• Tag Archives: M. Lenoir

Lundi 4 Mars 1918

Louis Guédet

Lundi 4 mars 1918

1270ème et 1268ème jours de bataille et de bombardement

6h soir  Parti par la neige à 9h. Je quitte la maison de la rue des Capucins 52 où j’ai tant souffert, le cœur en sang. Adèle pousse la petite voiture sur laquelle j’ai mis mes valises emportant mes derniers objets et papiers, moi poussant à la roue, fouetté par la neige tourbillonnante. Dans l’autobus Lelarge et l’abbé Dupuit, curé de St Benoit, ce dernier quittant Reims. Route longue et triste, lugubre jusqu’à Épernay. Arrivé ici à 10h3/4. Je vais au Parquet ou le Procureur m’enjoint encore d’aller me reposer. Il a raison ! Je n’en puis plus ! Comme je m’accusais et que je lui disais que j’espérais qu’il ne prenait pas mon voyage à St Martin pour une défection ! Il protesta et me dit : « Vous n’y pensez pas, mon cher juge de Paix, vous avez fait plus que vous ne pouviez, que vous ne deviez, et je ne permettrais à qui que ce soit d’oser avoir semblable pensée sur vous. Je vous enjoins à nouveau d’aller vous reposer ! » – « Et attendez nos ordres ! Car il est probable que vous ne rentrerez pas à Reims qui sera évacué entièrement, même ceux avec lesquels vous pensiez rester jusqu’à la fin ! »

Je le quittais les larmes aux yeux !! J’étais brisé.

Vu de Mun, notre député au buffet de la Gare (Bertrand de Mun, homme d’affaires et politique, mobilisé comme capitaine dans un régiment de Dragons (1870-1963)), qui est fixé sur la délicatesse des Galonnés qui nous régissent !! Il songe à demander qu’on dégomme le commissaire du Gouvernement, le fameux Capitaine La Montagne, une brute méridionale de la plus belle verrue !

En attendant le train une malheureuse évacuée qui me connaissait me conta qu’avant-hier, ayant reçu l’ordre de partir aujourd’hui, et ayant son beau-père à la mort, elle alla voir cette brute de La Montagne pour le prier de l’autoriser à rester quelques jours pour assister ce moribond et veiller à ses obsèques. Ce gredin lui répondit : « Vous partez. Votre beau-père mourra bien sans vous, et on l’enterrera. Allez. Foutez-moi le camp ! (Sic) » Il n’y a pas à insister sur de tels faits.

Voilà comment le malheureux peuple rémois est traité depuis 42 mois !

J’arrive à Vitry-la-Ville et à St Martin vers 5h, anéanti, broyé, brisé, en loques. Je ne puis à peine parler.

En pièce jointe un ticket vert du Service Automobile Reims – Épernay, daté du 4 mars 1918.           Reims à Épernay        Prix : 6 francs

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

4 mars 1918 – Le défilé, à la mairie, n’a toujours pas cessé. Nous remarquons encore dans la rangée de personnes qui passent, quelques victimes des gaz. L’ensemble du spectacle est navrant.

A ce jour, il a été évacué 1 915 habitants.

La journée est calme. Vers midi, nous voyons arriver à la mai­rie, M. le ministre des Beaux-Arts, accompagné de M. Lenoir, dé­puté et du capitaine Linzeler.

Sur la fin de l’après-midi, on vient déposer à la mairie, une vingtaine d’appareils à utiliser contre les effets des gaz. Ces appareils ressemblent, comme aspect, à ceux employés pour le sulfatage, dans le vignoble.

Bombardement en arrosage, le soir.

Le communiqué reproduit aujourd’hui, sur le journal, mentionne assez longuement l’attaque sur Reims qui a eu lieu dans la nuit du 26 février au 1er mars :

Paris, 2 mars, 15 h — L’action agressive de l’ennemi s’est violemment manifestée dans la région au nord-ouest et au sud-est de Reims. En fin de journée, des forces allemandes ont tenté de déboucher sur les saillants de Neufchâtel. Nos feux, déclenchés avec précision, ont désorganisé l’attaque. Des frac­tions ennemies qui avaient réussi à pénétrer dans nos postes avancés, en ont été chassés par nos contre-attaques. A la même heure, des détachements ennemis ont tenté d’aborder nos lignes, en face de la Pompelle, mais, sous nos feux ont dû précipitamment regagner leurs tranchées de départ. Après ce dernier échec, l’ennemi a relancé une nouvelle attaque plus violente dans la même région. Malgré ses efforts répétés, il n’a pu atteindre le fort de la Pompelle. Seuls, des éléments ennemis ont réussi à prendre pied dans la partie nord d’un petit ouvrage situé à l’ouest du fort. En même temps, une tentative ennemie, plus à l’est, au sud de la Bertonnerie, n’a pas obtenu de résultats.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

Lundi 4 – Nuit tranquille à Reims. 0°. La neige tombe et couvre la terre. Nous embarquons dans un fourgon pour les évacués par chemin de fer les effets en réserve pour les pauvres. Midi, à la Cathédrale, Décoration de M. Sainsaulieu par M. Lasserre, qui m’y a fait inviter hier personnellement par M. Sainsaulieu lui-même, M. Lasserre désirant instamment que je sois présent. A 9 h. quelques coups de canon. Visite d’adieu de M. Charles.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 4 mars

Deux tentatives de coup de main ennemis, au nord du Chemin des Dames et dans le bois de Malancourt, ont échoué sous nos feux.
Bombardements assez vifs sur le front du bois Le Chaume.
En Lorraine, au nord-est de Reillon, nos tirs d’artillerie ont empêché une attaque en préparation de sortir de ses lignes.
Sur le front britannique, un coup de main a été exécuté avec succès sur les lignes allemandes au sud-est d’Armentières.
Des détachements ont été rejetés avant d’avoir pu aborder les lignes de nos alliés, au nord-ouest de Saint-Quentin et à l’est d’Arleux-en-Gohelle.
Une troisième tentative sur les tranchées britanniques de la région de Pontruet a échoué à la suite d’un corps à corps avec les patrouilles alliées. L’ennemi a subi des pertes importantes.
Un certain nombre de prisonniers sont restés aux mains des Anglais. Sur le front italien, échec d’une tentative ennemie dans le val Frenzela.
Canonnade réciproque sur le reste du front.
Les maximalistes ont signé à Brest-Litowsk une paix qui prend date du 3 mars.
Les Allemands ont débarqué dans l’archipel finlandais d’Aland. Ils ont notifié leur décision à la Suède.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

 

Share Button

Samedi 30 juin 1917

Louis Guédet

Samedi 30 juin 1917

1022ème et 1020ème jours de bataille et de bombardement

8h matin  Nuit relativement calme, bataille vers Moronvilliers. A 10h1/2 la pièce habituelle bombarde vers Courlancy une 15aine (quinzaine) d’obus, et puis je n’ai plus rien entendu que de loin en loin. Du reste il a plu presque toute la nuit. Ce matin temps couvert à la pluie, lourd. Je vais pousser jusqu’à la place d’Erlon pour tâcher de voir Charles Heidsieck, puis je rentrerai pour une donation entre époux. Encore une journée bien triste qui se prépare pour une fin de mois. Du reste ce mois de juin aura été bien triste et douloureux pour moi.

Les quatre feuillets suivants ont disparus.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

30 juin 1917 – Bombardement.

Vers 13 h 1/2, quatre ou cinq obus font explosion soudaine­ment, dans le quartier, pendant que nous prenons le café, entre collègues, rue Courmeaux, derrière les Halles (café Néchal). Un passant, M. Liégeois est tué par le deuxième projectile, à l’angle des rues Legendre et Cérès ; les autres éclatent rue Courmeaux, rue Saint-Crépin et rue de l’Avant-Garde, au coin de la rue Bonhomme.

Ce jour, notre cuistot de la « comptabilité », l’ami Guérin, nous quitte pour aller rejoindre sa famille.

Guérin habitait encore il n’y a pas longtemps, 240, rue du faubourg Cérès, aux confins de la zone militaire évacuée et inter­dite. A quelques pas du cimetière de l’Est, il était demeuré toujours à ce point de la ville, où commençaient des boyaux par lesquels les Poilus, avec qui il vivait en somme après sa rentrée du bureau, allaient en ligne. Son beau-père, resté avec lui, avait été intoxiqué par les gaz en cet endroit avancé.

Par là, il n’y avait plus guère de civils et un jour qu’au bureau nous avions eu lieu de nous inquiéter vivement de ne l’avoir pas vu arriver comme d’habitude, après un bombardement sérieux, j’étais allé chez lui, conduit aussi vite que possible, en auto, par Honoré, le vaguemestre de la mairie qui, en arrivant à hauteur de la rue des Gobelins, s’y était dirigé brusquement et s’était arrêté aussitôt, en me disant :

« Je ne peux pas aller plus loin avec ma voiture, les Fritz nous taperaient dedans ; je vais la garer, à l’abri et vous atten­drai ici. »

Je n’avais donc qu’à continuer pour trouver la maison, en longeant une longue série de ruines, d’immeubles brûlés les uns à la suite des autres, à droite du faubourg, dont le côté gauche était dans le même état — mais le 240 était encore debout.

L’absence de Guérin n’avait été occasionnée par rien de fâ­cheux, heureusement. Pour me dédommager du voyage qu’il m’avait causé inutilement, il m’avait dit :

  • « Tiens ! tandis que tu es ici, veux-tu voir les Boches ?
  • Je veux bien, où ça ?
  • Eh bien, m’avait-il ajouté, viens au grenier ; seulement, ne te montres pas à la lucarne, tu pourrais recevoir un coup de fusil.
  •  Ah, merci ! tu as raison de prévenir, lui avais-je-répondu, mais, je me doutais bien tout de même qu’il ne doit pas faire bon regarder à toutes les fenêtres, chez toi. »

La lucarne exposée au nord-est, était ouverte — elle l’était probablement toujours. M’indiquant alors une place, en face, con­tre le mur, que je gagnai en me baissant, il me passait une jumelle, et, si je ne voyais pas de Boches, je distinguais parfaitement tout ce que l’ouverture me laissait voir des lignes blanches de leurs tran­chées, sur le bas de la pente, entre les routes de Witry et de Cernay.

— Il n’est pas rare, m’avait-il expliqué, que des balles de fusil ou de mitrailleuse viennent claquer dans les tuiles de la toiture.

Je comprenais ; en effet, si près des lignes.

Une malheureuse nouvelle, celle de la mort de son fils aîné, tué sur le front, lui était parvenue récemment. Nous avions remar­qué combien il en était resté affecté et nous prenions part à sa peine, d’où était venue, en grande partie, la décision qu’il avait prise de partir de Reims. Nous admettions trop bien ses raisons.

Au soir de cette journée, où notre camarade quitte définitive­ment le bureau de la « comptabilité », il nous souhaite « bonne chance ». Nous remercions Guérin et en lui serrant la main, nous lui exprimons sincèrement le même souhait.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Samedi 30 – + 16°. Nuit tranquille. Pluie. Matinée tranquille. Visite de deux Aumôniers de la nouvelle Division 167e. Le Père Doncœur et M. Du­bois (?) ami de Mgr Labauche. Visite de MM. Lenoir, député de Reims et de M. Forgeot, aussi député de la Meuse, ensemble. Nuit agitée. Combat du côté de Courcy, attaque allemande. Il me semblait au Crapouillaud(1) et à la grenade. Un homme a la jambe coupée par un obus.

(1) Le nom de crapouillot figure assez bien l’aspect trapu d’un crapaud que présentaient les mortiers de tranchée.
Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Samedi 30 juin

Grande activité de combat sur le front de l’Aisne et au nord-ouest de Reims.

Près du village de Cerny, l’ennemi qui avait réussi d’abord à prendre pied dans notre première ligne en a été rejeté par une contre-attaque énergique de nos troupes. Puis il a renouvelé sa tentative et a pénétré une seconde fois dans nos tranchées.

Au sud-est de Corbeny, l’attaque déclenchée par les Allemands a été particulièrement violente. L’ennemi a engagé des troupes spéciales d’assaut qui ont essayé d’enlever un saillant de notre ligne de part et d’autre de la route de Laon à Reims. Ses contingents ont dû refluer avec de fortes pertes.

