivée de nombreux canons ramenés de Soissons.

Samedi 24. — A midi, on vient m’informer que les écoles de Fléchambault ont été bombardées : deux obus seraient tombés, l’un en avant, l’autre en arrière de l’immeuble. Je m’y rends à une heure et demie. C’est exact. Il est même tombé six ou sept obus, au lieu de deux, tant dans le jardin qu’autour des écoles. Trois agens de police ont été blessés, mais aucun enfant n’a été touché. Je ferme provisoirement ces écoles.

Dimanche 25. — Les Boches nous ont encore furieusement bombardés ce soir, à partir de quatre heures et demie ; ils ont surtout tapé sur le Pont-de-Muire d’où la poste a déménagé, heureusement, vendredi dernier.

Depuis huit jours, et chaque jour, l’ennemi s’acharne spécialement sur la jonction des routes entrant à Reims. Devant la persistance du bombardement, sans doute précurseur d’une attaque, je demande à M. l’inspecteur d’académie l’autorisation de fermer immédiatement les écoles, même avant les vacances toutes proches (31 courant), en cas d’alerte.

Mercredi 28. — Cinq à six cents obus de dix heures à midi, dont la plus grande partie est tombée sur le faubourg de Paris. Vers deux heures après-midi, je me rends à l’école de la rue du Ruisselet, pour la prise, d’un film cinématographique par un officier de l’état-major de la … armée. L’ennemi « tape » partout, en ce moment, dans le quartier. L’opérateur prend quand même, et malgré le temps un peu voilé, les films suivans : 1° les jeux scolaires malgré les obus ; 2° une prise de masques, à l’annonce de l’alerte « aux gaz ; » 3° ascension rapide des enfans masqués au premier étage ; 4° évacuation en cave, sous la menace du bombardement ; 5° une visite à l’école du Ruisselet ; 6° enfans au jardin scolaire ; 7° institutrices accompagnant, après un violent bombardement, des enfans que leurs parens ne sont pas venus chercher à l’école ; 8° enfans traversant un quartier bombardé pour se rendre en classe.

Il avait pris le matin les enfans rentrant dans une école de caves (école « Joffre »).

Vendredi 30. — Je suis autorisé à fermer les écoles quand je le jugerai nécessaire A deux heures et demie, je vais à la Place conférer avec le colonel-major de la garnison. Puis j’envoie à chaque directeur et directrice une circulaire rédigée en vue d’éviter toute panique : « Veuillez prendre note que les vacances commencent, pour votre école, ce soir, à quatre heures et demie. » C’est la veille seulement du jour officiel de l’ouverture des vacances de Pâques. Cette mesure me parait aussi urgente qu’indispensable…

Ainsi furent fermées, à la veille des derniers et terribles bombardemens. les écoles ouvertes à Reims depuis près de trente mois ! Il était temps ! Quelques heures de plus, et nous aurions eu sans doute des accidens terribles à déplorer. Quand rouvriront-elles maintenant ?

Délivré enfin de cette longue et terrible angoisse, ce n’est pas sans une satisfaction, facile à comprendre, que je fais le compte des résultats obtenus : il n’est plus possible de douter que les écoles dans les caves ont rendu un réel service aux parens, de bien plus grands services aux enfans, et cela sans que le moindre accident soit venu diminuer le bonheur que nous avons éprouvé à faire le bien.

