Abbé Rémi Thinot

15 FEVRIER – samedi –

Sont arrivés aujourd’hui à la formation deux médecins qui avaient été faits prisonniers à Raucourt. Ils nous disent combien innombrables sont encore à Toulouse et ailleurs le nombre des embusqués.

Avec la plus parfaite impudeur, les gros manitous cumulent des traitements mensuels de 500, 800, 1200 francs avec ce qu’ils continuent à gagner dans le civil.

On dira ; « après la guerre, tout cela se paiera… » Moi, je dis ; « Tout cela s’oubliera bien vite ».

De plus, toute cette bande n’aura profité en rien des leçons de la guerre, ne l’ayant point vue… C’est elle qui g… . le plus fort. Ah ! comme tout cela est triste et décevant ! Et comme l’antipatriotisme doit fleurir dans tout ce monde, les pauvres hommes qui, hier encore, là tout près, disaient ;

« Qu’est-ce que nous faisons ici ? nous venons nous faire casser la g… pour défendre ce pays ! Mais, notre Patrie à nous, c’est là où sont notre femme et nos enfants !»

Ces hommes disent sans détour un peu de tout ce que disent les autres dans un langage plus en forme et sophistiqué davantage ! quel honteux fruit de l’abominable travail accompli par l’esprit matérialiste dans notre pauvre pays depuis tant d’années. Plus de ressort ! Plus d’idéal ; tout limité à la vie présente et à la jouissance immédiate. Dieu, la Patrie, la Famille, la Morale ! Hélas ! trois fois hélas.. !

9 heures ; Une canonnade terrible, terrible, terrible, comme jamais on n’en a entendu depuis les débuts de la campagne, déclarent les vieux.

Effectivement, les premiers blessés, que je vois à Maison forestière où je suis monté, déclarent que le terrain était déblayé comme il n’est pas possible de désirer mieux…

Les prisonniers défilent – on en comptera 200 en fin de journée – J’ai des coups d’œil, à Maison forestière, du plus grand intérêt.

L’arrivée des prisonniers par le boyau, 1’em¬pressement autour d’eux, les réflexions des troupiers… depuis celle du loustic qui dit une blague, jusqu’à celle pleine de lâcheté, de découragement, toute baignée au moins de lassitude et d’ennuis ; « Au moins, pour ceux-là, la guerre est finie ».

Il y a aussi les bons cœurs ; « Ce sont des hommes comme nous » On leur donne à manger, à boire. Il y a des blessés. Tableau touchant ; un fantassin français qui porte sur son dos un boche très blessé. Tout d’un coup, les balles sifflent, les marmites tombent ; c’est un sauve-qui-peut général autour de Maison forestière. Rien de grave ; ça passe juste au-dessus.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Cardinal Luçon

Nuit tranquille : Visite aux Ambulances Carnot, à celle installée chez M. Houlon (Chalet de M. Houlon), au Parc de la Haubette où se trouvait M. le Sous-Préfet.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Eugène Chausson

15/2 Lundi – Temps nuageux. Dans la direction de Berry-au-Bac, à 7 h du matin, il passe 2 (XXX) de 120 long (neuves) allant sur Muizon. Tout le reste de la journée et toute la nuit canonnade dans la direction de Berry-au-Bac et nos grosses pièces de Reims toute la nuit.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy


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Lundi 15 février

Le bombardement allemand continue à Nieuport, dans les dunes et à Ypres, avec riposte de notre artillerie. Canonnade intermittente de la Lys à l’Aisne. A Noulette, une fraction ennemie qui attaquait est arrêtée par notre feu d’infanterie. En Champagne, Reims qui en avait été libérée durant quelques jours, reçoit de nouveau des obus. Calme dans l’Argonne. En Lorraine, au nord-est de Pont-à-Mousson, les allemands occupent Norroy et attaquent le signal de Xon – mais nous les contre-attaquons. En Alsace, ils dessinent un mouvement offensif dans la vallée de la Lauch.
Le cabinet de Berlin vient de faire remettre un nouveau texte à la Hollande au sujet du blocus de la mer du Nord. Ce texte diffère quelque peu de celui qui avait été communiqué aux États-Unis. La chancellerie allemande, en même temps, interdit aux bateaux de pêche danois et norvégiens de sortir en haute mer: elle établit une sorte de blocus du Danemark et de la Norvège vers la mer du Nord et gêne ces deux pays dans leurs intérêts vitaux.
Le Giornale d’Italia qui parait à Rome et qui est l’organe de M. Sonnino, ministre des affaires étrangères, publie un vibrant appel à l’union de tous les partis et aussi à l’intervention dans la crise européenne. Il établit que l’Italie ne peut pas davantage, sans compromettre son avenir et ses droits nationaux, garder la neutralité. A la veille de la rentrée parlementaire, cet article est sensationnel : il apparaît comme la réponse du cabinet Salandra aux critiques de M. Giolitti.
L’Allemagne fait mettre sous séquestre le monument de Turenne à Salzbach.
Les Albanais, sans doute à la suggestion de l’Autriche, font une incursion vers Prizrend sur le territoire serbe.

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