Sur la rive gauche de la Meuse, dans la région bois d’Avocourt-cote 304, un violent bombardement a été suivi d’une puissante attaque allemande sur un front de 2 kilomètres. La puissance de nos feux a réussi à désorganiser l’attaque qui a pu prendre pied en quelques points de notre première ligne. Une autre tentative des Allemands a été complètement repoussée.

Sur le front d’Orient, canonnade à la droite du Vardar et vers la Cervena-Stena. Une attaque bulgare a été repoussée dans la région de Moglenica.

La Grèce a rompu avec l’Allemagne, l’Autriche, la Bulgarie et la Turquie.

Le croiseur-cuirassé Kléber a coulé sur une mine au large de la pointe Saint-Mathieu. Il y a 38 victimes.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

Share Button

Mercredi 18 avril 1917

Louise Dény Pierson

L’image contient peut-être : 2 personnes

18 avril 1917

Le long de la grande allée centrale des parois de planches délimitaient des chambres où les familles trouvaient un peu d’intimité.
A côté de nous, couchaient des gendarmes et pour cette première nuit, il y eut chez eux un certain remue ménage qui nous tint éveillés.
Une de leurs patrouilles amenait un soldat d’un uniforme inconnu ; c’était un Russe et il fallait trouver un interprète, c’était un officier logé plus loin. Ce Russe faisait partie d’une division de l’armée du Tsar amenée à grands frais sur le front français. Pourquoi ? Mystère !
Peut-être pour remonter le moral de nos troupes qui était bien bas après l’échec de nos offensives des 16 et 17 avril…

A la fin de l’après-midi, le train blindé, ses canons repliés, est reparti vers Rilly-la-Montagne où il trouve un abri très sûr dans le tunnel. Il n’en a pas de même pour nous qui avons commencé à recevoir la riposte des Allemands dont les obus tombent un peu partout.
Alors que j’arrive à la porte de la maison, un sifflement très proche me surprend. Au lieu de me jeter à terre, comme on nous l’a appris, je m’élance dans le couloir en claquant la porte derrière moi, geste machinal qui ne m’aurait pas sauvée de l’obus mais peut-être des éclats et qui ne valait pas un rapide plat ventre ..
Nous sommes gratifiés, dans notre quartier, de deux variétés d’obus : l’Allemand dont on entend bien le sifflement avant l’explosion et l’Autrichien qui explose avant qu’on ait pu l’entendre venir, bien plus dangereux que l’autre.
Heureusement, si l’on peut dire, qu’il arrive plus d’obus allemands que d’autres. Pour cette nuit et les suivantes, qui menacent d’être agitées, nous quittons la maison de la vigne pour nous réfugier dans les caves Walfart plus solides et bien organisées pour recevoir les habitants voisins.

Ce matin, nous avons eu une surprise : un train que nous appelions peut-être à tort, blindé, est arrivé dans la nuit. Il est venu prendre position dans la grande tranchée du chemin de fer, tout en haut des vignes (Sur la photo, l’endroit est aujourd’hui le pont Franchet d’Espèrey).
Ce sont deux pièces d’artillerie de marine montées sur des wagons métalliques très longs, dont les bouches impressionnantes émergent de la tranchée.
Dès les premiers coups, c’est la panique parmi les travailleurs de la vigne, d’autant plus que des morceaux de cuivre rouge, arrachés de la ceinture des obus tombent çà et là. Un ouvrier a voulu en ramasser un et s’est brûlé les doigts.
Notre surveillante a voulu nous répartir aux deux extrémités de la vigne et continuer le travail mais un officier de la batterie est apparu en haut du talus et d’un ton sans réplique, s’adressant à la surveillante : « Je ne veux voir personne en avant des pièces, sortez tous immédiatement ou je ferai exécuter une évacuation totale et définitive du personnel civil travaillant sur ce terrain ».
Bon gré, mal gré, la surveillante a dû bien exécuter cet ordre et nous avons été répartis dans d’autres services des caves Walfart.

Ce texte a été publié par L'Union L'Ardennais, en accord avec la petite fille de Louise Dény Pierson ainsi que sur une page Facebook dédiée :https://www.facebook.com/louisedenypierson/

Louis Guédet

Mercredi 18 avril 1917

949ème et 947ème jours de bataille et de bombardement

11h matin  Temps gris brumeux, glacial, de la neige fondue, du grésil, de la pluie, sale temps. Nuit tranquille dans notre quartier. Mais boulevard Lundy, bombardement vers 2h du matin, tir de barrage. Pierre Lelarge a encaissé pour son compte 6 obus, Lorin rue de Bétheny un, etc…  etc…

Hier soir j’ai reçu la visite du bon R.P. Desbuquois, charmant homme, beaucoup de cœur, et qui me comprend très bien et sent mes souffrances auxquelles il compatit en même temps (rayé) qu’il n’est pas surpris de leur (rayé) cruauté même envers (rayé). Causé longuement, il reviendra me voir puisqu’il est revenu habiter rue de Venise au Collège, dans la crainte des gaz asphyxiants, rue St Yon où il habitait seul. Il était plus raisonnable pour lui de se trouver avec les collègues, c’était du moins plus prudent. Je pourrai ainsi aller le voir plus facilement.

Ce matin le calme. La bataille continue dans le lointain, toujours vers Berry-au-Bac, mon pauvre Robert !!!! Été à la Poste, trouvé lettre du Père Griesbach retirant sa plainte contre Dupont, son insulteur, et mis une lettre pour Madeleine. Été à la Ville, rien de saillant, on est sans nouvelle de la bataille. Les employés de la Ville sont toujours heureux de me voir, ainsi que les agents de Police.

Repassé chez Mazoyer, mes lettres d’hier ont été prises par lui. Çà va bien !! Ce soir j’en remettrai une pour ma chère femme. Rencontré en route Lesage, pharmacien, casqué comme un vrai poilu. Il a bonne tête là-dessous, cela lui va !! Il est las comme nous tous !! Rentré à la maison par un brouillard tombant frais ! On est glacé. Aussi bien physiquement que moralement. Il serait pourtant bien et temps que notre martyr cessât ! On est au bout de tout, forces physiques et morales, on vit en loques !

6h soir  A 2h été prendre mon courrier, reçu lettre de ma pauvre femme, toujours aussi angoissée. Je lui réponds de mon cabinet de juge. Elle me disait qu’elle avait reçu une lettre du 10 de Robert qui allait bien et disait que de la hauteur où il était il voyait les allemands qui en…  prenaient pour leur rhume !..

Carte de Charles Defrénois, du Répertoire Général du Notariat, très gentille et admirant ma conduite. Je lui réponds pour le remercier et lui dire que je ne pourrais lui régler les frais de légalisation, procuration Heidsieck qu’il me retournait que lorsque la Poste recevra le mandat Poste.

De là je vais à la Ville, monte avec Charbonneaux au campanile de la Ville, où je retrouve Lenoir député, le Maire et Sainsaulieu, architecte de la Ville. Nous contemplons le champ de Bataille de Brimont, malheureusement la pluie ne nous permet guère de bien voir quelque chose. Je termine ma lettre à Madeleine dans la salle du Conseil, et vais porter mes lettres à Mazoyer que je rencontre sous les loges (de la place d’Erlon). Il me dit qu’à l’État-major on est satisfait de la bataille.

Nous sommes au Mont Cornillet, Mont-Haut, Moronvilliers où je chassais. Le Mont Cornillet ! Quels souvenirs, c’est là où mes 2 grands artilleurs ont tué leurs 1ers lapins. Rentré à la maison, rencontré en route le Commissaire Central Paillet. Vraiment crâne ! Avec moi il se gausse de la fuite lâche de Speneux, commissaire du 3ème canton, de Mailhé, commissaire spécial près la Place, encore un crâneur celui-là, des employés des Postes, des bureaucrates, etc…  etc… « Tous foutu le camp ! M. Guédet » me dit le Brave Paillet. Nous nous quittons, et je lui dis : « on devra cingler après la Guerre ces peureux-là !! » Lui me reprend : « Oui, mais je dis on devrait !! car on n’osera pas !! » Moi de répondre : « Nous verrons bien !! »

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

18 avril 1917 – Au cours de la nuit, bombardement ; les obus sont tombés boulevard Lundy. Rien dans la journée. Le soir, forte canonnade, surtout par les 75, qui claquent bien.

La place Amélie-Doublié que j’ai tenu à revoir, aujourd’hui, a changé beaucoup d’aspect depuis une dizaine de jours. Là comme ailleurs, on a maintenant une impression de désolation, de des­truction qui, toutefois est bien pire encore avenue de Laon où les premières maisons de gauche sont entièrement détruites, de même que celles situées à droite et comprises entre la rue Lesage et le local de la poste. En passant, j’y ai remarqué un incendie en pleine intensité, brûler sans pouvoir être combattu, les maisons nos 7 et 9.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos


Cardinal Luçon

Mercredi 18 – + 2°. Toute la nuit combats au loin autour de Reims. Obus. Visite du Général Lanquetot (venu pendant ce temps-là à la maison) dans les caves Walfard où les bureaux sont installés. Notes pour la presse approuvées par lui (sur les bombardements de la Cathédrale) et de la ville. Visite aux Sœurs de Saint Vincent de Paul. Familles Walfard et Bec­ker, à M. le Curé. On nous prévient que l’opération qui délivrera Reims sera dure et longue. Les Français ont attaqué du côté de Moronvillers : les objectifs assignés sont tous pris(1). Allemands résistent avec acharnement ; 2 400 faits prisonniers dans leurs défenses ou cernés. Visite du Général de Mondésir qui avait envoyé hier demander de nos nouvelles. Comme le général Lanquetot, il dit : « Vous n’avez rien vu ! Reims peut passer de très mauvais jours(2). » Il craint surtout les incendies et les obus asphyxiants.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173
(1) Les sommets des monts de Champagne qui dominentla plaine de la Vesle sont effectivement entre nos mains (le Mt Cornillet, le Casque, le Téton, le Mt Haut, le Mt Perthois, le Mt sans Nom, le Mt Blond)
(2) Le général Pierron de Mondésir a malheureusement raison puisque les destructions de Reims atteindront leur pont culminant au printemps 1918, alors que la ville est heureusement évacuée en totalité.

Mercredi 18 avril

Au nord et au sud de l’Oise, activité intermittente des deux artilleries. Nos patrouilles ont ramené des prisonniers.

Entre Soissons et Reims, nos troupes se sont organisées sur les positions conquises. Dans la région d’Ailles, une forte contre-attaque allemande sur nos nouvelles lignes a été brisée par nos barrages et nos feux de mitrailleuses qui ont fait subir des pertes élevées aux assaillants.

D’autres contre-attaques ennemies dans le secteur de Courcy ont également échoué. Le temps continue à être très mauvais sur l’ensemble du front.

En Champagne, nous avons attaqué à l’ouest d’Auberive, sur un front de 11 kilomètres en enlevant la première ligne ennemie et, sur certains points, la seconde. Cette avance nous a valu de faire 2500 prisonniers.

Sur le front, entre Soissons et Reims, où les pertes allemandes ont été très considérables, le chiffre de nos prisonniers atteint à 11000.

Les ouvriers de Berlin se sont mis en grève pour protester contre le rationnement, qui est devenu insupportable. Des bagares sanglantes ont eu lieu, de même qu’à Leipzig.

Les aviateurs anglais et français ont accompli un raid aérien de représailles sur Fribourg-en-Brisgau.

Source : La Guerre 14-18 au jour le jour

Share Button

Vendredi 9 octobre 1914

Louis Guédet

Vendredi 9 octobre 1914

28ème et 26ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2 matin  On s’est battu toute la nuit. Calme relatif ce matin. Le cauchemar continue donc toujours !!

11h  Porté mes lettres à la Poste, et en revenant rue de Vesle, en face de chez Varet (louage de voitures) je rencontre Gaston Laval qui m’apprend que son frère André, sous-lieutenant au 294ème de ligne, vient d’être blessé du côté de Vienne-la-Ville, le bras broyé qu’on est obligé de lui amputer. Pauvre enfant ! Quel coup pour sa mère !! (Il décèdera des suites de ses blessures à l’ambulance n°2 du 2ème Corps d’Armée, il est enterré dans l’ossuaire de Sainte Menehould).

