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Jeudi 3 mai 1917

Louis Guédet

Jeudi 3 mai 1917

964ème et 962ème jours de bataille et de bombardement

1h soir  Temps magnifique, chaud, très chaud, vent de « hâle » Nord-Est comme les jours précédents, desséchant. Nuit assez calme. Bombardement ce matin vers Buirette, Gare. Nos galonnards de la Place  ! Peut-être notre illustre commandant de Place le Lieutenant-colonel Frontil (?) est-il filé à Épernay ? Mais ce serait tomber de Charybde en Scylla ! Non, il est dans son abri blindé de la rue Jeanne d’Arc – Buirette avec tous ses écriteaux avertisseurs : « Défense aux voitures se stationner devant cette porte ! » – « Défense de sortir de la Place quand des avions survolent la ville !! » Défense !!… ! Le com Défense !!… !!… Le commandant de Place qui nous alerte et ses larbins (rayé). Vers 10h1/2 été à la Poste. Retiré mon courrier. (Rayé).Vu là M. Beauvais, causé longuement ensemble. Il me dit que Chézel est parti par suite de manque de ressources (je le savais) et non par peur. Nous avons les mêmes opinions sur lui ! Il me raconte la…  fuite éperdue de Melle Fouriaux, chevalier de la Légion d’Honneur, tout récemment. La Peur ! La sainte Peur !! Vers Pâques elle a abandonné tout ! tout ! tous ses services qui lui avaient valu le ruban, (rayé). (Rayé! Elle est à Épernay où elle…  fait briller sa Croix au soleil !! Beauvais ne me cachait pas son sentiment à ce sujet. Ce que le brave Docteur Langlet, notre Maire, doit la trouver amère !! Lui qui a fait l’impossible pour octroyer à l’une de ses fidèles de l’ordre de la Ligue de l’Enseignement !!…  ce ruban rouge tant couru !!…  Toutes ces gens-là sont toutes les mêmes !! Gloriole ! honneur ! Pose ! Blagues et Blagueurs ! mais à la condition qu’il n’y ait…  aucun danger pour ramasser les lauriers, mêmes cueillis par d’autres !…  Fantoches ! Pantins !!

Causé aussi avec Beauvais du nouveau commandant de Place Frontil, le successeur de Colas qu’il juge comme moi. C’est un violent, brutal… (rayé)

Avant-hier je causais avec Boudin au coin de la rue de Vesle et de la rue Chanzy (coin opposé au Théâtre) quand nous voyons déboucher de la rue Libergier un capitaine de chasseurs à pied, à cheval, savez-vous dans quel équipement !!!… ?!! Je vous le donne en 100, en 1000 ? En uniforme flambant neuf, béret de côté avec cor et n°7 en or tout neuf, gants blancs, cheval de selle avec surtout bleu à large bordure jaune vif et cors aux angles de même, et martingale blanche !!!!  Non !! C’était grotesque !! et il se cambrait ! se pavanait ! dans notre ville en ruines et en cendres !! C’était scandaleux. Boudin et moi avions envie de crier « A la chienlit !! » contre ce pantin, cette caricature !!…  Voilà bien nos officiers pillards.

4h1/4 soir  A 3h après-midi, comme je me reposais un peu, on me prévient que l’Hôtel de Ville, la Chambre des notaires, la Mission, Werlé, rue des Consuls brûlent depuis midi. J’y cours, c’est exact…  et terrifiant. Le fronton seul subsiste, avec la statue équestre de Louis XIII, c’est impressionnant de voir les flammes briller derrière. La maison de mon Beau-Père, 27, rue des Consuls (rue du Général Sarrail depuis 1929) est indemne, grâce à la présence d’esprit Bourelle, qui a rejeté des poutres en flammes qui tombaient sur le toit du billard de la maison de Mme Jolicoeur qui elle est anéantie. Je rentre très impressionné de ce spectacle devant lequel on reste muet.

La maison de M. Bataille peut échapper au cataclysme, étant maintenant isolée par les ruines des incendies antérieurs, et par celui de la maison Jolicoeur. Des pompiers veillent du reste à la maison. Les Galeries n’ont rien pour le moment, car on n’ose plus rien augurer ni espérer. J’écris un mot à ma pauvre femme pour la rassurer.

9h du soir A 7h1/2 je vais faire un tour au sinistre. Tout de suite je me suis rappelé les sinistres journées des 17 – 18 – 19 septembre 1914.

L’Hôtel de Ville achève de se consumer. Je visite la Chambre des notaires qui est rasée, heureusement la cave me parait intacte. Je vois Bompas et lui donne les instructions nécessaires pour murer l’entrée de la cave et la combler de décombres. L’incendie a été mis par une 1ère bombe incendiaire à 11h40 du matin, tombée chez Douce. Cet incendie embrase tout le quadrilatère formé par les rues Prison – Marc – Cotta – Tambour et place de l’Hôtel de Ville. Guelliot (la maison du Docteur Guelliot), la Mission (Chapelle de la Mission qui était attenante à la Chambre des notaires) sont brûlés. Le coin de la rue de la Prison (rue de la Prison du Baillage depuis 1924) et de la Place avec les maisons Fournier et Delahaye sont brûlées. A 1h20, me disait Houlon, pendant qu’ils déménageaient la chapelle de la Mission, ils virent une bombe tomber près du Campanile, sur la bibliothèque, en quelques instants une lueur et l’embrasement de toute la toiture de la façade, aussi soudain que celui de la toiture de la Cathédrale, m’ajouta-t-il…

Rue Linguet tout le côté gauche et le côté en face jusqu’à la rue Andrieux et le rue derrière Charles Heidsieck brûlent. Rue des Consuls, à partir de la maison Bataille jusqu’au coin de la rue du Petit-Four, achève de se consumer…  Rue Thiers tout flambe, à droite coin rue des Consuls, rue de la Renfermerie et rue Thiers, maisons Cornel-Wirkel (à vérifier) Lee (ancien dentiste habitant au 2, rue Thiers), de Ayala, etc…  à gauche maison du Dr Pozzi (au 1, rue Thiers) et le coin formé par la rue Salin et la rue des Boucheries… En continuant le côté gauche rue Thiers jusqu’à la rue du Petit-Four, face maison veuve Collomb (Maison Polliart), rue des Boucheries les maisons Michaud, Hourelle, Harel, Lainé flambent. Rue du Carrouge, rue des Telliers jusqu’à la maison de Payer (à vérifier) brûlaient quand je suis passé.

Là un incident en présence du curé de St Jacques, de Reigneron tailleur et 2 ou 3 autres personnes qui me connaissent très bien. Comme le toit de la maison voisine de celle de Payer paraissait menacé par les flammes qui rougissaient la toiture de la maison précédente (côté gauche, en regardant les immeubles) je dis à un pompier qui était à une fenêtre de vouloir bien faire attention de ce côté et d’y faire donner une lance, à peine avais-je dit ces mots que bondit sur moi le Capitaine des Pompiers de Paris Bardenat, comme un fou me dit de partir, que je n’ai rien à faire là. Comme je lui répondais que si j’avais donné des indications au pompier, c’est que j’ignorais qu’il fut là…  qu’il n’avait pas à se fâcher. Alors, de plus en plus furieux : « Si vous voulez faire quelque chose, allez à gauche et en avant… » Je lui répondis que je sortais justement de ce côté. « Allez à gauche et en avant !! » continuait-il à hurler comme un fou. Je lui dis alors : « J’y vais en avant depuis 32 mois, maintenant je crois que vous perdez la tête », et comme il s’en allait : « Vous perdez la tête », lui répétais-je. Ce qui était Vrai. Il n’était plus à lui mais à la peur !! Cela me confirme ce que me disait de lui Beauvais ce matin.

Je m’en allais avec l’abbé Frézet et les témoins de cette scène qui en étaient tous scandalisés et tout attristés, surtout un brave homme qui n’en revenait pas, et qui me disait : « Cela fait mal de vous voir ainsi arrangé, vous qui donniez une indication très judicieuse et qui vous dévouez depuis si longtemps pour nous !!… » Je lui répondis que j’y étais habitué, et que cela ne m’étonnait pas de la part de ces soudards galonnés.