LA VIE DANS LES ÉCOLES

Chaque école souterraine a été placée sous le patronage nominal d’une de nos gloires militaires : n’était-ce pas, en un certain sens, une « école de guerre ? » Les autres écoles ont conservé leurs anciens noms. Il y eut donc à Reims pendant la guerre : 1° l’école Maunoury, dans les caves Pommery, à 1 200 mètres des lignes allemandes ; 2° l’école Joffre, dans les caves Mumm, à 2 500 mètres des lignes allemandes ; 3° l’école Albert-Ier, dans les caves Krug, à 2 500 mètres des lignes ennemies ; 4° l’école Dubail, dans les caves Champion, a 1 800 mètres de l’ennemi ; 5° le groupe du Faubourg de Paris (écoles de garçons, de filles et maternelle), dans les locaux ordinaires ; 6° le groupe du Faubourg de Fléchambault (écoles de garçons et de filles) ; 7° le groupe du Faubourg de Clairmarais (écoles de garçons et de filles) ; 8° l’école mixte de la rue Libergier qui, ouverte d’abord avec deux classes, dans les sous-sols de l’Ecole professionnelle, en compta bientôt trois, et fut transférée, par la suite, dans les locaux ordinaires de l’école primaire d’en face ; 9° le groupe de la rue Anquetil (écoles de garçons, de filles et maternelle) ; ces écoles ouvertes, le 8 novembre 1915, dans les locaux scolaires, avec cinq classes, en comptaient six au moment de la fermeture ; 10° l’école mixte de la place Bétheny : ouverte, le 29 novembre 1915, dans les locaux du groupe scolaire, à 1 200 mètres des lignes ennemies, elle groupa bientôt deux cents élèves répartis en cinq classes ; mais lorsqu’elle eut été bombardée, le jeudi soir 2 mars 1916, je la transférai dans les caves Mumm voisines : ce fut la renaissance de l’école Joffre ; cette école de la place Bétheny fut, parmi celles qui ont été ouvertes dans les bâtimens ordinaires, l’une des plus proches de l’ennemi ; 11° l’école maternelle de la rue des Romains, qui ouverte dans les locaux ordinaires, le 25 février 1916, fut, à la suite de l’installation dans son voisinage (à 150 mètres) d’une batterie d’artillerie lourde qui pouvait l’exposer au bombardement ennemi, transférée un peu plus loin, rue du Mont-d’Arène ; 12° l’école mixte de la rue du Ruisselet. Ouverte le 28 février 1916, avec trois classes, dans les locaux ordinaires de l’école de filles, elle était située dans le même quartier que l’école Dubail dont elle reçut les plus grands élèves, l’effectif de celle-ci étant devenu trop considérable.

Ainsi qu’on le voit, ces divers établissemens étaient tous proches des lignes ennemies ; plusieurs même (écoles des caves Pommery, Champion et Mumm), furent ouverts dans des quartiers si exposés que, jusqu’à novembre 1915, — c’est-à-dire, un an environ après l’ouverture de la première école, — l’administration des Postes refusa d’y envoyer ses sous-agens pour la distribution des correspondances.

* * *
Ce qui caractérisait surtout la plupart des écoles de fortune ouvertes dans les caves et sous-sols, c’était leur installation. Etablies dans des caves à Champagne, c’est-à-dire dans de vastes couloirs souterrains creusés dans la craie et dont les ramifications ont parfois plusieurs kilomètres de longueur, la sécurité y était presque absolue et elles satisfaisaient aux conditions indispensables de l’hygiène : cube d’air réglementaire, aération suffisante par des « essores » (trous percés de distance en distance dans la voûte et communiquant avec l’extérieur), température toujours égale et suffisamment élevée (14°). Partout, le mobilier et le matériel d’enseignement furent fournis par l’école publique la plus voisine ; de fortes lampes à pétrole (car, depuis deux ans, on manque à Reims d’électricité et même de gaz) accrochées aux voûtes par les soins des services municipaux, donnèrent l’éclairage nécessaire. Evidemment, ce n’était point parfait, mais c’était cependant suffisant pour que les enfans pussent travailler en sécurité. Si, en visitant ces asiles, en plein jour, on était d’abord frappé par la faible lumière qui y régnait, l’œil s’y habituait vite ; on avait tout bonnement l’impression d’assister à un « cours du soir » dans une école de village.

Veut-on quelques précisions ? Voici d’abord l’école « Joffre, » ouverte dans les caves de la maison allemande Mumm, aujourd’hui sous séquestre. Elle est protégée par trois plates-formes de ciment armé et par une épaisse voûte de béton et de terre. Du vaste couloir de 9 à 10 mètres de large sur 40 de long où elle est installée, elle n’occupe qu’une longueur de 20 mètres et est fermée par une double rangée de tonneaux placés verticalement les uns au-dessus des autres. Les trois classes sont, elles-mêmes, séparées par des cloisons de caisses à champagne superposées, et, pour éviter l’humidité et augmenter la lumière, les murs ont été tapissés de paillassons recouverts de papier clair. Tous ces détails ne laissent pas un instant oublier au visiteur qu’il est dans la ville du Champagne. Pour égayer ces catacombes, chaque maîtresse a décoré sa classe de son mieux, avec les faibles ressources qu’offre une ville à moitié détruite. Sur le pupitre, des fleurs ou des plantes vertes, selon la saison ; aux murs, de belles gravures représentant des scènes militaires, avec un faisceau de drapeaux des Alliés ; et, bien en face des élèves, les portraits de nos grands chefs militaires, surmontés du drapeau national largement déployé. Si vous jetez un coup d’œil dans le tunnel contigu, vous voyez une vaste chapelle, longue de 50 mètres environ, dont l’autel est au fond et où des rangées de caisses à Champagne, placées debout, servent de sièges aux fidèles. Le dimanche on y dit la messe pour les soldats et les civils du quartier : le cardinal Luçon vient parfois y officier.