5h1/4  Reçu à 3h une lettre de ma chère femme mise à la Poste le 6 octobre 1914. On peut donc écrire facilement. Reçu également deux lettres du docteur Guelliot me demandant divers renseignements sur sa maison rue d’Hermonville (rue Goussiez depuis 1932) qui n’est pas abîmée, et me charge de rechercher une liste de ses valeurs dans la commode Louis XV de son bureau. C’est fait, avec le brave Papa Clément. Vu aussi à l’Étude Jolivet, le travail de déblaiement et de descente des coffres-forts dans la cave se fait très bien. Quand tout sera descendu j’ai donné l’ordre de combler avec des décombres l’entrée de la cave afin d’éviter les cambrioleurs.

Vu le Sous-préfet M. Dhommée qui m’a dit d’écrire au Préfet de la Marne pour demander des nouvelles de mon Père. Il se chargera volontiers de ma lettre. Merci mon Dieu, et pourvu que les nouvelles soient bonnes…

8h soir  Je ne sais si j’ai dit plus haut que dernièrement, il y a 3/4 jours, j’ai reçu une lettre d’une certaine Mrs Baker, de l’Ile de Wight (England) qui me priait de vouloir bien lui faire parvenir, le plus tôt possible, dans une boîte en bois, par colis postal des fragments de la verrière de la Cathédrale de Reims, des morceaux de boites des portes de « Your Lovely » cathedral of Reims, pourquoi pas celle-ci toute entière, afin qu’elle puisse la revendre !! ne vous en déplaise !! J’ai exprimé à cette digne fille d’Albion tous mes regrets de ne pouvoir accéder à ses…  nobles et lucratifs désirs, pour la bonne raison que la Grande et la Petite Vitesse ne marchaient pas, et ensuite que ce n’était ni l’heure ni le moment, mais que par contre elle pouvait, s’il lui était possible, si elle le désirait, venir à Reims faire sa récolte en « fragments » sensationnels, mais que cependant je tenais à la prévenir que les Allemands étaient encore à nos portes et pouvaient envoyer pour sa collection quelques joujoux siffleurs de 100 kilos plutôt indigestes, même pour l’estomac d’une majestueuse « merchant » anglaise !!

Elle pourra faire encadrer ma lettre si bon lui semble !! Non, elle…  la vendra !! Business ! Business !!…

Voir en annexe cette lettre de Mrs Baker et la carte postale qui l’accompagne.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Le mardi 6 octobre dernier, mon beau-père avait eu la surprise et le plaisir de recevoir, vers 12 h ½, dans sa petite maison de la rue du Jard 57, où ma famille est réfugiée depuis le 20 septembre, la visite de son second fils Albert, venu par auto, en mission, en sa qualité de vice-président de la Société de la Marne, à Paris ; il était accompagné par m. Armand Marx, autre Rémois d’origine, membre du comité de la même société, qui les avait délégués à Reims, afin de remettre à M. le Dr Langlet, maire, une plaquette, en témoignage de l’admiration de la Société de la Marne, pour son héroïque conduite comme magistrat municipal et son stoïcisme sous le danger permanent. Ils désiraient obtenir, en même temps, de M. le maire, la liste des nombreuses victimes des bombardements, dans le but d’en donner connaissance aux Rémois réfugiés, au cours des réunions ayant lieu périodiquement au siège de la dite société, boulevard du Temple 29, à Paris ; de plus, ils apportaient à la mairie, un volumineux courrier dont les avaient chargés nos concitoyens émigrés, avides de renseignements de toute nature.

Sur la fin du déjeuner qui nous réunissait d’une manière si inattendue, nous en étions à causer joyeusement après l’échange des nouvelles dont nous avions, de part et d’autre, été privés longtemps, lorsque plusieurs coups brefs de 75, dans un voisinage assez proche, firent sursauter nos hôtes, qui n’étaient pas familiarisés avec ces bruits particulièrement secs et déchirants. Le dernier de mes fils, notre petit André, qui avait remarqué leur inquiétude, les rassurait aussitôt en leur disant simplement : « ce sont des départs ».

Quelques instants après, des sifflements suivis d’autres détonations, les mettant assez brutalement dans l’ambiance, ils nous questionnaient avec une anxiété non dissimulée. Cette fois, ce sont des obus, leur dit-on, mais ils ne sont pas pour nous.

Quatre ou cinq projectiles venaient d’éclater à distance et nous n’y attachions pas grande importance, car n’était rien en comparaison de ce que nous avions vu pendant l’épouvantable semaine du 14 au 19 septembre. En leur causant, nous ne pensions réellement courir aucun danger, tandis que ces jours là, on pouvait trembler avec juste raison, sous la violence inouïe du feu des batteries allemandes.

Il faut croire que nous avons été bien aguerris en traversant ces terribles journées, car à notre insu même, l’accoutumance nous laissait très calmes devant leur émoi.

Quelle idée de la vie à Reims avaient donc pu se faire nos visiteurs, en quittant Paris le matin de ce jour ? Pas exacte apparemment, car ce qu’ils entendaient avait pour effet de leur faire modifier le programme qu’ils s’étaient tracé.

Après s’être concertés et mis d’accord pour remettre à plus tard leur visite à l’hôtel de ville, ils nous faisaient leur adieux, à la suite d’une nouvelle explosion, en me confiant le courrier à déposer et en me laissant le soin de demander à la mairie, en leur lieu et place, la liste des morts.

J’avais accepté et c’est ainsi qu’après avoir soumis à M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, cette demande de renseignements urgents que j’avais à solliciter au nom de la Société de la Marne, celui-ci m’avait dit le 7 :

« Oui, je comprends très bien que ces Messieurs tiennent à donner des précisions à nos concitoyens qui sont à Paris, sur les victimes du bombardement, puisque les journaux locaux sont loin d’avoir publié, jusqu’à ce jour, tous les renseignements sur les décès

(note : dans leur rubrique de l’état-civil, ils en étaient tout au plus, au milieu de septembre. Le Courrier avait désigné d’abord par une astérisque, les victimes du bombardement ; par la suite, il avait annoncé qu’il ajouterait à chacun des noms des tués, un tirer, mais ce signe ne figurait pas toujours).

Seulement, le travail en question est relativement important ; je ne pourrais pas l’exiger actuellement du personnel de l’état-civil surmené, d’abord parce qu’il s’est trouvé réduit et encore en raison du nombre considérable des actes à transcrire. »

M. Raïssac m’avait demandé alors :

« Pouvez-vous vous charger de cela ? – Volontiers. – Eh bien, venez ! avait-il ajouté, je vais vous installer tout de suite au bureau de l’état-civil, si vous voulez. »

J’avais donc travaillé les 7, 8 et dans la matinée du 9 octobre à l’élaboration de la longue liste des décédés depuis le 4 septembre, par suite des bombardements puis, sitôt ce document terminé, j’en avais prévenu le secrétaire en chef qui, après avoir jeté un coup d’œil m’avait dit ceci :

« Préparez un pli, vous verrez tout à l’heure M. Lenoir qui veut bien se charger de le remettre à destination ; il doit vous le demander, puisqu’il retourne à Paris aujourd’hui. »

Vers la fin de la matinée du 9, les renseignements étaient alors remis à M. Lenoir, député de Reims, pour leur acheminement rapide vers la Société de la Marne.

Au bureau de l’état-civil, je m’étais trouvé en pays de connaissance. J’avais pu établir assez vite et le plus exactement possible – en faisant la discrimination avec les décès pouvant être qualifiés d’ordinaires – ce dénombrement des victimes, comprenant trop bien les angoisses et l’impatience des réfugiés à Paris et ailleurs, devant l’incertitude dans laquelle beaucoup étaient au sujet de leurs parents ou amis laissé à Reims. Le jeudi 8 octobre, tout le personnel avait dû quitter précipitamment le bureau, à la suite d’éclatements d’obus trop près, mais le léger retard occasionné dans cette journée avait été regagné et, en somme, tout s’était bien passé. J’étais satisfait d’avoir mené à bien ce travail et très heureux surtout de savoir qu’il parviendrait sûrement, le jour même, à destination.

Voici quelques extraits de la liste préparée d’après les renseignements puisés à l’état-civil, jusqu’à la date du 9 octobre 1914, énumération profondément attristante, que l’on ne peut lire dans éprouver une véritable horreur, lorsqu’on y rencontre, de-ci de-là, les noms de trois, quatre et cinq membres d’une même famille : ·

Du 4 septembre 1914 :

  • 1948 – Poyat, robert, Lucien, Émile, 11 ans, rue de Vesle 104 ;
  • 1951 – Poulain, François, 56 ans, rue du ruisselet 32 ;
  • 1956 – Horn, Cécile, 28 ans, rue Eugène Desteuque 19 ;
  • 1957 – Mme Dussart-Lemoine, Émilie, Berthe, 33 ans, rue St Bernard, 4 ;
  • 1959 – Bidault, Gustave, comptable, esplanade Cérès 2 ;
  • 1961 – Junger, René, Paul, 7 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1962 – Mme Stennevin-Junger, Madeleine, 44 ans, rue Souyn 8 ;
  • 1963 – Fauquet, Gustave, Lucien, 1 mois, rue Tournebonneau ;
  • 1966 – Mme Léger-Toussaint, Adeline, Augustine, rue du Barbâtre 191 ;
  • 1967 – Jacquemin, Édouard, 48 ans, rue de Louvois 4 ;
  • 1968 – Depontaillier, Rustique, Auguste, apprêteur, rue Dieu-Lumière 49 ;
  • 1970 – Merlin, Élisabeth, Marie, 4 ans, rue Clovis 59 ;
  • 1971 – Veuve Landragin, 70 ans, rue du Barbâtre 221 ;
  • 1972 – Mme Caudron-Remy, Rose, Léopoldine, 24 ans, d° ;
  • 1973 – Caudron, Eugène, Siméon, 2 ans, d° ;
  • 1974 – Rémy, Siméon, Louis, paveur, 61 ans d° ;
  • 1975 – Caudron, Eugène, Alfred, 19 ans, empl. De tramways, d° ;
  • 1976 – Fondrillon, Ernest, Léonard, 62 ans, empl., rue du Mt d’Arène 54 ;
  • 1978 – Thiltgès, Henri, 66 ans, concierge, rue St Pierre-les-Dames 9 ;
  • 1979 – Lahire, Jean-Baptiste, Louis, 82 ans, rue Fléchambault 28 ;
  • 1983 – Genay, Marie, Stéphanie, ouvrière en robes, 53 ans, rue d’Ay 28 ;
  • 1984 – Aucuit, Marcelle, Renée, Marie, 3 ans d° ;
  • 1985 – d°, yvonne, Julienne, Cécile, 3 ans, d° ;
  • 1987 – Mme Aucuit-Rohaut, 31 ans, couturière, d° ;
  • 1988 – Sanvoisin, Antoine, 74 ans, anc. Loueur d’ameublements, rue Davis 52 ;
  • 2004 – Merlin, Louise, 6 ans, de passage à Reims ;
  • 2006 – Mme Thiltgès-Pettinger, 64 ans, concierge, rue St-Pierre-les-dames
  • 2025 – Beaudet, Maximilien, Félix, Joachim, 44 ans, de Lavannes (Marne) ;
  • 2035 – Un homme inconnu, de 65 à 70 ans ;
  • 2036 – Un homme inconnu, de 55 à 60 ans ;
  • 2037 – Bourgeois, Madeleine, 1 mais, de Sedan (Ardennes)
  • 2038 – Plisson, Jean, 51 ans, domicilié vraisemblablement à Rocroi (Ard.) ;
  • 2041 – Schuller, 50 ans environ ;
  • 2064 – Vve Perbelet-Meunier, Louise, Irma, 40 ans, journalière de Rethel, etc. ; · Inscriptions du 16 septembre (victimes du 14)
  • 2159 – Mme Liégeois-Labauve, 30 ans, casquettière, rue du Barbâtre 23 ;
  • 2164 – Grojean, olive, 26 ans, domestique, rue Thiers 1 ;
  • 2165 – Mme Sorriaux-Fromage, Léopoldine, Joséphine, 39 ans, r. Croix-St Marc 139 ;
  • 2166 – Sorriaux, Charlotte, albertine, 17 ans, noueuse, d° ;
  • 2167 – d° albert, Paul 11 ans, d° ; 2168 – d° Marcel, René, 3 ans, d° ;
  • 2173 – de Lanzacx de laborie, lieutenant-colonel au 3e spahis ;
  • 2179 – Un inconnu ; 2180 – Gosse, Alice, Madeleine, Claire, Germaine, 21 ans, s/profession, rue Boudet 36 ;
  • – Bobenrieth, Léon, 16 ans, employé, rue Boudet, 10 ;
  • – Mme Fontaine-Faudier, 25 ans environ, rue Hellart ; puis venait la liste des malheureux soldats tué à l’ambulance Sainte-Marie-Supré, 10 rue boulet et mentionnés à la date du 14 septembre ; ensuite ;
  • – Une femme inconnue, de 60 à 70 ans, rue Thiers ;
  • – Noyet, Paul, 51 ans, employé de chemin de fer, cité de Bétheny 11 bis ;
  • – d° René, Paul, 24 ans d° – Mme Froment-Hardy, Blanche, Georgette, 29 ans, pl. des Loges-coquault ;
  • – Legras, Marie, Clotilde, 16 ans, rue Gambetta 82 ;
  • – Un artilleur français inconnu ;
  • – Un inconnu, etc. ·