Rentré chez moi avec les yeux pleins de flammes, d’horreurs, de tristesses.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

3 mai 1917 – Dès le matin, alors que je suis déjà occupé à notre table de la « comptabilité », dans la cave du 6 de la rue de Mars, où fonction­nent provisoirement nos bureaux, un voisin de mon beau-frère Montier, M. Degoffe, vient me trouver.

Mobilisé comme G.V.C. et revenu passer une permission à Reims, il est employé temporairement, depuis deux ou trois jours, à des écritures à la mairie.

Degoffe m’explique avoir constaté que l’on s’est introduit par effraction dans les caves de la maison n° 8 place Amélie-Doublié, où il est rentré habiter au premier étage et manifeste le désir que je l’accompagne, dès que possible, afin de me rendre compte et surtout d’essayer de garantir du vol ce qui n’a pas été enlevé chez mon beau-frère, mobilisé aussi de son côté et dont l’appartement, au second de la même maison, est maintenant inoc­cupé.

En le remerciant de cet avertissement, je lui dis :

« Mais, ne pourrions-nous pas voir à cela tout de suite ? »
« Si vous voulez », me répond-il.

Nous prévenons donc de notre absence et nous partons en­semble.

Sur place, nous voyons qu’à l’aide d’une pince, la porte du n° 10 de la place a été forcée par une pesée brutale, qui en a fait éclater le bois, abîmé la serrure et fait sauter la gâche. C’est par là qu’on est entré pour visiter sans doute les caves et ensuite, par escalade, on a franchi facilement le mur de séparation des deux petites cours, pour passer dans la maison n° 8 et en faire autant. En dehors de quelques bouteilles et menus objets disparus, l’en­semble du dommage ne doit pas être très important, néanmoins, nous avons vite fait, l’un et l’autre, de remettre des cadenas en place, puis nous allons barricader, de l’intérieur, la porte du n° 10, en clouant sur le chambranle, des planches placées en travers, afin de ne pas laisser ouverte, à tout venant, cette maison voisine que nous savons vide d’habitants, dans un quartier où il n’y en a plus guère.

Nous nous sommes employés activement à ce travail et nous regagnons le 8 par escalade, de la même manière que les indésira­bles qui avaient, sans hésitation, marqué si bien leur passage et causé, pour entrer, des dégâts vraiment disproportionnés avec le montant du chapardage.

Il est à peu près 11 h, quand je quitte M. Degoffe, qui me dé­clare alors :

« A cette heure, je vais voir à déjeuner chez moi ; il est trop tard pour retourner au bureau ce matin. Veuillez avertir Raïssac, en lui disant que j’y serai à 14 h, pour l’après-midi. »
« – Entendu, lui dis-je et je pars.  »

Le bombardement, commencé depuis plus d’une heure n’a pas cessé. Dans la traversée de la place de la République, où je me hâte tant que je le puis, sentant que les obus ne tombent pas loin de la gare, je pense : « C’est le moment de rentrer à l’abri et vite ! ».

Passant par l’hôtel de ville, je dépose dans le local de notre ancien bureau de la « comptabilité » quelques vêtements m’apparte­nant, retrouvés chez mon beau-frère, puis je traverse la rue de Mars, pour aller signaler mon retour, dans la cave où nous tra­vaillons et voir en même temps s’il y a quelque travail à faire d’ur­gence. Rien ne pressant particulièrement, je me dispose à regagner nos popotes, et, remontant, j’arrive sous le chartil du 6, où je re­trouve M. Degoffe, s’abritant du bombardement.

Surpris, je lui dis :

« Tiens ! vous avez changé d’avis ; je pensais que vous ne deviez revenir par ici que cet après-midi.
« Oui, me répond-il, mais je n’avais pas de pain et comme il n’y a plus de boulangerie dans mon quartier, j’ai dû venir jusque chez d’Hesse, rue de Tambour. »

Nous causons encore un instant, puis je le quitte pour traver­ser à nouveau la rue de Mars en courant, entre deux sifflements.

Les obus tombent dru. Il est midi et les camarades se font at­tendre ; ils sont immobilisés dans la cave, de l’autre côté de la rue. Le cuistot m’offre de me servir :

« Ça peut durer longtemps, me dit-il, comme ces jours-ci. »

Je viens de m’attabler à peine, quand le premier de ceux qui ont pu franchir la rue de Mars, pour venir déjeuner à sa place, dans le sous-sol, descend l’escalier au bas duquel je suis installé. C’est le sous-inspecteur de la police Dumoulin. En passant auprès de moi, il s’arrête pour me dire :

« Il y a un homme qui vient d’être tué, là-haut, sous le chartil du 6 ; c’est un vieillard, il paraît que vous le connais­sez. »

Puis, cherchant le nom, il ajoute :

« C’est un nommé Degalle… Degaffe… »

Je ne lui donne pas le temps d’en dire davantage, car vive­ment, je lui demande :

« Ce ne serait pas Degoffe, par hasard ?
« Oui, c’est bien cela, me réplique-t-il, on a trouvé son livre militaire sur lui ; il était derrière la porte quand un obus est arrivé. »

Je me précipite et en effet, soulevant la couverture qu’on a étendue sur le cadavre, je reconnais le malheureux avec qui j’ai passé toute la matinée. Son corps est saupoudré de poussière de plâtre provenant du chartil, sa chevelure en est toute blanche, ce qui à première vue l’a fait prendre pour un vieillard.

— Le bombardement est devenu terrible et finit par se localiser vers l’hôtel de ville.

Du sous-sol du bâtiment principal que les collègues ont réussi à atteindre, les uns après les autres, malgré le pilonnage dangereux instituant un véritable barrage, nous ressentons les fortes secousses produites par les projectiles éclatant dans ses environs ; lors­qu’il nous est possible enfin de remonter un instant, dans une accalmie, nous allons jusque sur la place d’où nous constatons, en examinant sa façade, que celle-ci a été défoncée par un obus, à gauche, au premier étage.

Des incendies se sont allumés.

Vers 14 h, avant de regagner nos bureaux, dans la cave du 6 de la rue de Mars, nous retournons jeter un coup d’œil sur la place, du perron de l’hôtel de ville. A ce moment, nous voyons brûler à gauche, la Chambre des Notaires ainsi que la chapelle de la Mission, dont l’entrée est rue Cotta, mais qui sont attenantes. Nous nous apercevons que la maison Decarpenterie, 3, rue de la Prison, après avoir reçu des obus incendiaires, communique le feu, par son arrière, à l’immeuble où sont les bureaux de la société des Pompes funèbres, 6, place de l’hôtel de ville, lequel a reçu égale­ment des obus. Ce dernier incendie progressant très vite, gagne ensuite la grande maison faisant angle (nos 2 & 4 de la place de l’hôtel de ville et 1, rue de la Prison) occupée par le café Dalmand et enclavée alors dans le brasier.

L’ensemble est en pleine combustion lorsque nous nous reti­rons.

Dix minutes, à peu près se passent. Nous nous sommes ins­tallés devant nos tables de travail sous l’impression laissée par la vue de ces nouveaux désastres, faisant suite à la mort soudaine de M. Degoffe, quand une voix, venant du rez-de-chaussée, annonce tout à coup, dans le silence :

« Le feu est à l’hôtel de ville. »

Nous avons tous levé la tête et je reconnais le brigadier de police Donon qui, en scandant bien ses paroles, vient de lancer, par deux fois cet avertissement du haut de l’escalier qui descend dans notre cave.

Une pensée m’est venue instantanément « ILS y sont arrivés ; c’était fatal », mais sur le moment, le cri du brigadier n’a pas provo­qué une grande alarme. Il y a si peu de temps que nous venons de quitter l’hôtel de ville, sans avoir rien remarqué d’anormal, qu’il semble que cela ne doit pas être important. Par elle-même, la nou­velle n’a étonné personne non plus. Depuis le 6 avril, la vie est devenue tellement épouvantable, sous des bombardements pen­dant lesquels les Allemands suspendaient le danger comme à plai­sir, d’une façon permanente, que nous nous attendions à tout. Aujourd’hui, l’hôtel de ville a été particulièrement visé, plus long­temps que les jours précédents ; les obus recommencent à tomber dru dans le quartier, c’est devenu malheureusement presque de l’ordinaire.