Au-dessus, la plus grande partie du cellier est occupée par un cantonnement, et l’autre sert de salle de récréation aux élèves. Pouvait-on trouver un meilleur endroit que cette maison allemande, pour y réaliser, en face de l’ennemi, par le rapprochement des services, l’ « union sacrée, » sous l’égide de l’armée ?

Installée à peu près de même, l’école « Maunoury » occupait, jusqu’en août 1916, à la maison Pommery, trois vastes « tunnels » sis à 4 mètres sous terre : un pour la classe proprement dite, un pour les jeux, le dernier pour les exercices gymnastiques. La maîtresse elle-même habita toujours les caves où logeaient d’ailleurs tous ses élèves et leurs familles, car la grande proximité des lignes ne permettait pas de recevoir des enfans du dehors. Elle s’était aménagé un « appartement » dans un petit couloir non loin de son école et vécut là deux longues années, ne sortant que rarement : dure épreuve dont sa santé out beaucoup à souffrir.

Ce n’était pas précisément une « école de caves » que l’école « Dubail, » puisqu’elle était simplement installée en sous-sol, à l’extrémité d’un bas cellier protégé par trois plates-formes de ciment armé et par l’exhaussement du terrain qui l’entoure. Elle prenait un jour d’ailleurs insuffisant par huit petits soupiraux de 50 centimètres de côté et communiquait directement avec trois caves superposées dont la plus basse n’était pas à moins de 12 mètres de profondeur. Elle se composait d’une grande salle d’environ 60 mètres de long sur 20 de large, sise à 3 m. 50 au-dessous du niveau du sol, et séparée par une bâche notre du cantonnement voisin. Les quatre classes qui y étaient installées occupaient chacune un angle, sans que, grâce à une excellente discipline, les maîtresses fussent une gêne l’une pour l’autre.

A la rue Libergier, l’école a été, pendant un an, installée également en sous-sol, dans les salles faiblement éclairées du réfectoire de l’Ecole professionnelle. Les enfans y écrivaient sur de longues tables horizontales de bois ou de marbre, la plupart scellées au carrelage, ce qui, avec l’exiguïté de l’une des salles, ne laissait pas de présenter de réels inconvéniens. Ils étaient suffisamment abrités du moins contre les obus venant de Nogent et de Berru, d’où l’ennemi tire le plus souvent.

Quand on avait descendu les vingt marches de l’escalier obscur conduisant au sous-sol de l’école de garçons de Fléchambault, on arrivait dans une petite pièce d’environ 16 à 18 piètres cubes, basse de voûte et si mal éclairée par un étroit soupirail que les enfans, du fond de cette salle exiguë, y voyaient à peine pour écrire. Dans l’angle de droite, un lit de fer replié servait le jour de pupitre, le soir de couchette à l’instituteur. Comme à l’école de filles voisine, où la disposition était semblable, ce local était si insuffisant pour recevoir simultanément tous les enfans du quartier que je dus y organiser des classes de demi-temps, recevant un groupe d’enfans le matin, un autre le soir. C’était bien une de nos installations les plus défectueuses, à laquelle je ne m’étais arrêté que parce que le canton était encore fréquemment bombardé et que ces écoles elles-mêmes avaient été touchées : ce qui importait avant tout, c’était de protéger les enfans. Mais, dès que le calme fut à peu près revenu dans le quartier, — car le calme à Reims n’est jamais que relatif, — je demandai et obtins l’autorisation de transférer ces classes dans les salles du rez-de-chaussée.