Inscriptions du 18 septembre :

  • – Un soldat inconnu ;
  • – Un civil, du nom de Constant ;
  • – Tatin, Maurice, Charles, 14 ans, rue Havé 54 ;
  • – d° Marcel, Paul, 5 ans, d°
  • – M. Varenne, rue Ponsardin 21 ;
  • – Mme d°, d° ;
  • – Verrières, Jean, François, Émile, 60 ans, empl. Rue du Fbg Cérès 114 ;
  • 2336 – Bourgain, Léon, Arthur, 51 ans, journalier, rue du Barbâtre 64 ;
  • Ensuite, quatre religieuses de la même communauté ;
  • 2337 – Linster, Marguerite, Catherine, 41 ans, religieuse de l’Enfant-Jésus ;
  • 2338 – Piesvaux, Marie, Pauline, 61 ans, d° ;
  • 2339 – Bartz, Claire, Aline, 21 ans d° ;
  • 2340 – Binet, Lucienne, 19 ans, d° etc. ·

Inscriptions à la date du 20 septembre :

  • 2350 – Jacquin, Lucine, Pierre, Auguste, 57 ans, docteur en médecine, adjoint au maire de Reims, rueVilleminot-Huart 22 ;
  • 2352 – Caron, Théodore, Ferdinand, 44 ans, camionneur, rue de Thionville 11 bis ;
  • 2354 – Ferrand, Victor, Isidore, 55 ans, journalier, chaussée Bocquaine 40 ;
  • 2364 – Parmantier, Marie, Marguerite, Félicie, 23 ans, tisseuse, r de Metz 67 ;
  • 2366 – Inconnu, de 36 ou 37 ans environ ;
  • 2373 – Baudette, Berthe, 17 ans, rue des Trois-Fontaines 4, etc. · Inscriptions du 21 septembre :
  • 2381 – Mme Elard-Mirmont, 47 ans, fleuriste, rue du Barbâtre 150 ;
  • 2382 – Une femme inconnue, âgée de 30 ans environ ;
  • 2383 – Dubois, robert, rené, 15 ans, rue des Deux-Angles 7 ;
  • 2384 – Gouverneur, Cécile, Berthe, 2 ans, d° 8 ;
  • 2385 – Mme Lequet-Lepage, 54 ans, fleuriste, d° 7
  • 2392 – Champrigaud, Charles, Nicolas, Antoine, 59 ans, peintre, rue de Contrai 3 ;
  • 2393 – Gruy, Marie, Thérèse, Henriette, 12 ans, rue du Jard 14 ;
  • 2402 – Gerli, Jean-Baptiste, 35 ans, serrurier, rue des Romains 5 ;
  • 2416 – Six soldats français inconnus ;
  • 2417 – Un inconnu d’environ 14 ans
  • 2420 – Mauroy, 50 à 60 ans, venant de Nogent-l’Abbesse (Marne) ;
  • 2421 – d°, 45 ans environ d° ;
  • 2422 – Hourblin, Augustin, 18 ans, au petit-Bétheny ;
  • 2424 – Caron, Madeleine, 12 ans, rue de Thionville, 11 bis ;
  • 2430 – Choné, Joseph, 82 ans, route de Cernay 179 ;
  • 2431 – Marion, Joseph, 83 ans, rue Coquebert 7 ;
  • 2432 – Lachambre, Maurice, Henri, Marthe, 17 ans, place Amélie-Doublié 3 ;
  • 2437 – Un inconnu d’environ 40 ans ;
  • 2438 – Un enfant inconnu d’environ 12 à 14 ans ;
  • 2441 – Berton, Arthur, Edmond, 50 ans, tailleur de pierres, rue St-Thierry 18 ;
  • 2442 – Alisée, Alexandre, 72 ans, place Saint-Nicaise 4 ;
  • 2443 – Breton, Ernest, instituteur retraité, rue Chanzy 117, etc. ·

Inscriptions du 22 septembre

  • 2453 – Poudras, Lucienne, Maire, 5 mois, rue de Fléchambault 64 ;
  • 2458 – Une femme inconnue ;
  • 2459 – Un jeune homme inconnu, de 18 à 20 ans ;
  • 2460 – Rosquin, Pierre, 53 ans, caviste rue d’Alsace-Lorraine 120 ;
  • 2451 – Dadoize, Raymond, 33 ans, Wattmann, rue de Nice ;
  • 2467 – Cretin, Marie, Augustine, alphonsine, 44 ans ;
  • 2476 – Pitoy, Remi, Sébastien, 48 ans ;
  • 2478 – Destouches, Julien, Charles, 47 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2479 – Mme Destouches-Augé, Louise, Hélène, Ismérie, 30 ans, d° ;
  • 2480 – Destouches, Pierre, Nicolas, 8 ans, d° ;
  • 2482 – Rischard, René, François, Théodore, 2 mois, rue de Cernay 138 ;
  • 2483 – Une femme inconnue, de 50 ans environ ;
  • 2484 – Un homme inconnu, de 50 à 55 ans environ ;
  • 2485 – Martin, Pierre, 24 ans, verrier, Verrerie de Reims ;
  • 2487 – Lefèvre, Marcel, 18 ans, d°, d° ;
  • 2488 – Briot, Louis, Charles, 18 ans, verrier, d° ;
  • 2490 – Torras, Narcisse, 76 ans, bouchonnier, rue des Murs 16 ;
  • 2491 – Bart, Emile, Théodore, 16 ans, rue Chanzy 88 ;
  • 2504 – Mausen, Marguerite, 39 ans, domestique, rue Courmeaux 30 ;
  • 2508 – Font, Antoine, Quirique, Jean, 48 ans, bouchonnier, rue Gambetta 1, etc. ·

Inscrits le 23 septembre :

  • 2509 – M. Derobert, 62 ans environ, rue Courmeaux 30 ;
  • 2510 – Melle d°, 45 ans environ, d° ;
  • 2511 – Noël, Julie, Alphonsine, 10 ans, Verrerie 128 ;
  • 2514 – Germaine Carpentier ou Bébert, 11 à 12 ans environ, rue des Romains 50 ;
  • 2515 – Émile, d°, 6 ans environ, d° ;
  • 2528 – Un inconnu ;
  • 2533 – Une femme inconnue, âgée de 65 à 70 ans environ, rue Simon 26 ;
  • 2537 – Destouches, Juliette, 12 ans, rue Croix-Saint-Marc 96 ;
  • 2539 – Un soldat français inconnu ;
  • 2546 – Un homme inconnu, âgé de 50 à 60 ans ;
  • 2548 – Une femme âgée inconnue ;
  • 2554 – Macagasce ou Mascagane, Louis, soldat infirmier ou cycliste (vareuse boutons Union des Femmes de France) ;
  • 2560 – Parmentier, âgé de 25 à 30 ans, rue des Romains ;
  • 2561 – Une femme inconnue, âgée de 40 à 45 ans ;
  • 2573 – Mme Surply-Grandjean, 41 ans, sans profession, rue Aubert 19 ;
  • 2583 – Mme Dupont-Heurlier, 32 ans, d° ;
  • 2584 – Hourlier, Lucie, 13 ans, d° ;
  • 2608 – Battesti, général de brigade ;
  • 2609 – Désogère, Fernand, Joseph, 51 ans, adjudant retraité, rue Pierret 38 ;
  • 2610 – Dupont, Alfred, louis, Etienne, 9 ans, rue Aubert 19 ;
  • 2611 – Lachapelle, Léon, 7 ans, rue Montoison 16 ;
  • 2612 – d° Léonie, 7 ans, d° ;
  • 2613 – d° Elise, 9 ans d° ;
  • 2614 – d° Théophile, Léon, 45 ans, masseur, d° ; ·

Enregistré le 3 octobre :

  • – Stengel, Auguste, 75 ans, maître sonneur de la cathédrale, rue du Jard 14, etc. ·
  • Le 4 octobre :
  • – Marteaux, Jean-Baptiste, Auguste, 65 ans, cordonnier, rue de Berru 5. ·

Enregistrés le 6 octobre :

  • – Barré, Yvonne, Lucienne, Émilienne, 4 ans, rue de Cernay 291 ;
  • – d° Pierrette, Marguerite, Suzanne, 7 ans, d° ;
  • – d° (Mme, née Labouret), 31 ans, d° ;
  • – d° Louis, Alfred, journalier, 41 ans, d°

et malheureusement quantité d’autres encore (parmi lesquels beaucoup de soldats) dont les noms n’ont pas été reportés ici.

Si l’on considère que le numéro matricule d’inscription des décès dépassait 2700, le 9 octobre, après avoir commencé aux environs de 1940, le 4 ou le 5 septembre, on se rendra compte facilement de ce que le service de l’état-civil avait du recevoir de déclarations et enregistrer d’actes, pendant ce laps de temps de six semaines.

Le personnel était débordé.

Naturellement, il en était de même pour tous les organes ayant à apporter, malgré le danger, leur collaboration jusqu’à la sépulture (brancardiers volontaires ou Croix-Rouge, pompes funèbres et agences de décès, clergé des différentes paroisses, conservateurs des cimetières et fossoyeurs, etc.)

A noter, à ce propos, que si les mises en bière ont été assurées, en dépit de grandes difficultés, au cours de la terrible semaine du 1 au 19 septembre et jours suivants, la violence des bombardements permit rarement la formation de cortèges pour l’accompagnement des défunts aux services dans les églises, lorsqu’ils étaient possibles, ou dans les diverses nécropoles (note : Au cimetière de l’avenue de Laon, on n’enterra pas de victimes civiles de la guerre. il fut d’ailleurs fermé un peu plus tard, le 13 novembre 1914)

Du 16 septembre à la fin du mois, les cercueils durent souvent être conduits directement, en camion, de la Morgue, – où les cadavres des victimes étaient fréquemment déposés – jusqu’à la fosse, aux risques et périls du conducteur.

En raison de la gêne considérable apportée chaque jour par les obus et le nombre croissant des tués, au fonctionnement régulier du service des inhumations, les levées de corps, à domicile, ne pouvaient pas toujours être faites dans les délais d’usage ; il en est qui furent opérées péniblement cinq et même six jours seulement après les décès, et la mort d’une personne étant survenue à cette époque, dans la famille d’un officier habitant à proximité de l’église Saint-Maurice (note : Capitaine V. du 16e dragons, parti avec son régiment) ce fut l’un des fils de la maison qui se trouva dans la pénible nécessité de transporter, lui-même, le cercueil contenant le corps de sa grand’tante au cimetière du Sud, – trajet qu’il lui fallut effectuer avec une voiture à bras, sous un bombardement épouvantable.