Quelques agents ou employés se dirigent cependant vers l’es­calier ; je remonte avec eux, car je veux me rendre compte. Notre surprise est grande de voir l’incendie faire déjà des progrès effrayants dans une partie de la toiture du bâtiment principal, où le feu crépite et d’où les flammes jaillissent, par endroits, comme d’un foyer ardent. L’avis unanime est que le caractère présenté par le sinistre, qui se développe à vue d’œil est très inquiétant.

Avant de redescendre, je vais jusqu’à notre ancien bureau de la comptabilité, d’où je reviens tout de suite.

On s’inquiète, dans la cave, dès que l’on me voit arriver avec un chargement de documents en plus de mes vêtements et du peu de linge que j’avais en réserve dans une armoire à imprimés, car ceux qui ont vu comme moi, viennent de renouveler l’alerte, en représentant l’imminence du danger et la nécessité de procéder d’urgence à l’enlèvement de ce qui est resté dans les bureaux.

On me questionne encore :

« C’est sérieux ?
– Très grave, il n’y a pas une minute à perdre. »

Et je retourne chercher une brassée de dossiers.

A mon retour, Cullier pense alors au contenu du coffre-fort du bureau. Je lui dis qu’il faut aller le chercher sans tarder un seul instant. Ensemble, nous partons pour pénétrer dans l’hôtel de ville et courons à la « comptabilité ». Le coffre est ouvert, la caisse enle­vée rapidement, ainsi qu’un certain nombre de liasses de papiers divers demeurés sur place, dans les cartons où nous pouvions aller les consulter en cas de besoin. En revenant, nous rencontrons le secrétaire en chef, M. Raïssac qui veut aller jusque dans son cabinet ; nous l’en dissuadons, cela serait véritablement trop dange­reux.

L’incendie descend en ce moment et a gagné le premier étage, au-dessus de la salle des appariteurs. C’est de ce côté que le feu faisait rage tout à l’heure, dès qu’il s’est déclaré, entre le beffroi et le pavillon sur la rue des Consuls, où il a certainement commen­cé à la suite de l’arrivée insoupçonnée d’un obus incendiaire à travers la toiture, au cours du violent bombardement, de midi à 13 h 1/2. Il a causé ses ravages dans les énormes pièces de bois de la charpente et maintenant, toute la toiture et les combles sont en flammes.

Les pompiers sont arrivés, mais ils n’ont pas d’eau. Ils ne peuvent que s’efforcer d’enlever au feu les tableaux et objets jugés utiles ou précieux, ainsi que le font des sergents de ville ou bran­cardiers et des hommes de bonne volonté accourus aussi : MM. Sainsaulieu, Em. Lacourt, etc. Les uns et les autres courent, font la navette, entre le 6 de la rue de Mars et l’hôtel de ville, sous les sifflements, car les Boches, selon leur habitude, tirent sur l’in­cendie. A la deuxième course que je viens de faire au bureau de la « comptabilité », j’ai remarqué, sous une fenêtre de la cour, une forte brèche faite par un obus, qui n’existait pas quand j’ai fait la pre­mière.

Aussitôt un sifflement, un éclatement entendus, plusieurs s’élancent pour essayer de revenir en vitesse, les bras chargés, avant l’explosion suivante. Le grand chauffeur de la recette muni­cipale, Maurice Lamort, vêtu seulement de son pantalon dans ses leggins, la chemise entr’ouverte, en fait un jeu, en vrai risque-tout. Il est ruisselant de sueur et revient chaque fois en riant, avec les objets les plus divers. A le voir partir avec un pareil mépris du danger, pour aller chercher tout ce qui lui tombera sous la main, on croirait volontiers qu’il s’imagine prendre part simplement à une compétition et faire un concours de rapidité.

Du premier étage, pendant ce temps, on s’empresse de jeter par brassées, dans la rue de Mars, des livres de la bibliothèque ; le tout est déposé ensuite en tas, pêle-mêle, sur le pavé de la cour, me de Mars 6.

Je vais faire une apparition dans la cave du 6. Cullier et moi, nous récapitulons, nous cherchons à nous remémorer vivement ce qui pouvait avoir de l’importance parmi les pièces qui se trouvaient toujours dans notre ancien bureau, et, brusquement, il me revient que les comptes des cantonnements y sont restés. (comptes auxquels on travaille depuis longtemps, sur des fiches contenues dans une boîte, ont été établis et le sont encore, au fur et à mesure des renseignements obtenus de l’autorité militaire dans l’intérêt de ceux des habitants qui ont eu à loger ou cantonner des troupes. Il s’agit donc d’aller chercher le fichier.

Aussitôt, je repars. Cullier craint qu’il ne soit trop tard, car l’escalier que je monte lestement, je l’entends me crier :

« Non, Hess, non, n’y allez pas. »

Je ramène le fichier un instant après, mais, pendant voyage, j’ai senti, en passant et en repassant, la chaleur intense dégagée par des pièces de bois en feu tombées dans le gr escalier de la Bibliothèque, qu’elles obstruent jusqu’à hauteur de rampe.

Au retour, j’ai vu, dans la cour, le capitaine Geoffroy, pompiers de Reims, qui m’a dit, lorsque nous nous croisions :

« On m’a demandé de sauver les copies de lettres ; je ne sais où elles sont !
– Le temps d’aller déposer cette boîte, lui ai-je répondu et je reviens vous les donner. »

Il est accompagné de trois pompiers de Paris ; nous allons dans le petit bureau contigu à la salle des appariteurs, où est la presse avec toute la collection des copies, rangée dans un rayonnage élevé, et, monté sur un lit, je leur passe à tous, par trois ou quatre, les grands registres, double format, que je savais trouver dans ce dortoir improvisé.

Le trajet, cette fois, devient tout à fait périlleux.

Le premier étage est entièrement en feu à ce moment ; faudrait pas s’attarder, la chaleur est insupportable et le chartil de la rue de Mars, lorsque nous repassons, est déjà partiellement encombré de matériaux enflammés qui se détachent du haut et le rendront bientôt inaccessible, car l’incendie, de ce côté, a attaqué la toiture du bâtiment au-dessus du commissariat central comme il a atteint, en face, celle de l’autre bâtiment latéral, longeant la rue des Consuls.

Les projectiles sifflent toujours éclatant souvent à proximité. Un schrapnell de 105 est tombé encore sur la cour arrière du 6 de la rue de Mars, où M. Degoffe a été tué à midi et l’hôtel de ville a été touché plusieurs fois depuis le début de l’incendie.

Les mêmes gens courageux qui allaient et venaient, malgré les risques, sont obligés de limiter leur activité ; il est véritablement navrant de voir que tous leurs efforts, tout ce dévouement, n’ont pu être utilisés qu’à l’enlèvement de ce qu’il était encore possible de sauver d’une destruction sûre.

Le feu dévore tout ce qu’il approche ; l’impuissance à com­battre cet effroyable sinistre est absolue. Il n’y a pas d’eau.

Sur la fin de l’après-midi, le maire, M. le Dr Langlet, M. de Bruignac, adjoint et M. Raïssac, secrétaire en chef, consternés, désolés, assistent un instant, du trottoir de la rue de Mars, près de la porte du 6, au désastre qui prend de plus en plus d’importance et d’étendue. Il continue à progresser toute la soirée et pendant la nuit, tandis que le tir de l’ennemi reprend très violemment sur la ville.

