Paul Hess

11 septembre 1916 – Parti ce matin de la place Amélie-Doublié avec l’intention de faire une promenade avant de rentrer au bureau, je descendais, comme d’habitude, la rue Lesage, quand, à 7 h 3/4, un coup de fusil vint à claquer ; la chose est courante, évidemment, mais il me sembla que la détonation était venue de la direction de la ville, ce qui me parut bizarre.

Tout en traversant la place de la République, je ne tardai pas à remarquer des Poilus, alignés comme pour l’exercice, dans une allée de droite des hautes promenades ; c’étaient des hommes du 410e — il y avait là quelques sections, l’effectif d’une compagnie peut-être, tournant le dos au boulevard Louis-Roederer. J’aperçus en outre, de l’autre côté, un groupe de huit à dix civils, stationnant sur le chemin pratiqué en biais par les piétons se dirigeant directement vers la rue de la Tirelire, et, soupçonnant alors que ce pouvait être à cet endroit qu’il s’était passé quelque chose, je m’approchai.

Sur la terre, dépourvue de gazon, se trouvait étendu, au milieu d’une mare de sang, le cadavre d’une grande jeune fille de mise élégante. Intrigué, je cherchai à obtenir des explications et j’appris tout de suite que cette malheureuse venait d’être tuée net, par une balle partie d’un lebel, pendant que les soldats faisaient du maniement d’armes, en face, à la distance de 120 m à peu près.

Oh, le navrant et poignant spectacle !

Le commissaire de police allait sans doute arriver ; on était parti le prévenir.

J’appris encore que la pauvre fille avait reçu le coup de la mort tandis qu’elle marchait en causant gaiement, bras dessus, bras dessous, avec sa sœur se rendant avec elle à son travail, que celle- ci, littéralement affolée, l’avait seulement sentie se détacher de son bras et vue aussitôt faire, sous le choc, un demi-tour sur elle-même, pour tomber à la renverse telle quelle ; que devant la brutale réalité, elle ne cessait de crier sa désolation subite, en disant toute éplorée : « Ma sœur est tuée ! ma sœur est morte ! » Quelqu’un avait réussi, tout doucement, à l’éloigner du lieu.

Avant les constatations, on avait simplement pris la précaution de placer le réticule de la victime sous sa nuque, pour reposer la tête. Une couverture grise avait déjà été mise sur le corps et le visage se trouvait dissimulé aux regards curieux, par le grand chapeau d’été que portait cette jeune personne.

A 8 h 25, le commissaire, M. Gesbert, arrive. Il se découvre et fait enlever la couverture ; lui-même se baisse ensuite pour soulever le chapeau, et les quelques témoins aperçoivent alors une figure maculée de sang, devenue absolument méconnaissable. La pauvre malheureuse ! Entrée derrière l’oreille droite, la balle est ressortie à gauche, chassant presque totalement l’œil hors de l’orbite. C’est une vision affreuse ; le commissaire s’empresse d’ailleurs de replacer le chapeau.

Des hommes de la Croix-Rouge enlèvent alors le corps sur un brancard ; ils le transportent tout près, dans une maison du boulevard de la République et le petit groupe des assistants, encore sous l’effroi, se disperse, sans rien savoir de plus, sur l’épouvantable concours de circonstances qui a pu causer la mort horrible de Mlle Jeanne Cabamel, 22 ans, alors que toute joyeuse, en compagnie de sa sœur et comme le faisaient chaque jour, à cette heure, quelques passants allant vers le centre, elle traversait paisiblement les Promenades(1).

Pour ma part, je m’éloigne attristé. Cette fin tragique me donne à réfléchir, cette fois encore, qu’une vie humaine est peu de chose, à Reims surtout, depuis deux ans.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
(1) La victime ne m’était pas inconnue. Assez fréquemment, lorsque je quittais de bonne heure la place Amélie-Doublié, ainsi que ce matin, il m’était arrivé d’apercevoir seulement ces deux personnes, descendant de la partie haute de la rue Lesage, où elles habitaient avec leur père. Les deux sœurs étaient vendeuses au magasin « Au petit Paris », encore ouvert rue de Talleyrand, à l’angle de droite de la rue de l’Étape.

 

tirelire


 Cardinal Luçon

Lundi 11 – Nuit tranquille. + 14°. Révision de la Lettre Collective.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

 

Lundi 11 septembre

Au sud de la Somme, l’ennemi a dirigé à plusieurs reprises de fortes attaques sur différents points du front. Entre Belloy et Barleux, ses tentatives accompagnées de jets de liquides enflammés lui avaient permis tout d’abord de prendre pied dans une de nos nouvelles tranchées, mais nous avons réoccupé tout le terrain, en capturant 4 mitrailleuses. Au sud-ouest de Berny, à l’est de Deniécourt et au sud de Vermandovillers, des attaques ennemies à la grenade ont donné lieu à de vifs combats. Les Allemands ont été rejetés sur leurs tranchées de départ.
Le chiffre de nos prisonniers, sur la rive droite de la Meuse (Fleury) est passé à 300. Une attaque allemande à l’ouest de la route du fort de Vaux a été brisée.
Un avion a bombardé Belfort: pas de victimes. Des avions français ont utilement opéré au-dessus de la poudrerie de Rottweil.
Les Anglais poursuivent leur progression dans la Somme et le nombre de leurs prisonniers s’accroit. Au cours de la semaine écoulée, ils ont gagné 6 kilomètres de front sur une largeur de 300 à 3000 mètres.
Les Russes ont fait 1900 prisonniers dans les Carpates boisées.
Les Roumains ont pris quatre villes de Transylvanie, mais ils ont cédé Silistrie, sur le Danube.
Le gouvernement italien signale la perte du cuirassé Leonardo da Vinci survenue le 2 août, à la suite d’un incendie.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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