– L’occasion de voir M. Raïssac, secrétaire en chef de la mairie, dont la charge était des plus lourdes depuis la mobilisation, et de lui causer assez librement malgré ses absorbantes occupations, m’ayant été offerte par les démarches que j’avais eu à faire auprès de lui, comme intermédiaire bénévole de la Société de la Marne, j’en avais profité, avant de le quitter dans la matinée, pour lui rappeler qu’après l’incendie du mont-de-piété je m’étais mis à la disposition de M. Le maire et lui dire qu’il pouvait m’employer quand il le jugerait à propos.

« Oui, c’est très bien »,

m’avait-il dit, ajoutant, après avoir réfléchi quelques secondes ;

« Revenez me voir au début de l’après-midi ».

Sitôt que j’étais retourné auprès de lui, il m’annonçait, avec sa bienveillance habituelle :

« Mais, dites-donc, je vais vous mettre au bureau de la comptabilité ; il me semble que vous serez dans votre élément. »

Puis, me questionnant, de sa petite voix très douce ;

« Cela vous ira ? – Parfaitement, M. Raïssac. – Et bien venez avec moi. »

M. Raïssac était l’amabilité personnifiée. Écrasé de labeur, il ne s’était pas départi de l’égalité d’humeur qui le caractérisait si bien avant la guerre. Sensible certes, aux épouvantables effets du bombardement, aux dégâts immobiliers,- il habitait la rue Saint-Symphorien lorsqu’elle fut détruite par les incendies de septembre 1914 – aux deuils causés parmi la population civile, il ne parut jamais déprimé. À le voir toujours si calme, il semblait que, pour lui personnellement, les obus étaient seulement une gêne désagréable dans l’accomplissement du service, le fait brutal d’un état de choses anormal, qui ne pouvait arrêter l’expédition des affaires courantes qu’en cas d’accident.

Il s’astreignait au travail non seulement pendant toute la journée, qu’il faisait longue, mais tard dans la soirée, conduisant tout et aplanissant les obstacles pour tous. Le fardeau qu’il portait était considérable ; on ne s’en apercevait pas dans sa manière d’être, toujours modeste, presque effacée, mais on sentait que sous son aspect plutôt chétif, cet homme de manières si simples et d’un abord si affable, possédait un ascendant puissant, décelant une force intérieure peu commune.

M. le Dr Langlet qui, de son côté, donnait l’exemple d’une si haute conception du devoir, avait, en M. Raïssac un auxiliaire digne de lui et de l’administration municipale, pour la guider et l’aider à conduite, au milieu des périls et des difficultés sans nombre, les destinées de notre malheureuse cité.

Licencié en droit et rompu aux connaissances administratives par son passage à la Préfecture de la Seine, dans sa jeunesse, mais surtout par l’expérience acquise au cours de sa longue carrière à la mairie de Reims, M. Raïssac, en imposait par son savoir, sa réserve et sa courtoisie ; cependant, à tous les échelons, le personnel était vite à l’aise devant lui, parce qu’il jouissait, dans les services, de la considération générale due à sa valeur, à son esprit de justice et à sa bonté.

Le secrétaire en chef me connaissait depuis plus de vingt-cinq ans, m’ayant reçu souvent dans son cabinet, alors que jeune employé dans nos bureaux du mont-de-piété, j’étais envoyé auprès de lui, par mon ancien directeur, afin de le consulter. De mon côté, j’avais pu me rendre compte de l’autorité de ses avis et comprendre, pendant mes démarches à l’hôtel de ville, combien il y était respectueusement estimé.

En ce moment, où M. Raïssac allait me présenter au Chef du Bureau de la comptabilité, il me semblait que l’on devait être heureux de collaborer, de près ou de loin, avec un tel supérieur.

À la comptabilité, le poste de chef de bureau était tenu provisoirement par M. Villain qui, à l’époque de la mobilisation, était retraité sous ce titre, et à qui l’administration municipale avait demandé de reprendre du service en son ancienne qualité, afin de remplacer M. Émile Cullier, mobilisé comme GVC, au 46e territorial.

Je n’étais pas un inconnu pour M. Vilain, quoique je n’aie pas eu fréquemment à le voir au temps de son activité. Il m’accueille fort bien, dit à M. Raïssac sa satisfaction de voir arriver un peu de renfort et m’installe « pour faire fonctions de rédacteur ».

La connaissance avec M. Vigogne, excellent collègue, dont la poignée de main et la physionomie me disent tout de suite la franche cordialité, est vite faite, et je commence à établir des mandats de paiement, car la besogne ne manque pas, me dit-on.

On arrivait au bureau de la comptabilité parle couloir ayant son entrée à gauche, dans le hall d’accès de l’hôtel de ville ; ce couloir formait angle droit pour retomber sous le chartil de la rue des consuls. Par l’entrée de ce dernier côté, on avait immédiatement à droite, la porte du 2e bureau du secrétariat et ensuite, celle du cabinet du secrétaire en chef. En faisant, dans l’angle, un quart de tour pour se diriger vers l’autre entrée du couloir, on trouvait tout de suite, à gauche, la porte du 1er bureau du secrétariat puis l’entrée du bureau de la comptabilité, suivie de celle de la caisse des incendiés, qui en était une annexe.

Dans la même partie du couloir et en face de ces dernière portes, à droite par conséquent, existait seule, celle de la grande salle dénommée « des appariteurs », où, avec quelques banquettes dans l’embrasure des fenêtres on ne voyait que Pallut, trônant derrière son bureau-pupitre vitré, en sa qualité de brigadier appariteur ; il était chargé de l’introduction dans le cabinet du marie et dans celui des adjoins et paraissait là comme perdu dans un cadre trop vaste.

Les deux fenêtres du bureau de la comptabilité se trouvaient ainsi avec celle de la caisse des incendiés et celles du 1er bureau du secrétariat, sur la cour, à la partie arrière gauche du bâtiment principal de l’hôtel de ville (rez-de-chaussée). Intérieurement, le bureau de la comptabilité était séparé du 1er bureau du secrétariat par une porte à deux battants ; une autre porte semblable, en face, l’isolait de la caisse des incendiés. Son aménagement consistait en deux tables-bureaux individuelles à tiroirs, de belle dimension, accolées en vis-à-vis, avec casier séparatif et armoires basses à rayonnage de chaque côté de l’occupant, – côté cour – et deux autres, pareillement installées côté couloir. Une cinquième, éclairée à gauche par la première fenêtre, était disposée pour le chef de bureau, placé ainsi en face de la porte d’entrée. Mobilier solide, bien compris pour sa destination et suffisamment confortable pour travailler convenablement à l’aise, du moins en temps ordinaire.

Lorsque je crus avoir pris la température, j’inspectai curieusement le local où je venais d’être introduit, car ne n’avais pas été longtemps sans remarquer qu’il existait des traces d’une ou plusieurs séances de bombardement.

En effet, derrière M. Villain, un éclat d’obus avait traversé deux parois d’un carton vert, sans le mettre autrement à mal, puisqu’il servait toujours à renfermer des dossiers, mais en y laissant seulement, à l’extérieur, un trou par lequel aurait pu passer un œuf de pigeon. Le pupitre droit, sur lequel était continuellement ouvert l’un des registres de dépenses, avait reçu deux éclats déchirés dans toute l’épaisseur de son flanc gauche et avaient à peu près, l’un et l’autre, la grosseur d’une noix. Enfin, le bureau où j’avais été invité à prendre place, gardait aussi trois éclats, un peu plus petits, l’un dans le panneau extérieur de la petite armoire se trouvant contre ma jambe gauche et les deux autres, dans la port de cette armoire.

M. Vigogne, en homme ordonné et méthodique, avait placé sous ces éclats et sur le carton, des morceaux de papier gommé très proprement découpés, sur lesquels il avait indiqué leur date d’arrivée, de la belle écriture courante que l’on avait vraiment plaisir à voir mouler par sa plume agile. C’étaient des souvenirs du 18 septembre.

Avant la guerre, le personnel était ainsi composé, à la comptabilité : MM. E. Cullier, chef de bureau ; Vigogne, le doyen, non seulement du bureau, mais de la mairie car il avait droit à sa retraite, malgré une interruption assez longue de ses servies à Reims, passée comme secrétaire de marie en Algérie ; Jody ; Cocher Alf. ; Prouhet, affecté à la caisse des incendiés et Maquet.

La mobilisation avait fait partir MM. Cullier, appelé aux GVC ; Joly, comme maréchal-des-logis au Train des équipages, à Fougères ; Cochet, a u46e territorial et Prouhet au 332e.

M. Maquet, non mobilisable, en raison de son âge, avait demandé pendant l’occupation allemande, le 5 septembre, un laissez-passer à la Kommandantur pour aller se rendre compte de l’état d’une maison de campagne qu’il possédait à Challerenge. Avant son retour, le reflux des Allemands s’était produit à la suite de la bataille de la Marne, le front s’était stabilisé aussitôt aux portes de Reims et on ne l’avait pas revu.

Actuellement, le bureau comptait : MM. Villain, faisant fonction de chef de bureau ; Vigogne ; Barnous, employé de la mairie de Charleville, évacué et P. Hess.

Sur la désignation qui m’en avait été faite, je venais de prendre possession de la place occupée auparavant par M. Maquet.

Le Courrier de la Champagne de ce jour, mentionne la note suivante :

CBR. Les voyageurs qui empruntent la ligne du CBR de Reims à Dormans, doivent être munis de laissez-passer visés par la place de Reims

Faute d’être porteurs de cette pièce, ils s’exposent à être arrêtés et conduits devant le commandant du quartier général de l’armée.

L’exhibition du laissez-passer pourra être demandée dans toutes les gares et en cours de route.

– Il publie également l’avis donné par le maire, pur l’inscription de la classe 1915.

– Il reproduit, en outre, deux lettres « à propose de la reconstruction des quartiers incendiés et démolis », en réponse ou comme suite à celle du « lecteur assidu », parue dans le journal du 8, c’est-à-dire d’hier.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

634_001

Cardinal Luçon

Canon pendant la nuit du 8 au 9, d’ailleurs tranquille et sans bombes sur la ville. Le matin 7 h canonnade. Une seule bombe (?) dans toute la journée. Exode (14) des habitants qui, effrayés parr le bombardement de mercredi et jeudi évacuent (6000 avoués par le CBR – c’est à dire Chemin de fer de la Banlieue de Reims).

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Deuxième lettre à Marie-Thérèse disant que les renseignements déjà reçus placent André à l’Hôpital de Bar-le-Duc à la suite d’une grave blessure reçue sous Verdun.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Vendredi 9 octobre

L’ennemi n’a progressé nulle part à l’aile gauche. Il a reculé au nord d’Arras et les opérations de cavalerie se prolongent jusqu’aux abords de la mer du Nord. Près de Roye, nous avons repris de nouvelles positions. Nous avons repris aussi Hattonchâtel sur les Côtes-de-Meuse, et rejeté une attaque eu Woëvre, près d’Apremont.
L’offensive russe se poursuit à la frontière de la Prusse orientale.
Devant Anvers, les Allemands demeurent contenus sur la Nèthe.
Les Japonais ont pris l’î1e de Yap, la principale des Carolines.
Le gouvernement roumain fait démentir que des difficultés se soient produites entre le roi et d’anciens ministres au sujet de la politique étrangère.
Le Président de la République et M. Millerand sont rentrés à Bordeaux.

 

Share Button

Jeudi 8 octobre 1914

Abbé Rémi Thinot

8 OCTOBRE – jeudi

Journée plate ; quelques bombes cet après-midi pendant que je photographiais le cloître de l’usine Lainé – près le Tiers Ordre.

Départ de Mme Midoc demain, et Watrigant pour après-demain. Bien sûr, la situation est si énervante et la solution tellement reculée… je favorise tous les départs.

Mais quelle foule faubourg de Paris et d’Epernay ! Et quel gâchis et quelle horreur si jamais un projectile va jusque-là.. !