Le lendemain 4 mai, le bâtiment de la rue de la Grosse-Écritoire, que les flammes ont entamé des deux côtés à la fois, est consumé à son tour, et, du magnifique monument qu’était l’hôtel de ville de Reims, dans lequel nous avions vécu en familiers, sous les pires bombardements, il ne reste plus que les murs, entourant des débris fumants.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Photographie ancienne : collection Gallica-BNF, photographie actuelle : Jean-Jacques Valette


Cardinal Luçon

Jeudi 3 – + 11°. Bombardement dans la matinée, dans le quartier de l’Hôtel de Ville. A 1 heure, incendie de l’Hôtel de Ville, de la Chambre des Notaires, de la Chapelle de la Mission, etc. Toute la nuit, bombarde­ment sur la ville, sur l’Hôtel de Ville, rue de Fusiliers, rue d’Anjou. Expé­dié pli à Bordeaux (archevêché).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Jeudi 3 mai

Dans la région du chemin des Dames, grande activité des deux artilleries sur le front Cerny-Hurtebise-Craonne. L’ennemi a lancé, à plusieurs reprises sur nos tranchées et nos petits postes, des attaques partielles qui ont été repoussées par nos feux de mitrailleuses et par nos grenadiers.
En Champagne, violente lutte d’artillerie dans les secteurs du mont Cornillet et du Mont-Haut. Combats à la grenade dans les bois à l’ouest du mont Cornillet, au cours desquels nous avons sensiblement progressé.
Aux Eparges, nos détachements ont pénétré en différents points dans les lignes allemandes : des destructions ont été opérées et nous avons ramené du matériel.
Cinq de nos avions ont survolé la ville de Trèves, sur laquelle ils ont lancé de nombreux projectiles. Un incendie d’une grande violence, qui s’est rapidement développé, a éclaté au centre de la ville. Une tentative de raid allemand a échoué près de Fauquissart, dans le secteur de Laventie-la Bassée.
Canonnade accrue sur le front italien.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

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Vendredi 27 octobre 1916

Louis Guédet

Vendredi 27 octobre 1916

776ème et 774ème jours de bataille et de bombardement

5h1/2 soir  Temps gris, de gros nuages, pluie, brouillard, brume, temps sombre, mais quelle journée. J’en ai bras et jambes rompus.

Ce matin à 7h1/4 des bombes sifflent, je finis ma toilette en hâte, çà tape surtout du côté Hôtel de Ville. Je me mets à mon travail pour mettre tout en règle avant mon départ de demain. Vers 8h3/4, voilà ma bonne qui m’arrive toute bouleversée : « M’sieur la femme de Bompas (notre appariteur de la Chambre des Notaires), est blessée grièvement, une bombe est tombée près de l’Hôtel de Ville et a tué et blessé 6 à 7 personnes ». Je la calme et me dispose à partir pour le Palais où j’ai audience civile à 9h. Je passe au Palais. Personne. J’attends et enfin Landréat mon greffier me dit que ses gens ne sont pas venus. Je me dispose à pousser jusqu’à la Chambre des Notaires pour voir Bompas et me renseigner. En route, rue des 2 anges (ancienne rue disparue en 1924 lors de la création du Cours Langlet), je rencontre Dondaine qui me dit de venir de quitter Bompas qui est fou de douleur, sa femme est à St Marcoul (Noël-Caqué) (l’Hospice St Marcoul a pris le nom de Noël-Caqué en 1902, il était situé entre la rue Brûlée et la rue Chanzy) et Dondaine ne parait pas se faire d’illusions sur son état alarmant. Je passe à la Chambre place de l’Hôtel de Ville, 2. Je trouve le Bompas dans un état de désespoir navrant. Je tâche de le remonter quand des bombes se remettent à tomber. J’emmène ce malheureux avec une voisine à l’Hôtel de Ville dans la cave. Çà tombe dru tout autour. Je remonte et cause  quelques instants avec le Maire dans son cabinet et Raïssac. Vers 9h3/4 je quitte l’Hôtel de Ville, à peine arrivé rue de Pouilly, en face des Galeries Rémoises, çà retape fort. J’entre et descend dans la cave où je trouve tout le personnel du magasin réfugié là, avec des soldats et des officiers. Vers 10h1/4 je repars, mais rue des Capucins çà recommence. J’entre chez Brunot le chaudronnier (Jules Brunot, chauffeur des chaudières des Teintureries Censier-Renaud (1886-1954)), en face du Commissariat de police du 1er canton, enfin je refile chez moi non sans entendre siffler et éclater tout autour de moi. Je trouve tout mon monde dans la cave, il est 11h. Nous y restons jusqu’à 12h1/2. Mon brave papa Millet se risque à partir chez lui. Cela n’est pas sans m’ennuyer, quoique cela ne tombe pas dans son quartier rue Souyn (rue Guillaume depuis 1935). Nous déjeunons vers 1h, mais à 1h3/4 il faut redescendre en cave, pour m’occuper je fais un dépôt de publication de mariage pour Béliard, apporté ce matin sans le registre de la Chambre. On remonte, on redescend, bref cela continue jusqu’à 5h. Je fais ma valise en hâte. J’écris quelques lettres et je termine par ces notes.

Je suis rompu. Quelle journée ! Pourvu qu’ils nous laissent tranquilles la nuit. Nous sommes comme des condamnés à mort. Je pars quand même demain matin, quitte à revenir pour les obsèques de cette malheureuse femme de Bompas si elle succombe. Pour ce pauvre garçon je souhaite de tout mon cœur qu’elle survive. C’était un ménage fort uni. Je suis tout bouleversé de son désespoir. Pas de nouvelles depuis et je ne puis réellement me résigner à sortir. Ce ne serait vraiment pas prudent.

Je ne sais pas si je pourrais résister plus longtemps à de telles secousses. Non ! c’est trop, et puis on n’est plus aussi fort après une vie pareille sui dure depuis 25 mois.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

27 octobre 1916 – A 7 h 1/4, de nombreux sifflements se font subitement entendre pendant quelques instants ; les obus arrivent sur la ville par rafales. Nos pièces ouvrent alors le feu et ne tardent pas à faire cesser le tir ennemi.
Vers 8 heures, en me rendant au bureau par le haut du boulevard Lundy, tout en me promenant, je m’aperçois qu’un projectile est entré tout à l’heure dans la façade de l’hôtel Olry-Roederer, sis au n° 15 de ce boulevard ; passé la rue Coquebert, je vois qu’un entonnoir a été creusé aussi ce matin, par un obus, devant le grand immeuble portant le n° 13, où sont les bureaux de la même maison de vins de Champagne. Dans la rue Courmeaux, un trou d’entrée existe dans le mur de la maison faisant angle sur la me Legendre et ayant le n° 11 de cette dernière. Rue Colbert, devant la Banque de France, un obus a fait explosion, tuant un homme et blessant MM. Marcelot, chef-fontainier et Fossier, du Service des eaux de la ville ; des traces de sang vont jusqu’à la boulangerie Leroy, rue  de Tambour, au coin de la rue Cotta, où tous deux sont parvenus à se réfugier. Un obus encore, est tombé contre le mur de l’hôtel de ville, à l’entrée de la rue de Mars, blessant très grièvement la femme du concierge de la Chambre des notaires. D’autres, enfin, ont également éclaté dans les environs.
Dans la matinée, le bombardement continue ; il est mené violemment. A plusieurs reprises, au bureau, nous devons suspendre le travail pour gagner les couloirs.
Autour de midi, le calme étant revenu, je puis aller déjeuner place Amélie-Doublié. J’en repars à midi 45, dans le but de faire, si possible, une nouvelle tournée en curieux, à la suite des séances sérieuses de la matinée et je me dirige vers la rue Bonhomme et alentours, afin de me tenir à proximité de l’hôtel de ville en cas de nouveau danger.
Après avoir circulé dans le quartier des ruines, rue des Marmousets, Eugène-Desteuque, etc., le moment vient de penser à me rapprocher de la Mairie pour reprendre mon travail à 14 heures, et, alors que je débouche tout doucement de la rue de l’Université, sur la place Royale, le bombardement recommence brusquement, furieux.
Il est 13 h 40 ; des rafales de huit à dix obus à la fois s’abattent très rapidement en plein centre. Il ne me faut plus songer à traverser la place pour l’instant. Ma première pensée est de me réfugier dans la maison toute proche de mon beau-frère, rue du Cloître 10, mais je ne vois même pas la possibilité de me risquer jusque là, en essayant de longer le mur de l’ancien hôtel de la douane sans m’exposer davantage. Le mieux est certainement pour moi de ne pas bouger, ou le moins possible ; je me glisse donc seulement, sur une longueur de quelques mètres, contre la maison Genot & Chômer, pour atteindre l’embrasure de la porte.
Un seul homme est là aussi, dans les ruines de la place ; je n’ai pas vu comment il y est arrivé. Blotti contre le dernier pilier des maisons brûlées, à l’angle de la rue Cérès, il se garde bien de remuer non plus, les obus continuant à tomber trop près. Nos regards se croisent et je crois que nous nous comprenons ; nous nous rendons compte que nous sommes très mal pris et tout aussi piteusement abrités l’un que l’autre, qu’il nous faut être uniquement attentifs aux sifflements pour nous aplatir à temps.
Une rafale arrive vers la place des Marchés. J’entends des fracas de vitres brisées, des cris, des appels… J’écoute, plus rien… Une pluie d’éclats… L’un d’eux, de taille, me passe devant la figure, frappe le pavé en faisant un « paf’ sonore et après avoir ressauté, s’arrête contre ma chaussure. C’est une moitié de culot. Sans avoir à faire un pas, je me baisse instinctivement pour la ramasser et je me brûle les doigts ; j’ai oublié que ces morceaux sont toujours servis chauds.
Le tir, sans s’allonger beaucoup me paraissant s’éloigner suffisamment, j’en profite, quelques instants après pour traverser enfin la place et filer rapidement à l’hôtel de ville, tandis que le bombardement continue toujours très violent.
J’apprends, en arrivant, qu’il y a eu malheureusement encore des victimes. Un enfant de 14 ans tué et une douzaine de blessés sous les halles, par un obus tombé au-dessus de la porte d’entrée se trouvant en face de la maison Boucart et par un autre, sur la place, devant l’entrée principale. Deux projectiles sont encore arrivés, en même temps, de l’autre côté de la place des Marchés, vers les maisons historiques, et, par là, un employé auxiliaire de la police, M. Daugny, qui regagnait la mairie, vient d’être tué.
Les petites rues, de la rue Legendre à l’hôtel de ville, ont été fortement éprouvées. Des obus sont tombés dans d’autres voies, autour de l’édifice, où il y a aussi des victimes.
Le tir des pièces ennemies continue pour ne prendre fin qu’à 16 h 1/2. On estime à 1 200, le nombre de projectiles envoyés pendant cette terrible journée.
Il y a cinq morts et une trentaine de blessés dans la population civile et d’assez nombreuses victimes aussi parmi la troupe.
Nous faisons la remarque, au bureau, que pendant un moment, le bombardement a dû être dirigé sur l’hôtel de ville et exécuté un peu court, bon nombre d’obus étant tombés vers les rues de l’Avant-Garde, de l’Echauderie, etc.
En quittant la place royale, j’ai ramassé lestement, à la droite de la statue de Louis XV, un gros éclat que j’avais vu retomber, en même temps que celui qui était venu assez brutalement s’offrir à moi. C’était la seconde partie, complétant parfaitement l’autre, pour former le culot entier d’un 120.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

