Première partie – La famille Denoncin
Deuxième partie – La bataille de la Marne
Troisième partie – Les années de guerre 1915 à 1918
Quatrième et dernière partie – L’après guerre


Deuxième partie : La Bataille de la Marne

Maurice, né le 27 juillet 1888 à Reims est lieutenant au 46e Régiment d’Artillerie de Campagne, 8e Batterie.

Le 13 décembre 1914, à Mont-sous-les-Côtes, dans la Meuse il va envoyer cette lettre par la poste civile à ses parents : Albert Denoncin et Claire, née Damville, 8 rue Paulin-Paris à Reims.

Dans sa lettre, Maurice parle de l’endroit où est « resté » son cousin, Robert Denoncin, fils de Paul, né à Reims le 22 novembre 1886, lieutenant au 106e Régiment d’Infanterie « mort pour la France, tué à l’ennemie » le 10 septembre 1914 à Rembercourt-aux-Pots dans la Meuse pendant la Bataillede la Marne.

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Mont sous les Côtes le 13 décembre 1914

Chers Parents

Je vais avoir l’occasion de faire partir mon courrier par la poste civile, j’en profite donc pour écrire une vraie lettre et j’espère qu’elle vous arrivera assez rapidement. Je reprendrai si vous le voulez bien l’histoire de ce que j’ai vu de la guerre parce que vous devez avoir la dessus des renseignements assez vagues.

Quand j’ai rattrapé le 46, il ne s’était pas encore battu et avait organisé les Hauts de Meuse au Sud Est de Verdun ; les Eparges, Combres etc… de façon à pouvoir repousser toutes les attaques allemandes venant de l’Est. La dernière semaine d’août l’armée Ruffey dont nous faisions partie reprit l’ordre d’attaquer dans la direction du Luxembourg, on partit donc par Etain dans la direction de Longuyon c’est pendant ce trajet que j’ai rejoint ; nous alignons de la gauche à la droite les 15e, 5e, 6e et 4e corps. Je ne sais pas au juste ce qui s’est passé mais il y a eu surement une négligence du service de renseignements car notre infanterie qui comptait comme nous entrer au Luxembourg presque en se promenant s’est tapé le nez un beau matin sur les Allemands en force un peu au Sud de Longuyon (vers Beuveilles pour nous) nous n’étions pas habitués à la guerre des taupes aussi notre infanterie sans attendre l’artillerie s’est-elle lancée à l’assaut d’une façon insensée mais les allemands étaient retranchés et c’est là que le 106 et le 132 écopèrent tellement ainsi que nos chasseurs à pieds et les coloniaux et quand à trois heures du soir nous sommes arrivés en position, ce qui restait de l’infanterie du 6e corps se lançait pour la 4e fois à l’assaut des bois près de Longuyon, notre corps était vainqueur et devant nous les Allemands reculaient mais le 4e et le 5e corps étant enfoncés nous dûmes battre en retraite pour ne pas nous faire envelopper.

Le lendemain même histoire et vers le soir des cyclistes (probablement des espions) ont jeté la panique dans le 4e corps en criant sauve qui peut voilà les hulans, il s’en est suivi une débâcle sur notre droite dans laquelle fut prise la 40e division du 6e corps, les deux autres, la 12e et la 42e avec l’artillerie sauvèrent la mise et nous avons conclu sur nos positions, c’est ce jour-là que fut tué le colonel. Il y avait un jour et demi que nous n’avions pas mangé et 52 heures que nos chevaux n’avaient pas bu, nous étions vannés.

Les deux jours suivant nous n’avons fait que protéger la retraite vers la Meuse que nous avons passé à Charny et nous sommes revenus cantonner à Malancourt deux jours pour nous reposer ; les Prussiens n’avaient pas encore passé la Meuse. Ils ne commencèrent le passage que le 31 août et nous nous sommes portés à leur rencontre vers Andevannes, tout allait bien pour le 6e corps mais le 5e qui, à ce moment, était passé à notre gauche a vu les réservistes parisiens lâcher pied et le 46e envoyé vers lui pour l’aider à marcher en avant n’a pu servir qu’à protéger sa retraite. Le lendemain même histoire au Nord de Landres mais cette fois nous ne battons en retraite que par ordre supérieur, le 2 septembre à Montfaucon (3e jour de cette bataille) le 6e corps tient le coup jusque 3 heures du soir et à cette heure-là nous lançons une contre-attaque qui nous fait regagner 5 kilomètres ; malgré cela nous recevons l’ordre de battre en retraite et nous filons à toute allure à Rosnes au Nord de Bar le Duc. Les Prussiens allant moins vite que nous, nous soufflons une journée entière.