L’organisation des autres écoles, presque toutes établies dans leurs propres bâtimens, ne présenta rien de particulier, sinon que certaines, comme la maternelle Anquetil et les écoles mixtes de la rue du Ruisselet et de la place Bétheny, furent installées dans les seules salles utilisables de locaux plus ou moins atteints par le bombardement et parfois à moitié démolis. La vie mouvementée de ces essaims d’enfans tout près de ruines accumulées, sous la constante menace des canons allemands, ne laissait pas d’être fort impressionnante pour le visiteur ; quant aux enfans, eux, cette situation ne les émouvait pas le moins du monde : il y avait longtemps qu’ils n’y pensaient plus, pas plus qu’ils ne pensaient au danger qu’on court à circuler dans les rues de Reims, où ils jouaient sitôt la classe terminée.

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Ces écoles répondaient à ce point au désir des familles qu’il fallut y recevoir, non seulement les enfans des réfugiés dans les caves, — pour lesquels elles avaient tout d’abord été créées, — mais encore des élèves du dehors venant même parfois d’assez loin, sans souci du danger. Si bien que l’habitude du péril chez tous et, il faut le dire aussi, une diminution toute relative de l’activité de l’artillerie ennemie, me déterminèrent, à la fin de l’année scolaire 1915, à ouvrir de nouvelles écoles dans les locaux ordinaires qui pouvaient encore être utilisés.

Aussi, l’effectif, qui était le 15 mars 1915 de 622 enfans instruits dans six écoles (dont deux seulement dans les locaux ordinaires) par 12 institutrices et 3 instituteurs, s’élevait, le 19 juillet de la même année, à 1080 élèves, groupés dans 10 écoles comptant 22 classes où enseignaient 16 institutrices et 4 instituteurs.

En mars 1916, 1625 enfans (il y avait même eu, en février, jusqu’à 1 794 inscriptions, chiffre le plus élevé qui ait été atteint pendant la guerre) fréquentaient les 16 écoles ouvertes, comprenant 36 classes confiées à 29 institutrices et 7 instituteurs.

Le 30 juin de la même année, malgré la fermeture temporaire de l’école « Joffre » et le départ de quelques centaines d’évacués volontaires, 1 308 enfans étaient encore inscrits dans les 15 écoles ouvertes, comptant 32 classes avec 5 maîtres et 27 maîtresses.

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Lorsque je décidai d’ouvrir les premières écoles de caves, je fis venir le personnel habitant le quartier intéressé. Après avoir, à chaque maître ou maîtresse pris isolément, exposé mon projet et montré l’intérêt qu’il y aurait à soustraire les enfans aux dangers matériels et moraux de la rue, je demandai à chacun de me dire, en toute liberté — car le danger qu’il pouvait courir était grand — si je pouvais compter sur son concours. J’eus le plaisir de constater, et suis heureux de dire, que chacun accepta d’enthousiasme. Tous et toutes se montrèrent enchantés de pouvoir enfin reprendre leurs fonctions et de collaborer à une œuvre qui leur semblait d’une utilité incontestable. Il fut procédé de même dans la suite et aucune désignation ne fut faite d’office. Bien mieux, il arriva que, pour certaines écoles, les dernières ouvertes notamment, ce furent les maîtres eux-mêmes qui en demandèrent la réouverture. Ainsi donc notre personnel enseignant — composé de maîtres âgés et d’institutrices — n’y demeura que par devoir et sans aucune contrainte : il ne compta jamais que des volontaires.

En juillet 1915, il y avait à Reims : 20 institutrices et 4 instituteurs ; dès novembre suivant, le personnel comptait : 25 institutrices et 7 instituteurs et, en mars 1916 : 29 institutrices et 7 instituteurs.

L’attitude de ces maîtres, les exemples de courage et de sang-froid que certains ont donnés, notamment en traversant deux fois par jour, pour se rendre à leur école, la ville bombardée à des heures très variables, ont été du plus heureux effet, non seulement sur les élèves mais aussi sur la population en majorité besogneuse, qui, ne pouvant — ou ne voulant — quitter la ville, trouva dans cette attitude un réconfort et un encouragement à supporter la terrible existence que lui faisait l’ennemi.

A L’ECOLE JOFFRE

L’existence de l’école « Joffre » première manière, fut courte et, cependant, combien mouvementée I On en jugera par ces extraits du « journal » de Mlle Philippe, la directrice :

18 février 1915. — Ce matin on répare la rue. Pendant la soirée d’hier le bombardement a repris et le mur du cimetière présente aujourd’hui une large plaie béante.