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Cardinal Luçon

Vendredi 27 – + 5°. Violent bombardement à 7 h. 15 au Pater de ma messe, rue Colbert, place de l’Hôtel de Ville, rue de Mars… Il y aurait 8 tués, nombreux blessés. Nouveau bombardement de 10 h. à 12 h. 1/4, très violent pendant le Conseil. Descente à la cave. Il a porté sur les batteries et sur la ville. De 1 h. à 5 h. 1/2 terrible séance sur la ville. 2 obus sont tombés dans le chantier de la Cathédrale : 1 au pied du 2e contrefort du mur latéral sud, grosse meurtrissure ; l’autre entre le 4e et le 5′ contrefort du même côté, à environ 2 ou 3 mètres du contrefort. On dit qu’il y en a eu sur les voûtes. Un ouvrier me dit qu’il y a 14 ou 16 tués, et 46 blessés. 1 obus à la Maîtrise ; 1 chez Mme Lefort ; 1 dans les ruines de l’Adoration Réparatrice.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 27 octobre

Au nord de la Somme, une attaque ennemie a été repoussée au sud de Bouchavesnes. Lutte d’artillerie dans la région de Sailly-Saillisel et dans le secteur Vermandovillers-Chaulnes.

Sur le front de Verdun, violentes réactions de l’ennemi. Quatre fois les Allemands ont attaqué les positions que nous leur avons enlevées dans le secteur de Douaumont. Deux assauts dirigés sur le fort et sur notre front à l’est, ont été brisés par nos tirs d’artillerie et d’infanterie, malgré le bombardement intense qui les accompagnait. Une troisième et puissante attaque a débouché des bois d’Hardaumont. Les vagues allemandes ont dû refluer en désordre, subissant des pertes importantes. Une quatrième tentative a essuyé également un échec complet. Le front a été intégralement maintenu. Le nombre total des prisonniers décomptés dépasse 5000; de plus, nous avons recueilli plusieurs centaines de blessés.

Les Roumains ont fait reculer 1es troupes de Mackensen dans les cols septentrionaux des Alpes transylvaines. Ils tiennent bons à Predeal; ils ont reculé à l’ouest de la vallée de l’Olt, qui descend de la Tour-Rouge.

On annonce que M. de Koerber, avant d’accepter à Vienne la succession du comte Sturgh, aurait posé des conditions très strictes visant la Hongrie.

Les Serbes ont progressé dans la boucle de la Cerna. Notre cavalerie a occupé plusieurs villages à l’ouest du lac de Prespa.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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Dimanche 14 mars 1915

Abbé Rémi Thinot

14 MARS 1915 – dimanche –

Tournée merveilleuse, Infiniment consolante.
A 5 heures 1/4, je suis à l’Église pour les confessions. Je n’arrête pas.

Messe de communion à 7 heures ; Église pleine, pas assez d’hosties. Je parle trois fois, à l’Évangile avant la communion et après !

A 9 heures, messe du 83ème ; Église archi-comble
A 10 heures, messe du 14ème   d°
A 11 heures 1/4, messe paroissiale ; c’est la messe des dragons.

Déjeuner avec le colonel d’Hauterive.

J’ai été profondément impressionné par la confession de tous ces hommes, depuis 1 commandant jusqu’à des centaines de simples soldats. Et tant de retours ! AU moins 30 de 5 à 20 ans ! C’est admirable ! Et ils ont communié avec une foi.. !

Et voici que l’après-midi le 14ème reçoit l’ordre de partir. Il faut aller réparer les sottises faites par le 4ème Corps, qui s’est laissé reprendre plusieurs entonnoirs.

Décidément, je crois qu’on a bien tort de médire du, 17ème Corps !

Le 16 Mars, l’Abbé THINOT tombait en première ligne, frappé d’une balle à la tête, méritant cette citation à l’Ordre du Jour de l’Armée

Citation :

Abbé Remy THINOT, aumônier :

« ÉTANT ALLÉ DANS LA TRANCHÉE AU MOMENT D’UNE ATTAQUE,
« POUR L’ACCOMPLISSEMENT DE SON MINISTÈRE, Y A ÉTÉ FRAPPÉ
« MORTELLEMENT PENDANT QU’IL SE PORTAIT AU SECOURS DES
« SOLDATS ENSEVELIS SOUS LES DÉBRIS D’UNE EXPLOSION DE
« MINE ET QU’IL EXHORTAIT LES HOMMES A FAIRE LEUR DEVOIR »

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à Reims

Les notes de ce journal sont de Thierry Collet.


Louis Guédet

Dimanche 14 mars 1915 

183ème et 181ème jours de bataille et de bombardement

5h soir  Journée grise, maussade comme le temps. Entre 11h et midi des obus autour de l’Hôtel de Ville, chez le Docteur Bourgeois, place de la Caisse d’Épargne, rue de Mars, rue Cotta (3/4 victimes) chez Fréville, receveur des Finances (parait-il) rue Courmeaux dans appartements, meubles brisés. Gare la nuit. Mis ma correspondance à jour. Reçu visite de Charles Heidsieck qui a beaucoup insisté pour que j’aille déjeuner demain avec lui au Cercle, on doit être 7/8, le sous-préfet, Robert Lewthwaite, etc…  Je n’y ai guère le cœur, mais je n’ai pas pu refuser.

Reçu lettre de Madeleine, toujours triste mais fort courageuse. Jean part demain pour Vevey (dans un sanatorium en Suisse). Que Dieu le protège ! mais c’est bien dur pour moi de ne pouvoir l’embrasser avant son départ ! Rien ne m’est épargné ! Le reverrai-je ? Mon Dieu ! quel martyre ! et sans espoir d’en voir bientôt la fin.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Vers 11 h, bombardement autour de l’hôtel de ville. Il y a quatre blessés grièvement, rue Cotta.