Le 6 septembre au matin arrive l’ordre du Général Joffre : reprendre l’offensive ou se faire tuer plutôt que de reculer : nous partons en avant à 1 heure du matin et nous rencontrons les Prussiens à Beauzée sur Aire. Ce fut une dure journée et vers le soir notre infanterie écrasée bat en retraite sans prévenir les artilleurs, nous avons alors repris de front et d’enfilade à 5 heures du soir ; le colonel fait avance les avant trains et envoie demander des ordres au général de brigade ; l’ordre est : restez quand même, alors sous une pluie d’obus comme je n’en ai jamais vu nous avons remis pied à terre et continué le feu, nous étions persuadés y rester tous. Au bout de 20 minutes il n’y avait plus moyen, le colonel commande la retraite par groupe, et nous sommes partis au pas arrêtés à chaque instant parce qu’un attelage tué tombait et il fallait le dételer parce qu’on ramassait les blessés, en une demi-heure nous n’avons fait que 1500 mètres mais tout notre matériel était sauf. Le 25e d’artillerie a eu moins de chance il a perdu 8 canons et 12 caissons, la nuit noire a arrêté le mouvement des deux côtés heureusement et nous avons pu un peu dormir comme des brutes. Les trois jours suivants nous n’avons pas lâché d’une semelle malgré des avalanches d’obus, c’est là que nous avons tous été blessés, moi très peu à la tête, c’est pendant ce temps-là que j’allais voir Robert le soir dans ses tranchées.

Le 9 au soir nous quittons la position comme d’habitude pour aller bivouaquer à 1500 mètres en arrière, quant à 8 heures et demi les Allemands se mettent à bombarder le bivouac, nous déménageons sans grands dégâts et nous allons 1800 mètres plus loin, rebivouaquer puis à Erizé la Grande, il était 11 heures du soir quand nous avons pu commencer à dormir, à minuit et demi, réveil en fanfare : c’était une attaque de nuit et il pleuvait, la fusillade craquait d’une façon fantastique mais pour l’artillerie il fallait attendre le jour. Jusqu’à 4 heures du matin nous sommes restés immobiles sous l’averse, enfin le jour est venu et nous sommes partis en reconnaissance, l’infanterie était démolie (c’est là que Robert est resté) le général de brigade Herr est arrivé et a pris notre tête, nous nous sommes installés à 800 m des Prussiens sans un fantassin pour nous garder et le général nous a dit : à partir de maintenant l’artillerie restera aux avant-postes et nous ne reculerons plus d’un pas. Nous y sommes restés 4 jours presque sans dormir toujours l’œil et l’oreille ouverts tant nous avions peur d’une attaque de nuit. Le 13 septembre les Boches fichaient le camp la Bataille de la Marne était gagnée. Nous étions tellement vannés que nous n’avons pas pu nous mettre tout de suite à leur poursuite, nous nous sommes reposés un jour à Belleray.

Enfin le 14 septembre nous sommes partis dans la direction de Verdun, il pleuvait mais tout le monde chantait on croisait des monceaux de cadavres dont beaucoup étaient tout verts car il y avait 7 ou 8 jours qu’ils étaient là (Songez que de Rembercourt à Beauzée sur notre front qui avait moins de 8 Km on a enterré 23000 corps dont 7 mille français) nous chantions quand même. Tous nos hommes avaient des casques, des fusils, des cartouchières, des cartouches, des toiles de tentes, des sacs, des souliers, c’était inouï.

Le 14 nous couchions à Souilly, le 15 à Damloup (sous Verdun) et le 16 au matin nous reprenons la bataille à Beaumont au nord de Verdun, le 17 et le 18 de même quand à quatre heures du soir le 19 nous apprenons que la 75e division de réserve (des gens du midi, des cochons) avaient lâché presque sans combat la plus grande partie des Hauts de Meuse que nous avions organisés un mois plus tôt. On y envoie le 6e corps à toute vitesse et le 21 au soir nous entamons la bataille à Mesnil sous les côtes à 7 heures du soir, c’est là que nous sommes depuis ce moment-là et notre infanterie a progressé d’une dizaine de kilomètres.