19. — Décidément, le quartier est particulièrement visé. Cinq personnes ont été tuées pendant l’après-midi d’hier, dans cette même rue si maltraitée depuis deux jours. Je frôle, en me rendant en classe, de larges flaques de sang : le mur du cimetière est aussi taché de sang et maculé de fragmens de cervelle humaine !… Je m’attendais un peu à un triste spectacle ; d’avance, j’avais bandé mes nerfs ; cependant, cela dépasse tout ce que j’avais supposé ! Mesdemoiselles Charpentier et Schmidt, mes collaboratrices, arrivent bientôt toutes bouleversées par cette vue. Je leur donne congé pour l’après-midi. Mme Labarre et moi, nous assurerons le service aujourd’hui ; demain tout le monde se reposera…

24. — De midi à une heure, bombardement sur le faubourg de L… ; mesdemoiselles Charpentier et Schmidt qui y habitent ne peuvent venir. J’assure le service avec Mme Labarre.

26. — Je viens d’éprouver une des plus fortes émotions de ma vie. A la sortie des enfans, un avion sur lequel on tire passe au-dessus de la maison. C’est une scène qui se renouvelle assez fréquemment, mais je suis ce soir inquiète, nerveuse. Je m’habille en hâte et je quitte l’école en pressant le pas. J’ai à peine atteint le cimetière qu’un sifflement lugubre retentit, suivi du « boum ! -crac ! » que nous connaissons si bien. Avant d’atteindre l’autre extrémité du cimetière, nouvel obus. Cette fois, je ne me retourne même pas, je traverse en courant la place du Boulingrin et j’arrive, tremblante, chez mon boulanger, rue de Mars. Chemin faisant, je vois des employés de la maison Mauroy rire, plaisanter dans la rue, s’amuser de l’allure d’un jeune cheval qu’ils font trotter, comme si la mort ne planait pas là, tout près… Je m’arrête quelques minutes. On n’entend plus rien. Je reprends ma course. Mais je n’ai pas atteint l’hôtel de ville qu’une nouvelle bombe siffle, puis une autre, longuement, juste au-dessus de ma tête. Je crois que tout est fini pour moi I Eclatement formidable !… Un morceau de l’obus tombe si près de moi, que je me crois touchée. Je me précipite à l’hôtel de ville où je reprends mes sens et je me fais reconduire en voiture… Je suis exténuée… (Mlle Philippe habitait le faubourg de Paris, à quarante-cinq minutes de marche de l’école.)

2 mars. — Bombardement terrible pendant la nuit. Ce matin, le centre de la ville est en feu. Pas de classe, il n’y a presque pas d’élèves. Je prends la résolution d’habiter les caves, à côté de mon école.

3. — A onze heures et demie, je déjeunais dans un cellier du premier étage, comme d’ordinaire, quand j’entends un éclatement formidable ! Je descends au cellier au-dessous où un petit soldat, entouré d’employés de la maison et de plusieurs de ses camarades du cantonnement, astique ses basanes le plus tranquillement du monde. J’apprends là qu’un obus vient de tomber sur la maison même, près de la loge du concierge. Il est sage de rester ici. Nouvel éclatement, suivi de gémissemens, de cris déchirans : « Maman ! » « Maman ! » Il y a des blessés, hélas ! Où ? Ce n’est pas dans notre cellier. Nous nous précipitons vers la cave où est l’école, mais la clef a été emportée et. pendant quelques minutes — si longues ! — nous attendons, angoissés, cette clef qu’on ne retrouve pas. — Et toujours ces cris, lamentables : « Maman ! maman !… » Nous sommes entassés sur les marches. Par la porte du cellier, j’aperçois deux soldats transportant une fillette blessée… Voici enfin la clef. Soldats et employés se précipitent dans nos classes, tandis que les obus pleuvent. Un homme arrive bientôt, la tête et les mains bandées. C’est un des blessés. Le malheureux, que l’explosion a rendu momentanément sourd, cherche partout, son fils aîné… qu’il ne reverra plus ! Il y a deux morts, deux beaux jeunes gens de dix-neuf ans, intelligens et braves, se riant du danger. L’obus est tombé dans la chambre des chaudières de la maison, crevant un réservoir, et on a dû ramasser dans l’eau les cadavres si mutilés qu’on ne permettra pas aux parens de les voir… Deux familles sont cruellement atteintes. Dans l’une, le fils tué, le père, la mère et la fillette, une de mes élèves, blessés tous les trois. Dans l’autre, un fils tué, le père blessé. Les larmes coulent, les visages sont consternés. Je suis dans la plus douloureuse anxiété en songeant à quelques-uns de mes élèves qui habitent le quartier Bétheny et n’ont peut-être pas pu rejoindre leur demeure pendant l’accalmie. Enfin le calme renaît et je pars en voiture. Décidément, je m’installerai ici, demain.