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 8 octobre 1914

27ème et 25ème jours de bataille et de bombardement

3h soir  Nuit tranquille. Je reçois à 8h une longue lettre de ma chère femme, datée du 4 octobre 1914. Je lui réponds au sujet de Jean et de Robert, et de son projet de revenir à Paris. Je vais mettre à la Poste ma lettre avec une pour le R.P. de Genouillac pour la rentrée de Jean au Collège Ste Geneviève à Versailles. Je suis de plus en plus d’avis qu’il continue, car après la guerre il y aura certainement pénurie d’ingénieurs et Jean pourra trouver sa place au soleil. Je pousse jusqu’au Collège St Joseph pour donner à M. Gindre, supérieur, des nouvelles de sa femme dont ma chère femme m’a chargé. Il est tout ému, car il était fort inquiet du sort de sa femme, étant sans nouvelles.

Je repasse rue Brûlée, voir l’abbé Dage pour faire le point au sujet des bidons de pétrole abandonnés sur la plateforme de la tour Nord de la Cathédrale, et trouvés par nous le 13 septembre au matin. Il y avait trois bidons d’essence, un gros et 2 plus petits. Il insiste sur ce point. C’est que si un obus était tombé sur ces bidons, comme ils étaient placés, en s’enflammant l’essence devait s’écouler par le trou qui se trouve au centre de la clef de voute, se répandre sur la première plateforme au-dessous qui est en partie planchéiée et de là venir enflammer l’échafaudage et la toiture. C’est ce qui est arrivé d’une autre manière. N’empêche que la préméditation des Allemands parait de plus en plus évidente. Ils voulaient détruire la Cathédrale, c’est clair !!…  Net !

En allant voir mon Beau-père pour lui donner des nouvelles de sa fille, je rencontre Mme Léon de Tassigny avec M. Robert Lewthwaite qui m’apprend qu’elle a reçu des nouvelles de son mari qui est interné en Allemagne.

Reçu à l’instant 2 lettres de Madeleine. J’y répondrai en son temps, du reste ma réponse est partie ce matin, et une lettre de la pauvre Madame Jolivet qui me demande des détails sur l’incendie de sa maison. Je tâcherai de lui répondre pour demain.

6h soir  Que les journées sont longues et tristes à passer. On est désemparé. On ne vit pas sous la menace incessante des obus envoyés de temps à autre. On est comme un moment entre la vie et la mort. Quelle existence ! Pourvu que quand on se battra ils ne rentrent pas en Ville et qu’ils n’achèvent pas de ruiner, brûler, détruire la Ville ! Mon Dieu ! protégez moi, sauvez moi, sauvez ma pauvre maison !! Faites que je résiste à ces souffrances et qu’elles cessent bientôt !!

Je me dis parfois : à quoi bon prendre ces notes si elles doivent être détruites et si je ne survis pas à notre malheureuse situation ??

8h soir  Pas un bruit. Un silence extraordinaire quand on songe qu’à quelques mille mètres d’ici des masses de troupes sont en présence, se surveillent et que des canons sont là, mèches allumées !! C’est à rendre fou ! Vraiment ! nos nerfs, ma tête, sont mis à une rude épreuve !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Depuis trois jours, le CBR, ayant repris son service sur Dormans (ce qui permet de prendre les directions d’Épernay ou de Paris) et sur Fismes, la population de Reims, déjà fortement réduite depuis le commencement du bombardement, diminue encore à vue d’œil. La ville présente un aspect de plus en plus triste, chaque commerce des laines et tissus, que les obus et les incendies allumés les 18 et 19 septembre ont ravagé, le feu, par endroits, n’est pas complètement éteint. La fumée des foyers latents existant dans ce vaste espace dégage toujours une odeur nauséabonde, que le vent disperse au loin aujourd’hui. Ce matin, à peine dehors, ce goût infect de matières animales brûlées m’a pris à la gorge, me faisant revivre les tristes moments pendant lesquels nous en avons été tant incommodés, les enfants et moi, dans la nuit tragique du 19 au 20 septembre.

– Les journaux de ce matin Courrier de la Champagne et Éclaireur, nous apprennent qu’hier soir, vers 17 h, trois espions se disant domestiques de culture, qui avaient été déférés au Conseil de guerre, ont été fusillés, entre Verzy et Verzenay.

A ce sujet, Le Courrier dit ceci :

Espions exécutés. C’est un soulagement pour la conscience publique de savoir que les individus traîtres à la Patrie sont l’objet d’une continuelle recherche de la part de notre service de police.

Nombre d’entre eux on été déjà passé par les armes.

Hier soir, vers cinq heures, trois autres ont été fusillés entre Verzy-Verzenay ; sur chacun des poteaux d’exécution est un écriteau portant ces mots : « Traîtres à la patrie ; fusillé comme espion ».

Ce sont les nommés Cornet Eugène 31 ans ; Chenu Henri, 31 ans ; Waltier Joseph, 42 ans journaliers. Ils renseignaient l’ennemi au moyen de signaux lumineux.

Et l’Éclaireur ajoute :

…Espérons que l’autorité militaire voudra bien, par la suite, nous signaler tous les traîtres dont les noms ne doivent point être ignorés des bons et courageux enfants de France.

– Dans Le Courrier, nous pouvons lire également une très longue lettre adressée au directeur du journal, à propos de la reconstruction des quartiers incendiés et démolis – reproduite in extenso et présentée comme fort intéressante.

Le « lecteur assidu » qui a signé cette lettre propose un certain nombre de modifications possibles qui lui paraissent à la fois simples et pratiques. En voici le résumé :

1. Élargissement de la rue de l’Université jusqu’à la place Godinot.

2. Création d’une rue oblique partant de l’extrémité de la rue de l’Université où se trouvait la maison Schnock (treillageur) et venant se raccorder à la place Belle-Tour.

3. Raccordement par un voie large (et oblique) de la place Godinot à la croisée des boulevards de Saint-Marceaux et Gerbert, près des baraquements Seignelay.

4. Établissement d’une voie large raccordant la rue Thiers à la rue de Cernay.

5. Création d’une voie large derrière la cathédrale, pour permettre de dégager la rue Carnot.

6. Faire un square contre la cathédrale (côté droit).

7. Place dans le massif Saint-Symphorien tous les édifices publics, notamment la poste qui se trouverait ainsi à proximité de le place Royale, sa sous-préfecture ainsi que les créations nouvelles qui pourraient êtres faites à Reims, devenu chef-lieu d’une province ou d’un département.

8. Élargissement de la rue Cérès.

La lecture de ce document à pour effet de provoquer le sourire chez beaucoup de ceux des Rémois qui sont restés dans notre ville et ne voient aucun changement dans sa situation, depuis le 14 septembre.

Ils estiment que l’on peut évidemment prévoir l’établissement de voies nouvelles, en remplacement des rues étroites et tortueuses qui existaient à travers le quartier complètement détruit, mais parler actuellement de reconstruction leur paraît tout à fait prématuré. Le « vieux Rémois » donne à penser qu’il a craint d’arriver en retard avec ses suggestions. Sait-il que notre belle cité, si affreusement martyrisée le mois dernier, continue à subir la démolition chaque jour et qu’il y aurait peut-être lieu d’attendre quelque peu, avant de parler du redressement du plan général de Reims.

Néanmoins, il est bon de constater que l’avenir préoccupe déjà certains de nos concitoyens.

L’existence qui nous est imposée par les événements, nous contraint à une passivité affligeante ; elle pourrait devenir funeste, si nous n’y prenions garde. Nous ne nous soucions guère, pour l’instant de ces questions de reconstruction, mais nous devons reconnaître et espérer surtout qu’elles se poseront, avec la nécessité la plus urgente, en un moment favorable qu’il nous fait désirer proche.

Malgré la proximité des allemands et le danger qui nous menace toujours, avec les arrivées journalières d’obus, nous suivrons donc attentivement les objections qui seront faites au « vieux Rémois » par la voie du journal, ainsi qu’il le désire.

– Nous voyons encore autre chose, dans le journal du 8. D’abord cette note, de la mairie :

Avis aux Sinistrés. Il a été présenté à la mairie un certain nombre de demandes de secours ou d’indemnités à l’occasion des dégâts causés par le bombardement. Il est absolument impossible de prévoir, dès maintenant, comment et à quelle époque on pourra résoudre la question des indemnités. Mais, il existe des personnes qui se trouvent par le fait, réduites au dénuement le plus complet. Elles sont priées de donner des renseignements sur leur situation à la mairie, 1er bureau du secrétariat.

Puis, dans la colonne précédente, on peut lire ceci :

Le principe et le quantum des indemnités. Dans la note collective publiée dernièrement, sous la signature de nos sénateurs, de M. Lenoir, député, et du Dr Langlet, il se trouve un passage que nous nous permettons de juger regrettable.

C’est celui où il est dit que « Nul ne pose dès aujourd’hui la question de savoir si l’État prendra à sa charge, en tout ou en partie, les indemnités nécessaires à la réparation des dommages. »

L’affirmation contraire serait seul exacte. Cette question, en effet, tous les Rémoise et particulièrement tous les sinistrés se la posent anxieusement.

L’expression a certainement trahi la pensée de nos représentants.

Dès aujourd’hui, il doit être bien entendu que Reims et toutes les communes sinistrées – surtout celles qui ont souffert par ailleurs pour le salut commun – seront indemnisées et indemnisées intégralement du montant des pertes subies.

La solidarité nationale ne doit pas être un vain mot et il serait d’une criante injustice que, par suite de notre situation géographique, nous portions seuls tout le poids de la guerre.

Oui, bien des Rémois se posent plus anxieusement cette question inquiétante que celle de savoir, dès maintenant, comment leur ville sera reconstruite par les urbanistes.

Le Courrier, en publiant cet article, revient sur l’insertion qu’il a faite, le samedi 3 octobre, sous le titre « Réparation des dommages », de ce qui semblait être une lettre adressée à un ministre (lequel ?), signée par MM. Léon Bourgeois, Vallé, Monfeuillard, sénateurs, Lenoir, député et Langlet, maire de Reims.

Avec le journal, nous pouvons trouver, en effet, que nos représentants n’ont pas été heureux dans l’expression de leur pensée.

Peut-être ont-ils voulu exposer à « l’Excellence », et faire comprendre en même temps au public, qu’ils ne prétendaient pas anticiper sur les événements ni sur les décisions qu’il faudra bien prendre ultérieurement, en haut lieu.

Il n’empêche que l’on trouve généralement que Le Courrier n’a pas été assez énergique pour leur souligner l’impair commis dans leur intervention qui, cependant, peut avoir son utilité.

Laisser supposer, par une phrase ambigüe, que les sinistrées pourraient se trouve dans l’obligation de supporter, même partiellement des dégâts qu’ils ont dû subir du fait des bombardements et des incendies, apparaît inadmissible à ces derniers et provoquerait déjà, chez certains, des éclats de colère ; mais l’application du principe serait, par tous, considéré comme une véritable iniquité.

L’indignation les soulèverait facilement, contre les privilégiés ne connaissant pas les horreurs et la dévastation amenées seulement dans les contrées sur lesquelles s’abat cet épouvantable fléau qu’est la guerre.

Pourquoi donc se passerait-elle toujours chez nous, la guerre ? Est-ce que nous l’avons demandée plutôt que les habitants d’autres régions ? entend-on dire par des gens qui ne sont nullement des grincheux. Ceux qui raisonnent ainsi n’ont malheureusement pas tort.

Mais, il en est qui plaisanteraient au milieu des situations les plus critiques ou les plus graves ; ils se contentent d’ajouter avec un haussement d’épaules :

« Nos honorables devraient bien plutôt s’employer à faire transporter à Paris, à Bordeaux ou ailleurs, le théâtre des opérations ; si les Boche allaient jouer leur pièce par-là, ça ne nous priverait pas, nous l’avons assez vue ici, après avoir été obligé, malgré nous, d’occuper les premières loges. »

Espérons que l’union sacrée, si solennellement et si magnifiquement proclamée par le chef de l’État continuera ses heureux effets lorsqu’il s’agira de trancher cette question délicate et si importante, des réparations dues.