À 13 h ½, un obus tombe dans l’habitation du receveur des finances, rue Courmeaux (angle de la rue Notre-Dame de l’Épine) et un autre, peu de temps après, rue Saint-Crépin.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Dimanche 14 – Nuit comme la précédente. Bombes à intervalles répétés.On apprend la mort des Généraux Maunoury et Villaret (1) (sic). Grosse et sanglante défaite française à Perthes-les-Hurlus (2). Visite à Tinqueux. Chemin de Croix (faite tous les jours par des jeunes gens, les frères Gallais). Allocution, Salut vers 3 heures.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

(1) Le général Maunoury n’a pas été tué en 1915. Il avait été maintenu en service en 1914 alors qu’il avait 67 ans. Il se voit confier une nouvelle Vie Armée transportée en Lorraine en Artois pour agir sur le flan de la 1e Armée allemande. C’est dans ses rangs que tombe le lieutenant Charles Péguy. A la fin de la bataille de la Marne il est sur l’Aisne à Soissons.

Blessé dans les tranchées en mars 1915, il perd la vue et meurt en 1923. Fait Maréchal de France à titre posthume la même année.

Le Général de Villaret appartient à l’armée Maunoury. En septembre 1915, il commande le 7e Corps d’Armée en Champagne et en 1918 il subit le choc allemand sur le Chemin des Dames.

(2) Il ne d’agit pas d’une défaite française à Perthes-les-Hurlus, mais du succès limité de l’offensive qui sera d’ailleurs stoppée le lendemain.

Notes du Colonel Marc Neuville (ainsi que toutes les autres notes)

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vendredi 2 octobre 2014

Abbé Rémi Thinot

2 OCTOBRE – Vendredi –

Le Cardinal est venu dire la messe à 8 heures à la Mission ce matin et a donné l’instruction.

Dans une première partie, il a expliqué qu’étant à Rome, les journaux lui apportaient – ainsi les envoyées au saint-homme Job – tous les jours la nouvelle d’un malheur plus grand dans son diocèse et sa ville épiscopale ; comme Jérémie, il est rentré pour pleurer sur des ruines, partager les épreuves de son peuple. Comme David, il faut dire le Miserere, le Miserere de la France qui devra réintégrer Dieu partout avant de mériter la victoire.

Dans une deuxième partie, le Cardinal a raconté l’élection de Benoit XV.

Quelques obus de campagne à 5 heures 1/4 ; par séries de 4, pour répondre à des batteries. Je continue à croire que le rideau qui demeure cache une retraite à quelques kilomètres en arrière, où ils se retranchent à nouveau. Nous ne sommes pas à la fin.

Hier, un aéroplane allemand a jeté plusieurs bombes ; une est tombée sur les Promenades, l’autre rue du Marc. Pas de victimes.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Gilles Guédet

Vendredi 2 octobre 1914

21ème et 19ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Cette nuit a été relativement calme, et contrairement à mes espoirs de la soirée il y a eu un combat vers 1h1/2 du matin, et ensuite un aéroplane est venu survoler la ville, poursuivi par la fusillade de nos troupes.

Depuis ce matin pas un coup de canon, pas un coup de fusil.

J’ai préparé le projet de convention demandé par M. Charles Heidsieck et M. Raoul de Bary pour s’engager solidairement (les 8 négociants en vins de Champagne) entre eux à rembourser et se porter caution des 800 000 Francs que les banques locales leur font pour faire des avances aux vignerons, leur verser des acomptes sur le prix de leurs vins et payer leurs ouvriers, et ensuite la porter chez M. Charles Heidsieck rue St Hilaire 8. Hier soir vers 5h, au coin de cette rue et de la rue de l’Échauderie (rue disparue en 1924 à la création de la place Léon-Bourgeois) est tombé un obus lancé par un aéroplane, dégâts insignifiants. Il en a été lancé une rue de Vesle également.

Vu Heckel qui est installé chez M. Georgin. Il me dit qu’on lui aurait appris que Louis Leclerc, mon clerc liquidateur, soldat au 151ème de ligne aurait été blessé à Verdun. Pourvu que ce ne soit pas grave, car c’est un bien brave garçon si dévoué ! De tous mes clercs partis combien m’en reviendra-t-il !!??

Depuis le 4 septembre on estime de 600 à 700 les victimes civiles des bombardements. Je reçois à l’instant de M. le Procureur de la République une invitation à me rendre à la salle d’audience du Tribunal (Augustins) aujourd’hui à 2h de l’après-midi : « Audience de rentrée ». « Discours » porte la lettre. J’irai, mais c’est la première fois que je reçois semblable invitation.

1h1/2  Toujours rien, pas un bruit, pas un coup de fusil ni un coup de canon ! C’est singulier ! Allons au tribunal. Nous trouverons peut-être à glaner quelque chose et à avoir des nouvelles !!

3h  Je rentre de l’Audience de Rentrée, présidée par M. le Procureur de la République Bossu qui a prononcé le discours d’usage devant les 3 sièges vides du Président et de ses 2 assesseurs. Villain, greffier du tribunal civil était à son siège.

Étaient en outre présents :

  1. Mennesson-Dupont, avocat, bâtonnier sortant
  2. Huc, avocat
  3. Dargent, avoué, le seul restant à Reims comme moi comme notaire.
  4. Lottin, juge de Paix des 1er et 3ème cantons de Reims
  5. Guédet, notaire à Reims, seul resté à Reims.

M.M. Mathieu, Jonval, Charpentier, greffiers auxiliaires du tribunal.
M.M. Poterlot et Lepage, anciens huissiers.
Et Touillard (à vérifier), concierge du Tribunal

En tout treize présents.

La séance est levée après le discours du Procureur et quelques mots de remerciements de M. Mennesson-Dupont et M. Dargent.

Procès-verbal de l’Audience de Rentrée du Tribunal de 1ère instance de Reims

2 octobre 1914

Reims Typographie et Lithographie de l’Imprimerie Nouvelle  11, rue du Cloître, 11  –  1914

L’an mil neuf cent quatorze, le vendredi deux Octobre, à deux heures de relevée :

  1. le Procureur de la République a fait son entrée dans l’auditoire et a déclaré ouverte l’audience solennelle de rentrée,

Étaient présents :

  1. Louis Bossu, Procureur de la République, chevalier de la Légion d’Honneur ;
  2. Gustave Villain, greffier ;

Mathieu, Jonval et Charpentier, commis greffiers.

Absents à l’armée :

  1. Lyon-Caen, substitut ;

Grenier, Lucas, Braibant et Mathieu, juges suppléants ;

Laurent et Mayot, commis greffiers.

Absents et empêchés par les événements de rejoindre leur poste :

  1. Hù, président, chevalier de la Légion d’honneur ;

Bouvier, vice-président ;

Delaunay et Baudoin-Bugnet, juges d’instruction ;

Creté, Texier et Hautefeuille, juges.

Absent comme délégué à un autre tribunal :

  1. de Cardaillac, substitut.
  2. le Procureur de la République a déclaré l’audience solennellement ouverte et a prononcé le discours suivant :

« Nous sommes bien peu nombreux, Messieurs, pour solenniser aujourd’hui une audience de rentrée.

» Cinq d’entre nous, et c’est à eux que doit aller notre première pensée, sont à ce moment devant l’ennemi : M. le substitut Lyon-Caen, MM. Les juges suppléants Grenier, Lucas, Braibant et Mathieu, sans compter nos deux commis greffiers MM. Laurent et Mayot, font bravement leur devoir de Français à la frontière et nous les connaissons assez pour être sûr qu’ils le font tout entier.

» Nos autres collègues attendent, pour la plupart, depuis huit jours, dans la ville voisine, que les communications avec Reims soient autorisées et qu’il leur soit permis de reprendre leur poste.

» Pourquoi avons-nous pensé cependant qu’il convenait de ne point laisser passer la rentrée des Cours et Tribunaux sans solenniser cette audience ? C’est, Messieurs, pour un double motif.

» Tout d’abord, parce que nous avons jugé indispensable que la réunion, si tronquée puisse-telle être, d’une compagnie judiciaire française, vienne purifier l’air de notre Palais de Justice éventré par les obus allemands et effacer la souillure que lui avait infligée une occupation de dix longs jours par l’ennemi national.