4. — Beaucoup moins d’élèves. Ceux du dehors ne sont pas venus, quoique aucun d’eux, heureusement, n’ait été touché, et, d’autre part, les employés sont atterrés ; les familles qui habitent la maison hésitent même à faire traverser la cour à leurs enfans. L’accident d’hier a effrayé tout le monde… Les sorties se font bien, mais le domestique qui vient me dresser un lit dans ma propre classe a failli être tué en traversant la cour. Il apporte deux énormes éclats, débris d’un obus tombé près du réverbère, sans blesser personne d’ailleurs. Nuit blanche. Je perçois mille bruits, et depuis quinze jours mes nerfs sont soumis à une dure épreuve.

5. — Avant la classe, service religieux célébré à la chapelle souterraine, contiguë à l’école, pour les jeunes gens tués mercredi et qu’on enterre aujourd’hui. On songe aux Catacombes… Le personnel est, ce matin, au grand complet : mesdemoiselles Charpentier et Schmidt habiteront aussi les caves. Désormais, ma classe est tour à tour cuisine, salle a manger, chambre à coucher… Le soir on dresse, près du mien, deux lits pour mes jeunes collaboratrices.

10. — Nous recevons, par l’intermédiaire d’un brave territorial breton, un colis de chocolat des écoliers de Fouësnant. L’envoi est accompagné d’une fort gentille lettre. — Distribution aux enfans qui sont très touchés ; l’un d’eux se charge de répondre aux petits camarades bretons…

Le 16 mars, un cas de méningite cérébro-spinale s’étant déclaré dans le cellier des réfugiés, je ferme l’école ; le 18, tous les réfugiés étaient évacués.

A L’ECOLE DUBAIL

L’Ecole « Dubail » ne fut pas moins éprouvée. Non seulement plus de 100 obus sont, jusqu’ici, tombés dans son voisinage immédiat, mais trois l’ont fortement atteinte, sans cependant qu’on ait eu à déplorer aucun accident mortel. — Le premier, un 210 la frappa, le 6 mars 1915, un samedi, à huit heures cinquante-cinq du matin, alors que les enfans et leurs maîtres étaient réunis dans le cellier supérieur, prêts à descendre en classe. — Voici en quels termes le directeur de l’école, M. Brodier, rend compte, dans son « journal, » de cet événement : « Une détonation formidable retentit, une secousse violente ébranla tout le bâtiment et une fumée noire, épaisse, mêlée de poussière blanche, se répandit dans le cellier : un 210 venait de tomber sur le toit à 20 mètres de nous et, perçant deux plates-formes, avait projeté des balles et des éclats jusque près des enfans. Cris affolés des plus grands et de leurs parents qui, pour partir, attendaient la fin de la rafale ; pleurs et sanglots des petits. Les maîtresses me regardent, effrayées mais calmes cependant. Très impressionné moi-même, mais me raidissant, j’affirme : « C’est tout : il n’y en a jamais deux de suite au même endroit. N’ayez plus peur, mes enfans. Que tout le monde descende dans la cave, les petits d’abord. Nous avons le temps. » Et Mme Camus part avec les plus jeunes, aidée de la femme de charge, Mme Boudinot, et de mamans portant les tout petits. Mmes Jonet et Mauroy suivent aussitôt ; je ferme la marche avec les grands et quelques parens. Cet exode s’est effectué en trois minutes et sans bousculade. Dans la cave, où on se sait en pleine sécurité, le calme revient vile ; les dames réconfortent les petits, sèchent leurs larmes ; on leur donne un peu de chocolat et bientôt les langues vont leur train. A chaque détonation, les plus jeunes lèvent le doigt en disant : « Boum ! » Ça les amuse maintenant. Tout est fini. Mais nous l’avons échappé belle ! Qu’importe, puisqu’il n’y a pas eu d’accident. Le bombardement a continué encore une demi-heure, mais l’école n’a pas reçu d’autre obus. »

Le 27 mars dernier, un autre obus l’atteignit.