Voilà l’histoire de ce que j’ai vu de la guerre et je pense que maintenant on va déclencher une percée en Alsace, le 6e corps espère bien en être maintenant qu’il est tout à fait recomplété et remis à neuf. Il y a une chose certaine : c’est que si le 25, le 4e et le 5e corps avaient été aussi solides que le 6e nous aurions occupé le Luxembourg et coupé une partie des lignes arrières des Boches ce qui les aurait sûrement bien embêtés.

Enfin tout cela est passé et tous les généraux qui ont fait des boulettes ont été balayés par le général Joffre qui n’y va pas par 4 chemins. Maintenant nous attendons avec impatience le moment de repartir en avant parce qu’on s’ennuie.

La santé est toujours bonne et j’attends de vos nouvelles ce soir, comme d’habitude du reste.

Tâchez toujours de bien vous porter, dites-moi un peu ce que vous dépensez par mois et ce qui vous reste disponible.

Embrassements bien affectueux

M Denoncin

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Les lieux cités dans la lettre

1914-09-06- Bataille de la Marne ordre du jour du General Joffre et l’ordre du jour du 7 septembre, du Général commandant en chef Joffre au Général commandant le 6e Corps d’Armée, retranscrit par Maurice Denoncin

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1914-09-10 Bataille de la Marne (dans les rues de Rembercourts, Meuse 55)

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1914-09-10 Robert DENONCIN Lieutenant au 106e RI – mort pour la France à Rembercourt-aux-Pots (Bataille de la Marne)

Chronologie des événements qui montre la participation de trois cousins à cet événement historique qui fût tragique pour cette famille

Début 1914 : l’adjudant Aimé Denoncin se trouve à St-Mihiel (Meuse) où est installée son unité, le 29e bataillon de chasseurs à pied. Aimé, originaire de Flize (08), est marié à Hortense Fontaine. Ils ont un petit garçon de 4 ans, Marc né en 1910.

De son côté, le lieutenant Robert Denoncin, né à Reims, est affecté au 106e régiment d’infanterie cantonné au camp de Mourmelon. Robert y vit avec son épouse anglaise, Cécily Humphreys, qu’il a épousée un an plus tôt. Robert est réserviste jusqu’en 1913, date à laquelle il s’engage. Auparavant, il travaillait à Paris comme administrateur chez le constructeur automobile Gobron-Brillié.

Quant à Maurice Denoncin, cousin germain de Robert, célibataire, né aussi à Reims, il se trouve en 1914 à Alicante en Espagne où il travaille comme ingénieur de travaux publics. Maurice est par ailleurs sous-lieutenant de réserve au 46e régiment d’artillerie de campagne implanté de même que le 106e RI au camp de Mourmelon.

1er août 1914, la mobilisation générale est décrétée en France. Aimé, Robert et Maurice Denoncin ont en commun d’appartenir tous les trois au 6e corps d’armée

  • le 29e bataillon de chasseurs à pied compose, avec le 25e et le 26e BCP, le groupe de chasseurs du 6e corps d’armée.
  • le 106e régiment d’infanterie dépend de la 12ème Division d’Infanterie qui appartient au 6e CA.
  • le 46e régiment d’artillerie de campagne créé vers 1912-1913 renforce les deux régiments de la brigade d’artillerie du 6e CA, les 25e et 40e RA.

Cette appartenance commune au 6e corps d’armée explique que les trois cousins seront regroupés sur un même secteur d’opération. De plus, les trois régiments d’artillerie du 6e CA sont à cette époque équipés du célèbre 75 qui ne porte pas, en appui direct, à plus de 5 km. Ceci justifie aussi leur proximité.

« Mobilisable le premier jour de la guerre » est la mention portée sur la feuille de route du réserviste Maurice Denoncin que celui-ci reçoit à Alicante. Maurice ne pourra arriver au dépôt que le 19 août où il est déclaré… déserteur !

Les cinq premières semaines de guerre sont favorables aux forces allemandes qui viennent de traverser la Belgique et l’Est de la France. Aussi le 6 septembre 1914, le Général Joffre, chef d’état-major, donne l’ordre de contre-offensive générale. C’est la Bataille de la Marne qui s’étend sur un front de 180 km, allant sensiblement de Meaux à Verdun en passant par Sezanne, Vitry-le-François et Revigny.