» Et en outre aussi, parce qu’au moment où le droit international comme le droit privé sont odieusement violés par un peuple qui a la prétention – ô ironie, – de se croire à l’avant-garde de la civilisation ; au moment où une ville ouverte râle bouleversée par les obus, détruite par les bombes incendiaires, mutilée dans ses monuments les plus chers et les plus sacrés, frappée dans ses habitants, femmes, enfants, vieillards, innocentes victimes de la guerre sauvage qui lui est faite, il est nécessaire de rappeler à tous qu’au-dessus de la force brutale, au-dessus de l’ultima ratio du canon qui tonne encore à nos portes à l’instant même où nous parlons, il existe l’idée intangible de la Justice et du Droit qui eux auront un jour leur revanche, et je l’espère dans un avenir prochain.

» Sous les obus de l’ennemi, il convient de crier bien haut que la justice immanente aura son heure et que le moment est proche où, grâce à notre valeureuse armée et à celles de nos alliés, grâce à la force que nous donne la sainteté de notre cause et des grandes idées que nous défendons, idées d’indépendance nationale, de liberté et de justice, le droit, à son tour, viendra primer la force brutale et reprendre dans le monde la place prépondérante qui doit être la sienne.

» Et je ne parle pas seulement ici du droit privé et des luttes paisibles de nos prétoires, mais aussi du droit des gens outrageusement violé, de ce jus gentium défini déjà il y a vingt siècles par les Romains et foulé aux pieds aujourd’hui comme autrefois par les armées de la Germanie, – de ce droit qui impose un frein aux brutalités de la guerre, qui police les armées, leur impose la loyauté et le respect des innocents et des faibles et qui est le frein indispensable aux sauvageries des combats et aux débordements de la soldatesque, – de ce droit enfin que notre cher pays de France a toujours proclamé et hautement pratiqué depuis des siècles sur tous les champs de bataille du monde entier.

» Et je veux parler aussi, Messieurs, de ce droit plus nouveau qu’ont les peuples de ne plus être traités comme un vil troupeau et de n’appartenir qu’au pays auquel va leur piété filiale, ce droit né au milieu du siècle dernier, éclipsé sur sa fin et qui, j’en ai la conviction, à notre aurore du XXème siècle, refleurira de nouveau en rendant à notre France nos malheureuses provinces mutilées.

» Voilà, Messieurs, pourquoi nous estimions indispensable que cette audience fut tenue.

« Aussi, au bruit du sifflement des obus allemands, du fracas de la bataille qui se livre depuis dix jours à nos portes et jusque dans nos faubourgs, du grondement de nos batteries installées sur nos boulevards même et sur nos places publiques, est-ce avec fierté devant vous tous qui avez bravement supporté ces dix-huit jours de bombardement sans précédent dans l’histoire d’une ville non fortifiée, je déclare ouverts les travaux de l’année judiciaire 1914-1915, espérant que cette fiction va devenir à un très prochain jour une réalité.

» Et vous, Monsieur et cher Bâtonnier sortant, vous avez noblement représenté le barreau dans les jours sombres qui viennent de s’écouler : votre présence à cette barre est pour nous une joie et il nous est doux de saluer en vous le Français patriote et l’avocat scrupuleux et délicat que vous fûtes toute votre vie.

» Nous saluons avec vous, Messieurs les Juges de Paix, Avocats, Officiers publics et ministériels présent qui, eux aussi, ont fait vaillamment leur devoir et bien mérité de la Patrie. »

Maitre Mennesson-Dupont, bâtonnier sortant de charge, s’est alors levé et s’est associé en quelques paroles élevées au discours de M. le Procureur de la République.

  1. le Procureur de la République a ensuite levé l’audience solennelle.

Assistaient à l’audience sur convocation :

  1. Lottin, juge de paix des 1er et 3ème cantons ;

Huc, suppléant, faisant fonction de juge de Paix des  2ème et 4ème cantons ;
Mennesson-Dupont, avocat, ancien bâtonnier ;
Dargent, avoué ;
Guédet, notaire ;
Lepage et Poterlot, huissiers suppléants ;

Seuls magistrats cantonaux, avocats et officiers publics ou ministériels présents à Reims à ce jour.

De tout quoi il a été fait et dressé le présent procès-verbal qu’ont signé le Procureur de la République et le Greffier du Tribunal.

Signé : Louis Bossu, G. Villain

Comme j’allais rue des Augustins pour cette audience, on entendait le canon très, très loin, vers Sommepy.

3h1/2  6 lettres. Une de ma femme du 15 septembre, une racontant son exode vers Granville. Quel voyage ! mon Dieu, 5 jours pour y arriver !! Enfin ils sont bien portants, Dieu soit béni ! mais toujours pas de nouvelles de mon Pauvre Père !

8h1/2 soir  Canon très lointain, mais rien près de Reims. Que cela veut-il dire ? Je suis si triste ce soir !! Tout me fait mal.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

L’Éclaireur de l’Est, qui avait dû cesser sa publication par suite de dégâts considérables occasionnés par des obus, dans son immeuble, 11, rue du Cloître, reparaît aujourd’hui.

Il parle ainsi de e qui s’est produit au parc d’artillerie, mercredi dernier 30 septembre :

« De la poudre aux moineaux. En guise d’adieu (s’il pouvait être définitif !) les Allemands ont dirigé leur feu, avant-hier soir, sur ce qui fut, avant la guerre, le parc d’artillerie de Reims. Ce parc reçut un nombre très respectable d’obus, qui ne parviennent à détruire que quelques centaines de vieilles cartouches à blanc, qui étaient devenues même inutilisables pour les exercices des sociétés de tir et de préparation militaire. Ce piteux exploit n’ajoutera rien à la gloire des soldats de Guillaume. En France, nous appelons cela : « Jeter de la poudre aux moineaux »

Le Courrier de la Champagne, de ce jour, annonce la nouvelle sur un autre ton, disant :

Deux obus tombent sur le parc d’artillerie qui est incendié. Avant-hier soir, vers 6  heures, deux obus allemands venaient tomber sur le parc d’artillerie, route de Neufchâtel, déterminant un incendie dans les locaux de l’Arsenal. Il n’y avait là que de vieilles munitions et un lot de cartouchez servant au tirs d’instruction.Le bruit intense produit par l’éclatement de ces munitions a provoqué la fuite des habitants du quartier, qui d’ailleurs sont rentrés en grande majorité la nuit à leurs domiciles respectifs.

M. le général Cassagnade et les officiers organisèrent les secours avec l’aide des soldats et de pompiers et le feu put être circonscrit, à l’arsenal, dans un bâtiment qui est complètement en ruines.

Il n’y a, heureusement aucun accident de personnes à déplorer.

Ainsi, le rédacteur de l’Éclaireur nous parle, d’un air détaché, de la destruction de « quelques centaines de vieilles cartouches devenues même inutilisables pour les exercices des sociétés de tir et de préparation militaire ».

Pour admettre cela, il faudrait n’avoir pas été assourdi, pendant une demi-heure au moins, par le roulement des détonations qui a épouvanté les voisins et précipité leur fuite et n’avoir pas entendu parler du sauve-qui-peut qu’il a provoqué dans tout le quartier.

Nous ne désirons certes pas que l’on dramatise des événements ; les faits parlent d’eux-mêmes, depuis deux mois et des dramatisent suffisamment, mais nous aimerions être plus exactement renseignés, afin de pouvoir accorder quelque confiance aux journaux.

Reconnaissons toutefois que leur rôle n’est pas facile dans Reims, car il ne nous faut pas perdre de vue qu’ils ont, certainement d’abord, le souci d’éviter de fournir des renseignements à l’ennemi.

– De nouvelles précisions sur le fonctionnement du Service des Postes sont données par Le Courrier de la Champagne ; les voici :

Le Directeur des Postes et Télégraphes de la Marne, a l’honneur d’informer le public, qu’un service postal ne comportant provisoirement que la vente de timbres-poste, l’expédition et la réception des lettres ordinaires, fonctionne à dater du 1er octobre, dans les locaux de l’école maternelle de la rue Libergier n° 32. Le départ des courriers aura lieu chaque jour, au moyen de voitures automobiles spéciales, à 10 heure du matin et à 16 heures ; les dernières levées seront faites au bureau de la rue Libergier, une demi-heure avant les départs. Une distribution sera faite en ville à partir de midi ; toutefois, les quartiers faisant partie de la zone dangereuse ne seront pas visités par les facteurs. Les habitants de ces quartier pourront se présenter au bureau de poste, où les correspondances qui leur sont destinées leur seront remises. Les levées de boîtes, dans ces mêmes quartiers, ne pourront être effectuées, il ne devra donc donc être déposé aucune correspondance. L’organisation de ce service a été réalisée en vue de donner à la population éprouvée de Reims les moyens, même sommaires de correspondre avec l’extérieur. Le Directeur des Postes et des Télégraphes compte donc que le public voudra faciliter la tâche très lourde qu’un personnel dévoué a consenti à assurer, malgré les dangers de l’heure présente.