– Enfin, dans le journal du 8, on voit encore un avis de la mairie, concernant le ravitaillement. En voici le texte :

Le Ravitaillement de Reims. La ville de Reims a pu traiter, ces derniers temps, des achats réguliers de viande de bœuf et de porc à des conditions normales. L’alimentation se trouve donc assurée et nos concitoyens pourront se procurer la viande presque aux conditions habituelles. Un marché va ailleurs être établi aux abattoirs et les prix traités seront régulièrement publiés.

 Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

 

La gare du CBR

La gare du CBR

Cardinal Luçon

Canon le matin. 11 h bombes ; visite du Capitaine Compant et de son lieutenant Bourbes.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

Paul Dupuy

Lettres à Marcel et à Hélène leur faisant part de notre deuil.

À 7H j’accompagne Marie rue Warnier pour l’aider à descendre au sous-sol ce qu’elle a de plus précieux ou de plus utile, et nous nous hâtons, car des obus sifflent dans les environs.

Peu après notre rentrée rue de Talleyrand arrive de Limoges un télégramme donnant l’Hôtel de Bordeaux comme adresse provisoire des familles Perardel, et c’est là qu’aussitôt je lance à Marie-Thérèse une première lettre préparant l’annonce de la triste et fatale nouvelle.

Je m’y fais l’écho de bruits de ville présentant le 132’ Régt d’Infie comme ayant été particulièrement éprouvé dans divers combats ; j’y manifeste mon inquiétude au sujet d’André et y relate la demande de renseignements à son sujet que j’ai déposée à la Mairie il y quelques jours déjà.

Elles ont bien du mal à jaillir de ma plume, ces quelques lignes, et je me souviendrai toujours des larmes qu’elles m’ont fait verser !

À 9 heures Marie reprend le chemin de Sacy à pieds, Hénin l’accompagnant jusque Bezannes, alors qu’Agnès et Suzanne l’attendront là pour l’aider dans le transport de ses colis ; c’est donc à elle qu’échoit la pénible mission d’apprendre là-bas notre grand malheur.

Paul Dupuy. Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Jeudi 8 octobre

Toutes les attaques allemandes ont été repoussées à l’aile gauche et en Woëvre ; la cavalerie allemande a été maintenue au nord de Lille où elle avait été refoulée. Nous avons repris du terrain entre Chaulnes et Roye; nous avons également progressé au centre.
Le Président de la République a adressé un hommage éloquent à nos armées et échangé des télégrammes cordiaux avec Georges V.
Les Allemands essaient vainement de résister à la poussée russe, dans la Prusse orientale.
Guillaume II a exigé que son état-major général se substituât à l’état-major austro-hongrois en Autriche. Le général Conrad de Hotzendorf, chef d’état-major général austro-hongrois, se retirerait, et François-Joseph serait très mortifié d’avoir à céder aux instances très pressantes de Guillaume II.
Un contre-torpilleur allemand a été coulé par un sous-marin anglais près de l’embouchure de l’Ems.
Share Button

Lundi 21 septembre 1914

Abbé Rémi Thinot

21 SEPTEMBRE : J’ai dit ma messe ce matin au Grand Séminaire. Je ne suis pas très reposé encore ; du reste, le canon a tonné toute la nuit. Hier soir, J’ai donné le dîner à 3 soldats du 71eme qui, cachés trois Jours dans le grenier d’une ferme au-dessus de Bétheny, au milieu d’allemands qui allaient, venaient, avaient réussi à s’échapper.

Rencontré le P. Etienne chez moi, ce matin, pour déjeuner. Il n’avait pas perdu la clef de sa maison, mais « la maison de sa clef » me dit-il. En effet, sa chapelle, son chez lui, avec tous ses papiers (35 ans de vie de travail !) la flamme avait tout dévoré.« La pilule a été dure à avaler », me dit-il, « mais elle y est » 11 n’y faut pas trop penser tout de même, car sans cela ! »

Des hauteurs de la Haubette, le P. Etienne a suivi le drame de la cathédrale. Il a vu tomber une bombe sur le toit côté nord, pendant que les échafaudages brûlaient. Les monstres ont donc tire en plein sur le vaisseau alors que le feu le dévorait déjà ! Sauvages !

A un instant donné, la cathédrale paraissait surmontée d’une immense charpente petite en rouge et non couverte… Et tous ceux que J’ai rencontrés aujourd’hui essaient de dire quel spectacle cruellement grandiose ça à été que cet incendie de la cathédrale pour ceux qui l’observaient.

Je suis monté dans la cathédrale avec des correspondants du « Daily Mail », du « Daily Chronicle » et deux américains, dont M. Richard Harding Davis. Ils m’ont passé le numéro du « Journal » d’aujourd’hui. C’est un mondial tollé qui s’élève dans le monde contre l’abominable race qui a osé perpétrer ce crime ; brûler la cathédrale de Reims !

A propos des blessés, je n’ai pas du noter que de la coopérative, on les avait fait passer dans la cour du musée, d’où on les a fait prendre le lendemain un à un pour une destination que j’ignore encore. Je sais seulement que quelques-uns ont été tués, l’effroi qui les agitait de­vant une foule ardente d’hostilité ayant donné à croire qu’ils voulaient fuir. Dans la cathédrale, trois seulement ont été brûlés, dont un déjà sur le brancard qui le devait transporter. Mais, dans le chantier, dont la porte leur était ouverte, dix au moins ont été brûlés. Les outils des ouvriers, le bureau des architectes ont été plus ou moins atteints par les flammes après l’avoir été par les obus.

Je crois aussi que des énergumènes sont venus en brûler au moins deux. Et c’est regrettable à tous points de vue ; la populace est vraiment basse d’instinct.

Je reviens à la cathédrale. Chose curieuse, les bourdons n’ont été atteints en rien ; les poutraisons, les abats-son de la tour flambée n’ont pas été atteints.

Mais les cloches… fondues pour la plupart ! Je n’aurais jamais cru qu’un tel degré de chaleur put être réalisé !

Je comprends que les pierres soient calcinées à ce point… Et c’est ce qui m’effraie le plus quand j’envisage l’hypothèse d’une restauration ; toutes les pierres du pourtour réduites en charpie, fendillées. Les voûtes, alors ? Combien leur force de résistance va-t-elle s’en trouver diminuée ?

Jadart, rencontré à midi, disait avec ardeur qu’il fallait nourrir en soi et répandre autour de soi des paroles de confiance et d’espérance. Nous nous rêverons ! Il faut s’occuper de suite de faire couvrir les voûtes pour que l’eau ne les détériore pas ; elles sont plus délicates, calcinées, et surtout pour que l’hiver n’exerce pas sur elles son action néfaste.

Ainsi St. Nicaise exhortait son peuple à la confiance quand les Barbares le massacrèrent… Le gros œuvre est intact ; bien des choses sont conservées ; il ne faut pas se décourager.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Lundi 21 septembre 1914

10ème et 8ème jours de bataille et de bombardement

8h1/2matin  Nuit absolument calme, la première depuis longtemps et surtout depuis dix jours.

A 6h1/2 un coup de canon vers Bétheny, Cérès, de temps à autre jusqu’à maintenant, mais on entend plus aucun bruit de bataille. Est-ce qu’ils seraient définitivement partis ? battus ? Mais quel grand calme après la tempête !! et quelle tempête !! Depuis le 19 nous n’avons ni électricité, ni gaz à cause des incendies. L’eau a faiblie hier dans l’après-midi, mais ce matin la pression est bonne. On a tellement consommé d’eau pour tâcher d’éteindre cette mer de flammes qui consumait notre pauvre cité. Quant aux moyens de vivre, ils diminuent problématiquement. Après la bataille, la tuerie, le bombardement, l’incendie, est-ce que la famine se mettrait de la partie ?

Je vais faire un tour.

  1. de Bruignac est venu me demander de faire parvenir une dépêche à sa mère qui est à Orléans par Price, mais celui-ci reviendra-t-il ? Il m’a fait faux bond hier. Il me faudra chercher un autre moyen !

9h1/4  Je suis sorti pour porter un mot à l’abbé Thinot, rue Vauthier le Noir, 8, en passant par la rue du Cloître je vois que la chapelle de l’archevêché, la salle des rois et tous les appartements royaux sont brûlés. Notre Pauvre académie peut faire son deuil de sa salle et de sa bibliothèque !!

L’étude de Montaudon, 36 rue de l’Université est brûlée. J’apprends que ses minutes sont dans sa cave.

Un sifflement, je rebrousse chemin, malgré moi je muse, je vois, je regarde ! et, « l’herbe tendre me tentant », je redescends la rue de Vesle, St Jacques, place d’Erlon, la Gare, les Promenades, le Boulingrin : tous cela est désert. Le nouvel Hôtel Français crevé par un obus, les Changeurs rien. Et le diable me tentant toujours, je continue boulevard Lundy, et rue Coquebert je passe devant chez Mme Laval au n°51, une étiquette me renvoie au 49. J’y trouve Madame Laval et son fils en effet, et notre directeur de la Banque de France M. Gilbrin qui est là avec Mme Gilbrin et la famille de son aïeule Mme Feldmann. Ils sont réfugiés là, campés depuis le 19 au soir. On cause, M. Gilbrin se décide, sur mon avis, à faire un tour vers la Banque de France. Nous redescendons la rue Coquebert, la rue Linguet, je lui montre la maison de mon vieil ami Charles Heidsieck crevée éventrée, et place de l’Hôtel de Ville nous nous quittons à sa porte. Je vois Charles Heidsieck, Givelet, M. Bataille aux nouvelles ! peu ou point, mais dans l’air c’est toujours l’encerclement et la bataille définitive sinon la 2ème en attendant la 3ème finale en Belgique ou au Luxembourg.

Est-ce que ?? …mon « bois des Bouleaux ?? » deviendrait réalité ? Ma foi j’aimerais mieux que de fut un « bois des Bouleaux » de Champagne, ce serait plus vite fait !!

Je dirige mes pas vers la rue de Pouilly quand un groupe en débusque avec un homme barbu qui n’en mène pas large entre 2 soldats baïonnette au canon, et un gendarme dont le casque romain à crinière est couvert d’un manchon de toile kaki le suit à l’œil. Je m’enquière. C’est mon espion de la rue du Cadran St Pierre qui faisait ses signaux lumineux la nuit, non de chez Lallement mais de chez Henrot dont il était gardien de la maison. C’est complet.

Mon cher ! Ton affaire est claire ! Je crois !! Encore cette nuit il faisait des signaux ! C’est Degermann qui, n’y tenant plus, est allé insister pour qu’on l’arrête ! Je redescends la rue de Pouilly, la rue du Carouge, du Cadran St Pierre. Je retombe sur un retors groupe d’ouvriers criards. 2 soldats encadrent un homme avec une veste de travail qui aurait crié : « Oui, c’est bien juste : les français ne l’ont pas volé !! ». Encore un d’assuré sur son existence !

Je rentre, trouve lettres et dépêches pour mon citoyen Price ! qui n’est pas encore passé.

Je vois M. Horny qui me narre les désastres de ses immeubles et de ceux de son gendre. Nous bavardons en pleine confiance que l’on parait être sûr de la déroute, de la retraite allemande de ce que nous avons vu.

J’en fini avec nos misères.

Je lui dis que des troupes considérables sont massées à l’ouest de Reims qui n’attendent que le moment de marcher en avant pour broyer les allemands. On dit que le général Pau est ici.

12h1/2  Nous nous quittons. Je commence mon maigre déjeuner quand vers 1 heure canonnade qui continue jusque vers 1h3/4, mais…  posément, en gens pas pressés. Non vraiment nos Prussiens n’ont plus l’entrain d’il y a 9 jours quand c’était si amusant de tirer sur la Cathédrale et nos demeures. Enfonceurs de portes ouvertes ! Va !

Je vais tâcher de faire un tour, le soleil est beau et je ne tiens pas en place.

2h10  Il se confirme que des masses de troupes énormes sont massées de Villers-Allerand à Muizon et Fismes, et surtout des masses de cavaleries qui se reposent et se renforcent en se préparant à lancer la Curée finale ! Ce sera une belle chevauchée ! Que ne puis-je en être pour voir et muser !!