Enfin, le bombardement du 25 octobre 1916 lui valut son troisième obus qui défonça le mur de façade au niveau du sol et pénétra dans la partie du cellier occupée par des soldats et séparée de l’école par une simple bâche ; c’était à 5 ou 6 mètres des classes où nombre d’éclats furent projetés et dont toutes les vitres furent brisées. Comme les enfans avaient été évacués à la cave dès le début du bombardement, on n’eut pas d’accident non plus à déplorer.

Mais les élèves de « Dubail » connurent aussi des heures de joie et des jours d’allégresse : Le 31 juillet 1915, 332e jour du bombardement de Reims, eut lieu sous ses voûtes, a moins de 2 kilomètres de l’ennemi, la distribution solennelle des prix aux élèves de toutes les écoles de la ville. Ce fut une manifestation vraiment impressionnante, à laquelle assistèrent les notabilités militaires et civiles de la ville, et qui laissa dans l’esprit de tous un souvenir inoubliable. Quelques mois plus tard, le 19 décembre 1915, la directrice d’alors, Mme Fiquémont déjà citée à l’ordre du jour pour sa courageuse conduite pendant l’invasion allemande, y organisa une très jolie fête de l’Arbre de Noël.

Sans m’attarder à relater les menus incidents qui marquèrent la vie de chacune des autres écoles, je signalerai seulement qu’à la rue L…, un obus ayant, pendant la classe, explosé dans les greniers, le culot traversa tous les étages et vint tomber dansée couloir du sous-sol où, d’ordinaire, on réunissait les enfans ; rue Anquetil, un obus français lancé sur un avion ennemi vint s’enfoncer, le 6 octobre 1916 à 10 heures et demie, dans le bitume de la cour de récréation, à 3 mètres de la salle de classe alors occupée par 40 enfans. Enfin, pendant le terrible bombardement du 25 octobre 1916, qui dura quatre heures consécutives, un obus de 150 tomba, à 4 heures 45, sur l’école de filles de C…, alors que, depuis deux heures, les élèves attendaient, à la cave, la fin de l’orage.

Ainsi toutes nos écoles étaient à peu près également exposées, car il n’est à Reims aucun lieu offrant une réelle sécurité. C’est assez dire le mérite qu’eurent maîtres et enfans à travailler sérieusement, — car ils travaillaient très sérieusement ainsi qu’on va le voir.

L’examen du certificat d’études eut lieu dans la forme ordinaire, le 10 juillet 1915, à l’école maternelle, rue de Courlancy, dans le quartier le plus éloigné dus lignes allemandes. Quoique la journée fût très belle et partant très favorable aux arrosages de l’artillerie allemande, le calme fut complet. L’école, siège de l’examen, gentiment décorée par les soins des maîtresses, avait, avec tous ces enfans, endimanchés pour la circonstance, comme un air de fête : la commission, composée de quatre instituteurs et quatre institutrices assistés d’un délégué cantonal, fit subir les épreuves aux 38 candidats inscrits. Trente-six dont vingt-deux garçons furent admis. Ce fut la « Promotion du Bombardement. »

Chose étrange, alors que les distributions de prix étaient supprimées à Reims depuis plus de dix ans, on en fit une en 1915. Il est juste d’ajouter qu’elle ne fut pas banale. De diverses parties de la France on nous avait envoyé des livres et des récompenses diverses. Il fallait les distribuer, il fallait aussi encourager, par une petite fête de famille, ces écoliers zélés qui, depuis six à sept mois, affrontaient de réels périls pour continuer leurs études quand même. Et l’idée vint à M. le docteur Langlet d’organiser cette fête dans une de nos écoles de caves et dans une des plus martyrisées par l’ennemi : à l’école « Dubail, » la plus importante et non la moins originale, comme on l’a vu. Située dans un quartier certainement très exposé, elle offrait du moins cet avantage d’être un abri vaste et très sûr en cas d’un bombardement sévissant pendant la réunion.