Le 6e CA, qui avait commencé la guerre, déployé sur la frontière entre Conflans et Domeure-en-Haye, est rappelé par Joffre pour parer à la percée venue du Nord. Pour le 6e CA, la Bataille de la Marne commence à cheval sur l’Aire près de Beauzée-sur-Aire (actuel Beausite-Meuse). Le 6ème CA au sein de la 3e armée (général Sarrail) combat alors « à front renversé », puisque face à l’Ouest, pour empêcher l’ennemie d’encercler complètement Verdun qui représente le pilier d’ancrage Est de toute la manœuvre.

Dès le 7 septembre, l’artillerie du 6e CA opère vers la ferme de la Vau marie à environ 2,5 km de Rembercourt-aux-pots (actuel Rembercourt-Sommaisne, Meuse). le sous-lieutenant Maurice Denoncin, sera sur ce secteur jusqu’au 10 septembre, il y remplit les fonctions d’officier de liaison auprès du colonel à l’état-major, et avec l’infanterie. Chargé de régler et de faire déclencher les tirs au profit de l’infanterie, Maurice est très souvent en première ligne. L’artillerie du 6e CA stoppe l’avance allemande devant la ferme de la Vau Marie.

Le 8 septembre, les chasseurs du 6e CA s’organisent sur le plateau de la Vau Marie. Aimé Denoncin doit être à moins d’un kilomètre de Maurice, mais ces cousins éloignés ne se connaissent pas. De plus la Bataille de la Marne est une offensive qui concentre sur le front des forces très importantes. Pourtant le 8 au soir, le hasard permet à Maurice de rencontrer son cousin germain Robert. En effet le 106e RI et le 46e RAC ont un bivouac voisin et lorsque Maurice demande à des officiers du 106e RI s’ils savent où se trouve le lieutenant Denoncin, ils le lui indiquent à quelques pas. Le 106e RI vient de résister à la progression allemande sur Rembercourt-aux-pots, et s’est installé sur le plateau de la Vau Marie.

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L’effort allemand pour tenter de percer la ligne de front se prépare. C’est dans la nuit du 9 au 10 septembre 1914, autour de Rembercourt-aux-Pots que le 6e corps d’armée payera le terrible prix de cet assaut… En pleine nuit et sous la pluie, les Allemands attaquent tout le long de cette ligne de front. Il s’agit pour l’essentiel d’une lutte à la baïonnette et à l’arme blanche qui engendrera des pertes énormes pour les deux adversaires.

Ainsi c’est le même jour, le 10 septembre 1914, à Rembercourt-aux-Pots, que l’adjudant de chasseurs Aimé Denoncin et le lieutenant d’infanterie Robert Denoncin sont morts pour la France, « tués à l’ennemi ».

Maurice n’apprendra la mort de son cousin germain que bien après car l’artillerie du 6e CA, après avoir immobilisé l’ennemi sur le plateau de la Vau Marie, participe à la contre-offensive qui repoussera les forces allemandes au-delà de ce secteur dès le 10 septembre. Le 1er octobre suivant, le sous-lieutenant Maurice Denoncin sera nommé au grade de lieutenant.

La Bataille de la Marne, qui se prolongera jusqu’au 13 septembre 1914 est une victoire pour les troupes françaises qui stoppent et repoussent la ruée allemande.

Nous savons qu’Aimé Denoncin est mort au combat sur le talus de la gare de la Vau Marie. Robert Denoncin devait se trouver à proximité sur le plateau. Tous deux reposent au cimetière militaire de Rembercourt-aux-Pots : mais la sépulture initiale d’Aimé, sur les lieux du combat, a disparu lors du réaménagement après la guerre. Il doit donc se trouve parmi les milliers « d’inconnus » des deux fosses communes. C’est en parcourant le cimetière que ses proches ont découvert qu’il y avait eu un autre Denoncin mort à la bataille de Rembercourt-aux-Pots, le lieutenant Robert Denoncin.

Après la Bataille de la Marne, le lieutenant Maurice Denoncin est associé entre autres à la bataille de Verdun (février 1916) ; et à la bataille de Saint-Michel (septembre 1918) en tant que capitaine, nommé à ce grade le 1er juillet 1918. Il sera rappelé comme chef d’escadron dans le conflit 39-40.

François Denoncin, 1985

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