2h1/2  Je fais un tour. L’Hoste est saccagé. Je pousse jusque chez le docteur Luton, rue des Augustins, qui me donne une dépêche pour sa femme. Je passe rue Berton (rue Louis Berton depuis 1925). Une bombe siffle, rentrons. A peine arrivé chez moi à 3h1/2 tapant, nos 2 anglais sonnent, ils viennent chercher nos lettres qu’ils n’ont pas pu prendre hier, n’ayant plus assez d’essence pour repasser par Reims.

Mais en vrais anglais ils sont revenus exécuter leur promesse entre 3h et 4h comme ils me l’avaient promis pour la veille. Cela les dépeint bien. Toujours aussi cordiaux ils prennent mes lettres et dépêches d’un peu tout le monde : M. de Bruignac, Tricot, le Docteur Luton, Potoine. Ils me promettent de revenir me porter les réponses et de reprendre nos lettres ou dépêches. Je tiens encore mon fil, mes aimés vont avoir de mes nouvelles. Ils ont déjà envoyé hier ma dépêche en réponse à celle de ma chère femme. Nous nous quittons sur un affectueux shake-hand. Le compagnon de Price, qui a encore couché avec son monocle – on l’enterrera avec – se nomme Gerald Wallis  14, avenue Charles Floquet à Paris. Merci encore à vous qui me reliez à mes adorés.

Sur ces entrefaites Marcel Lorin, caporal au 291ème de ligne, arrive. Il est ici au Collège St-Joseph avec son régiment. Il a bonne mine et s’est tiré sain et sauf de 20 combats. Il me conte qu’à Sedan on était victorieux, mais que les mitrailleuses allemandes les ont obligé à reculer. Les allemands montent même ces mitrailleuses sur des arbres pour mieux se dissimuler. Il ajoute qu’on ne peut rien contre ces engins, que n’en n’avions-nous autant qu’eux !

Lors de la reprise de la marche en avant à la grande bataille de Champaubert il a combattu à Fère-Champenoise qui a été pris et repris. Là ils ont fait des hécatombes de prussiens. Ceux-ci comme les nôtres font des tranchées à hauteur d’homme avec parapet de terre où l’on fait juste un petit créneau pour tirer.

En sorte que l’on se bat à mille ou 1500 mètres sans se voir. Il me signale la visibilité de notre uniforme, tandis que celui des allemands est invisible. Durant le combat leurs meilleurs tireurs, munis d’une lorgnette (j’en ai vus) visent surtout nos officiers, de sorte que des compagnies entières sont commandées maintenant par un simple sergent, un bataillon par un capitaine de réserve, ce qui enlève leur coup (capacité) de confiance à nos soldats. Notre section s’est très bien battue, mais on ne peut en dire autant de la réserve. Marcel Lorin m’ajoutait que c’était les cadres qui faisaient défaut chez nous. « Oh ! la loi des 2 ans, quel tort nous-a-t-elle fait !!! » s’écriait-il ! C’est malheureusement trop vrai. Quand la ligne des Tirailleurs ennemis fait un bon en avant, les hommes sont sur deux lignes et tiennent leurs fusils appuyés sur leurs gibecières comme pour charger à la baïonnette, mais le canon dirigé plutôt vers le bas, et tout en courant ils tirent ainsi avec leurs chargeurs automatiques. En avançant ils produisent ainsi une sorte de tir de mitrailleuse.

Il m’a conté qu’à Fère-Champenoise il avait vu des tranchées entières comblées de soldats allemands morts et tellement serrés qu’ils étaient restés debout dans la position de tireurs accolés l’un à l’autre.

Là-bas cela a été une véritable moisson d’allemands à certains moments, leurs officiers paraissaient vouloir faire tuer leurs hommes à plaisir. Où on s’est battu il ne laissent rien. Pauvre St Martin ! mon pauvre Père a-t-il encore un abri seulement ?! Je suis assuré de la sauvegarde de ma chère femme et de mes petits. Il faut qu’il me reste le souci et l’inquiétude du sort de mon pauvre vieux Père !!

8h1/2  Toujours le calme, et cependant en prêtant bien l’ouïe on entend le grondement du canon dans le lointain, vers Moronvilliers, le Mont-Haut, Nauroy et avec assez d’insistance.

On parle de l’encerclement des allemands et que dans ce cas la bataille de Reims serait la dernière. D’autres disent que s’ils échappent à cet encerclement il n’y aura plus qu’une grande bataille dans le Luxembourg. Que croire ? J’aimerais mieux que ce fut fait tout de suite et que le Sedan de 1870 soit remplacé par le Sedan de Reims 1914.

Je reviens sur cet incendie du 19. Quand vers 4 heures (? à voir) je vis la toiture de la Cathédrale prendre feu vers les grandes tours, les flammes filaient aussitôt vers l’est et coururent d’une façon échevelée le long de la toiture centrale puis gagnèrent le Carillon central et enfin le clocher à l’Ange.

Le vent du reste venait de l’ouest. Alors une colonne de fumée formidable s’élevait, blanchie, sertie d’étincelles de feu au-dessus du noble vaisseau et se dirigeait, éclairée par un soleil pâle d’automne sur un beau ciel bleu, vers l’Est. Lentement, majestueusement, telle la grande fumée d’un volcan, obscurcissant le ciel vers le quartier Cérès, place Godinot, c’était, je le répèterai jamais assez, grandiose, titanesque, et magnifiquement horrible. Il n’y a que la plume d’un Dante, d’un Victor Hugo, d’un sieur Kiernig (à vérifier) qui puisse décrire pareil tableau, scène, spectacle.

Guillaume II a dû avoir les mêmes jouissances que Néron quand il incendiait Rome, s’il a assisté à ce spectacle, cette scène du haut de Berru, il était aux premières loges et il a dû avoir un plaisir satanique en contemplant ce spectacle digne de l’Enfer.

Et je comprends parfaitement l’embrasement de tout le quartier Cérès (à gauche) jusqu’à la place Godinot provoqué par les étincelles, tisons et charbons qui s’envolaient, poussés vers l’est par le vent assez fort, et aidé par quelques obus incendiaires jetés bien innocemment par ces amours d’allemands de-ci de-là rue Cérès, rue St Symphorien, rue Eugène Desteuque, etc… Il fallait bien s’amuser aux dépens de ces…  cochons de rémois (signé de Bulow), le mot est de lui ou de l’un de ses sbires, et surtout leur faire payer l’infamie qu’ils avaient commis en oubliant de leur donner leur bon à caution d’un million, que dans leur départ (?) plutôt précipité ils ont oublié de réclamer à la Municipalité, et que quelques heures après ou un jour après M. Émile Charbonneaux a retrouvé par hasard (cette fois) et à sa grande surprise dans le fond du tiroir de son bureau de la salle du Maire et de ses adjoints.

Je l’ai entendu de la bouche même d’Émile Charbonneaux, le lendemain ou le surlendemain de leur fuite, c’est-à-dire le 13 ou le 14.

Et voilà comment une diversion d’idée me fait oublier le spectacle de l’incendie du 19, et cependant il faudrait y revenir. La flamme, la fumée, les charbons poussés sur le quartier Cérès. L’incendie poussé vers le quartier Cérès s’étendit vers 5 heures sur tout le carré d’immeuble, Cérès, Université, Godinot, Levant, Ponsardin et le boulevard de la Paix qui est dans les flammes, la fumée et les étincelles au milieu des crépitements, des éclatements, détonations, écroulements poussés par le vent d’ouest, formaient comme une vaste forêt de feu dont les langues furieuses tourbillonnantes se penchaient vers l’est comme les chênes centenaires se couchent sous la tempête, la rafale et l’ouragan.

Oh ! Quel spectacle inoubliable !!

Que l’homme est petit devant ce déchainement de cataclysmes.

Ma plume est impuissante à décrire, il faudrait être Satan lui-même pour pouvoir le faire.

En remettant ma lettre à M. Price j’ai oublié avant de la clore de souhaiter sa fête à mon cher Momo, Mimi, qui m’a coûté tant de larmes ces jours derniers quand je le voyais en pensée mourant de faim, criant sa faim, ou perdu dans la foule de fuyards ou encore égorgé par un Vandale.

Oh ! qu’il m’a fait souffrir ce chéri-là. J’ai oublié de t’écrire mon Momo, mais par delà la ligne de feu qui nous sépare je te souhaite une bonne fête de St Maurice, et qu’à cet instant (9h17 soir) tu sois bien heureux, oh bien heureux, niché contre ta chère petite Maman, et que demain jour de ta fête ce soit un jour de fête pour toi, ta Mère et tes frères et sœur !! Je vous embrasse tous en pensée, je suis si seul !

Je ne puis t’offrir quelques fleurs ni t’embrasser en te taquinant, mais je t’offre tout ce que j’ai souffert depuis 21 jours pour ton bonheur, celui de ta Mère et celui de ton Jeannette, ton Roby, ta Mareu-Louise et ton Dédé ! Dors bien mon mignon, et que le bruit des grandes vagues de Granville te berce et te fasse faire de jolis rêves.

Ce bruit est plus agréable, crois m’en, que celui du grondement des canons, le sifflement et l’éclatement des obus de 100 kilos, de l’écroulement des maisons, du crissement des vitres, des glaces qui se brisent et du rugissement des flammes qui vous entourent, vous encerclent. C’est l’Enfer et pour toi et tous mes aimés qui sont près de toi cette nuit ce sera le bercement doux-doux de la vague, qui mollement va, revient et s’endort et meurt sur le sable humide de la plage.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dans le courant de la matinée, je me rends à l’hôtel de ville, afin d’informer le maire, président-né du conseil d’administration du mont-de-piété, du désastre qui a anéanti cet établissement. M. le Dr Langlet est dans son cabinet ; il me reçoit immédiatement, en présence de M. Lenoir, député, qui déjà, s’entretient avec lui des tristesses qui se sont abattues sur notre ville. En peu de mots, je mets M. le maire au courant de l’étendue du sinistre, concernant l’administration. Il me pose quelques questions d’un air accablé je me rends compte combien sa charge doit être lourde actuellement – et je me retire, après lui avoir déclaré, lorsqu’il m’a tendu la main, que je me tiens à sa disposition, puis je rentre préparer le rapport que je désire remettre au plus tôt à l’administrateur de service, à la suite de cette démarche que j’estimais urgente et que je tenais à faire au préalable.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918
Le Mont-de-Piété (autochrome de Paul Castelnau, mars 1917)

Le Mont-de-Piété (autochrome de Paul Castelnau, mars 1917)

Gaston Dorigny

La matinée se passe dans un calme relatif. Nous en profitons pour enter chez mon père.

Vers quatre heures du soir, la canonnade recommence, quelques obus tombent encore sur la ville puis la nuit ramène le silence.

Gaston Dorigny

Mardi 21 septembre

Grande activité sur l’ensemble du front. En Artois, nos batteries ont exécuté des tirs nourris sur les organisations allemandes. L’ennemi a riposté en bombardant les faubourgs d’Arras avec des obus de gros calibre.
Guerre de mines entre Fay et Dompierre, au sud-ouest de Péronne. Lutte de bombes autour de Roye. Tir utile de nos batteries en Champagne; l’ennemi, de son côté, bombarde nos cantonnements. Au nord de Perthes, un dépot de munitions a fait explosion dans ses lignes.
Entre Aisne et Argonne, la canonnade s’est ralentie. En Argonne orientale, à la cote 285, l’ennemi a fait sauter une mine à proximité de nos tranchées.
En Woevre et en Lorraine, nous avons pu contrôler les résultats de notre tir. Une colonne d’infanterie allemande et son train ont été dispersés au pied des côtes de Meuse. Les ouvrages ennemis ont été gravement endommagés dans la région de Calonne et près de Flirey. Notre artillerie a atteint la gare de Thiaucourt et a détruit, d’autre part, un morceau de la ligne Metz-Château-Salins.
Les journaux anglais annoncent la prise de Wilna par les Allemands, mais l’armée russe, dans le secteur sud du front oriental, poursuit ses succès.
Les Italiens ont réussi à occuper un bois important sur le Carso.
L’opposition bulgare réclame la convocation de la Chambre.

 

Share Button