Celle-ci eut lieu le 31 juillet 1915, 322e jour du bombardement., Le vénérable docteur Langlet présida, assisté de MM. Le lieutenant-colonel Colas, commandant la place de Reims, représentant le général de division, le sous-préfet, deux adjoins au maire et quelques conseillers municipaux, etc. Au pied du rustique escalier descendant à la classe, près de ce petit groupe de notabilités, une quarantaine de parens d’enfans étaient massés ; en face, tous les élèves de l’école « Dubail » (près de 300) et des délégations des neuf autres écoles existant alors à Reims, accompagnés de tout le personnel enseignant., Dans cette salle basse et mal éclairée, quoiqu’il fût dix heures du matin, et qu’assombrissait encore la bâche notre du fond, mal voilée par quelques faisceaux de drapeaux des nations alliées, — cette fête enfantine, à moins de 2 000 mètres de l’ennemi, fut, on le devine, des plus impressionnantes.

En 1916, l’examen du certificat d’études dura deux jours, les 7 et 8 juillet, parce que le nombre des candidats était beaucoup plus considérable que l’année précédente. Au lieu de 48, ils vinrent 125 ; 107 furent admis. Ce fut, comme je l’ai dit, la « Promotion de la Victoire, » à cause de nos éclatans succès de la Somme. J’ajoute que le cours complémentaire de jeunes filles a fait recevoir, au brevet élémentaire quatre aspirantes sur quatre élèves présentées, à l’Ecole normale une aspirante pour une présentée et que cette élève a été classée première pour tout le département de la Marne. Voilà dans quelle mesure nos « petits bombardés » ont été troublés dans leurs études par la barbarie allemande : quelle preuve plus convaincante pourrait-on donner du courage de ces enfans, et de l’utilité de nos « écoles de guerre ? »

* * *
Non moins courageux que leurs collègues de la grande ville, tous les instituteurs non mobilisés et les institutrices de la banlieue restèrent à leurs postes où ils rendirent de signalés services à la population, aux municipalités et à l’armée. Malgré la proximité de la ligne de feu, éloignée seulement de 2 à 6 kilomètres, les écoles de plusieurs villages sont restées ouvertes jusqu’au 31 mars 1917 ; je les ai fermées quelques jours seulement, lorsque les projectiles ennemis tombaient dans le voisinage. Et là comme à Reims, aucun des 200 élèves qui les ont fréquentées chaque année ne fut victime d’accident. Dans d’autres communes où le danger était réellement trop grand pour qu’on ouvrît les classes, l’instituteur ou l’institutrice n’abandonnèrent point cependant les quelques habitans qui y demeuraient encore ; ils secondèrent ou remplacèrent le maire dans l’administration communale. D’autres enfin, non moins esclaves du devoir, sont restés à leurs postes dans la partie encore envahie de la circonscription subissant depuis cette époque la dure loi de l’ennemi.
L’enseignement privé a ouvert ses premières écoles en novembre 1915, un an après l’ouverture des écoles publiques. Il en comptait au 30 mars 1917 trois, recevant 143 élèves. Leur installation, inspirée de celle des écoles publiques, fut, comme elle, imposée par la proximité du front et la destruction de presque tous les immeubles scolaires que l’enseignement privé possédait à Reims. C’était aussi une installation de fortune, imparfaite assurément, mais, comme l’autre, suffisante et non moins originale. La première école a été ouverte dans les caves de la maison Chauvet, rue Coquebert, établissement contigu à celui où était l’école « Joffre. » Les deux autres étaient dans des sous-sols : rue du Barbâtre et rue des Chapelains. En 1916, les deux premières ont présenté à l’examen du certificat d’études primaires, 4 candidats qui ont tous été admis.
Telle a été, jusqu’aux jours de l’évacuation, la vie et telle a été la situation de renseignement primaire dans la première circonscription de Reims, tout entière sous le feu des canons allemands. Les divers résultats qu’il a donnés prouvent l’utilité de l’œuvre et ses bienfaits ; les conditions dans lesquelles elle s’est poursuivie attestent le mérite des maîtres qui y ont collaboré et justifient, n’est-il pas vrai, les témoignages de satisfaction qu’a bien voulu leur donner récemment le gouvernement en les citant à l’« Ordre du jour » et en conférant la Légion d’honneur à leur doyenne.
OCTAVE FORSANT.

Source 1 : Wikisource.org
Source 2 : La Revue des deux Mondes – août 1917

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