A. Dorlhac de Borne.
Le même journal publie les avis suivants :

Croix-Rouge Française, Société de secours aux blessés militaires.
A Messieurs les médecins, administrateurs, comptables et à mesdames les infirmières-majors, c’est-à-dire aux chefs de service, le Comité a l’honneur de rappeler qu’il compte toujours sur leur concours qui sera utilisé dès que pourront rouvrir les formations temporairement fermées.
Le président par intérim : M. Farre.

Avis important. Les propriétaires, locataires ou entrepreneurs qui ont besoin de faire des recherches dans les décombres des maisons incendiées ou bombardées, doivent être munis d’une autorisation du commissaire de police de leur canton.
Cette autorisation mentionnera, avec le nom de la personne autorisée, la désignation précise de la maison ou de la partie de la maison ou de l’immeuble à explorer.
Toutes les personnes rencontrées sans autorisation sur les décombres ou dans les maison abandonnées, seront livrées à l’autorité militaire qui leur appliquera les peines les plus rigoureuses.

Paroisse Notre-Dame. Messe du dimanche
A la Mission, rue Cotta, 3 : 5 n 1/2n 6 h 1/2, 7 h 1/2, 8 h et 11 h avec instruction.
A la Chapelle de St Vincent-de-Paul, rue du couchant, 5 : 6 h, 7 h, 8 h, 9 h, messe des enfants ; 10 h grand’messe avec instruction.
Les messes en semaine. Elles seront assurées, dans la mesure du possible, aux heures habituelles.
Avis – M. Le curé de la cathédrale convoque les paroissiens, dimanche 4 octobre, tout particulièrement aux messes de 8 h et de 11 h à la Mission et à la messe de 10 h, rue du Couchant, pour leur faire connaître la nouvelle organisation du service paroissial.
Vendredi 9 octobre – A la chapelle de la Mission, à l’occasion du premier vendredi du mois, la messe sera dite par son Éminence le Cardinal. Instruction, salut du Très-Saint-Sacrement.
Prière instante de se donner rendez-vous à la Mission, à cette messe de 8heures, pour entourer Son Éminence le Cardinal.

Il donne encore les prix sur les denrées, au marché du mercredi 30 septembre :

Sur les marchés.
Le grand marché de mercredi était peu approvisionné, en dehors des légumes apportés par les maraîchers.

Peu de pommes de terre, dont le cours est relativement élevé.
Les rondes sont vendues 0,25 le kilo, les longues jaunes et les blaffs 0,35 le kilo
Les œufs peu abondants, sont livrés à 2,25 et 2,75 la douz.
Volailles et lapins sont rares et à les prix variables, mais sensiblement chers
A la criée municipale, la viande de bœuf est vendu de 1.60 à 2 F le kilo.

Enfin, il a inséré une déclaration particulière, suffisamment caractéristique, en ce qu’elle dénote certaine inquiétude dans laquelle vit actuellement une partie de la population, à Reims.

En voici le texte :

Mme Eug. Bernier, place Luton 79, dont la maison a été en partie détruite par une bombe prussienne, soupçonnée injustement parce qu’elle connaît l’allemand, avertit qu’elle est née à Forbach (Lorraine) ; que son mari, Eug. Bernier, Français, a fait son service militaire en France et que son fils, Gabriel Bernier, soldat au 164e de ligne, est peut-être actuellement tombé au service de la France. Si l’on désire plus amples renseignements, prière de l’adresser à Mme Bernier elle-même.

– Dans la nuit dernière, les coups de canon avaient paru plus éloignés que précédemment ; la journée avait été assez calme, mais, sur le soir, le bombardement a repris ou plutôt continué.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
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Cardinal Luçon

Messe à 8 h. à la Mission. 1er vendredi du mois ; allocution, calme, sauf quelques coups pendant la nuit ; et dans l’après-midi quelques bombes. à 4 h, Visite aux Aumôniers militaires ‘ils étaient 45) et aux officiers et soldats cantonnés à Thillois : allocution et Salut du St Sacrement à l’église ; prière sur les tombes des soldats tués les derniers jours. Allocution aux prêtres à la Chapelle des Frères de Thillois. Journée calme ; nuit tranquille du 2 au 3.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

La journée passe encore une fois dans un silence relatif. Toutefois il est encore tombé quelques obus dans le quartier Cernay. La nuit quelques bruits de mitrailleuse au loin. Le recul de l’ennemi doit s’accentuer.

Gaston Dorigny

Paul Dupuy

Réception à 18H d’une lettre confirmant les projets de rapatriement déjà arrêtés la veille, et disant que toute liberté d’allure est maintenant laissée sur route.

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

 Juliette Breyer

Vendredi 2 Octobre 1914.

Ce matin on nous a prévenus que la Poste reprenait son cours, mais les facteurs ne vont que dans les quartiers qui ne sont pas dangereux. Donc les 2e et 4e cantons doivent aller chercher leurs lettres eux-mêmes. La Poste a été transférée rue Libergier à l’école maternelle.

En partant, nous deux Charlotte à 2 heures de l’après-midi, M. Guerlet nous dit : « Ne sortez pas, ils bombardent sur la ville ». Qu’est-ce que cela peut nous faire, ce que nous voulons, ce sont des lettres. Nous ne craignons rien. Nous arrivons donc sans encombre. C’est triste la ville : on ne voit que des murs noircis. Pour le moment nous ne nous arrêtons pas à regarder. Enfin nous voici à la Poste. Il y a une foule énorme. Nous ne passerons pas de bonne heure, et encore ça ferme à 4 heures. Il faudra pourtant que j’y arrive. On voit quelques femmes qui sortent avec des lettres, mais d’autres ont des figures navrées. Elles n’ont rien eu . Il faut que je passe. Il y a deux entrées, dont une pour les facteurs. Je guette si j’aperçois celui qui venait chez nous et je lui fais signe d’approcher. « Vous venez pour les lettres, me dit-il, mais il est inutile que vous attendiez ; on va fermer les portes, le triage n’est pas fait pour le 2e. Revenez demain ».

Ainsi il nous fait repartir sans rien avoir. Nous étions venues, l’espoir au cœur, et nous repartons la mort dans l’âme. Ton papa est venu aussi et il s’en retourne aussi triste que nous.

Pauvre Charles, que dois-tu penser aussi puisque pendant un mois je n’ai pu t’envoyer aucune lettre. Je suis navrée mais je m’arrête car je n’ai plus de courage.

Bons baisers. Ta petite femme qui t’aime toujours.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Vendredi 2 octobre

Progrès des troupes alliées au nord de la Somme, une attaque furieuse des Allemands ayant été écrasée à Roye. Avance marquée de nos troupes dans l’Argonne et dans la Woëvre.
L’offensive allemande a été décidément vaincue sur le Niémen. Guillaume II qui croyait s’emparer facilement des forteresses russes dans la région de Grodno a été déçu. De grandes forces austro-allemandes ont été toutefois concentrées, sous les ordres du général de Hindenburg, dans la région de Cracovie, pour empêcher les Russes de prendre cette place et de s’infiltrer en Silésie. Mais les effectifs russes ne sont pas inférieurs à un million d’unités.
Des Serbes et des Monténégrins, peu de choses à dire, sinon qu’ils cheminent régulièrement vers Sarajevo.
Deux Taubes qui venaient sur Paris ont été arrêtés par nos aviateurs et ont fait demi-tour.
M. Venizelos, président du Conseil grec, a déclaré que son pays serait aux côtés de la Serbie et tiendrait tous ses engagements en cas de guerre balkanique. C’est un avertissement pour la Turquie.
L’Italie a fait relever les mines que l’Autriche-Hongrie avait déposées dans l’Adriatique et qui avaient fait sauter déjà plusieurs navires marchands. La navigation a d’ailleurs été arrêtée dans cette mer.
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