Louis Guédet

Mardi 25 septembre 1917

1110ème et 1108ème jours de bataille et de bombardement

9h matin  Nuit agitée, du canon tout le temps, et puis la crainte du bombardement. Ce matin je suis tout démoli. Journée avec léger brouillard qui s’annonce comme magnifique comme les précédentes. Hélas on n’ose en jouir. Hier soir lu assez tard dans la crainte d’une nouvelle alerte. Je lis en ce moment pour tuer le temps La Retraite des Dix-Mille, de Xénophon. Cela m’occupe, et me distrait un peu de mes tristes et douloureuses pensées.

Comme je rencontrais hier l’abbé Compant devant la « Poste » je lui demandais si c’était vrai que Mgr Luçon avait reçu du Colonel du 152ème Régiment d’Infanterie (le premier qui l’eut reçu) la fourragère aux couleurs de la Médaille Militaire. C’est vrai. Durant une visite que S.E. (Son Eminence) lui fit à St Brice-Courcelles le colonel lui demanda de lui faire l’honneur de l’accepter en souvenir de sa visite, et comme il fallait qu’il fit partie du régiment, il nomma Mgr Luçon aumônier d’Honneur du régiment. Voilà le fait dans toute sa simplicité. Et ces jours-ci les bonnes langues affirmaient dur comme fer que le Cardinal avait la fourragère et qu’il la portait quand il sortait dans les rues de Reims ! Comment l’aurait-on vu puisque il porte le soir où elle lui a été offerte et qu’il l’a portée, il est rentré de Courcelles à Reims vers 9h du soir. Je ne vois pas comment on aurait pu la lui voir… Petit fait qui fait bien jaser. Le geste du colonel est bon, mais à quoi bon ébruiter tout cela ! Nous avons bien d’autres choses à penser, bien d’autres soucis, d’autres tortures.

1h1/4 après-midi  De 11h jusqu’à présent bombardement sur Chaussée du Port, Ducancel, rue de Venise, rue des Moulins, rue du Ruisselet. Des 210 et des incendiaires, un incendie vite éteint. Je ne sais ce qu‘ils peuvent bien chercher par là ! Il n’y a rien. On dit que depuis quelques jours des wagons ont été stationnés de ce côté sur la ligne du C.B.R. qui longe le canal. Est-ce bien la raison. Lettre de ma chère femme qui me donne de bonnes nouvelles de Jean et de Robert du 19 – 20. Lettre de la Supérieure de Roederer pour féliciter Jean de sa Croix de Guerre, de Halbardier (Albert Dominique Halbardier, administrateur des hospices civils (1856-1940)) pour me féliciter d’avoir échappé à mon 75 de l’autre jour. Lettre de (rayé) (un bel égoïste celui-là) il soigne surtout ses intérêts, « le Pôvre » et il me demande de m’employer de tout mon temps et de mon pouvoir pour lui faire payer une réquisition de 700 F solutionnée en décembre dernier, sa petite affaire…  mais pas un mot du cœur pour moi et les miens !! (Rayé).

3h1/2 soir  Le bombardement n’a pas encore cessé, toujours sur le même quartier, et Maison de Retraite et même Hospices civils près de St Remy (clinique) me disait tout à l’heure Guichard qui en revenait et qui avait plutôt chaud. Mais il n’est pas prudent. En le quittant dans les bureaux de la sous-préfecture avec Beauvais, je le lui ai recommandé d’être plus prudent, mais il y est retourné !! Vraiment ce n’est plus du courage ! C’est de la témérité !

Pour moi je suis fort impressionné. Non je ne puis plus résister à ces assauts. J’ai besoin de plus de calme et de repos. Pourvu que j’arrive à lundi sans accroc. J’avoue à ma courte honte que je quitterai Reims pour une 15aine (quinzaine) avec soulagement. Porté quand même mes lettres à l’École Professionnelle en…  rasant les murs. Je ne suis plus brave ni courageux ! Je n’ai surtout plus de forces, et un rien m’effraie. Tout l’établissement Ducancel brûle. La Maison de Retraite est fort abîmée, et l’École de la rue Simon et du Ruisselet à côté est entièrement détruite. Pourvu qu’ils ne continuent pas, et surtout qu’ils partent bientôt. J’ai vu à la Poste M. Lemoine, employé de M. Charles Heidsieck, qui est officier d’État-civil gestionnaire à Montigny-sur-Vesle qui me disait qu’à son État-major on s’attendait à un recul prochain des allemands comme devant Péronne et Arras. Beauvais me le confirmait aussi. Le Maire en reste convaincu. Beauvais l’a entendu dire par divers officiers. Bref leur repli est dans l’air. Mon Dieu que ce soit bientôt et sans accident, sans accroc sans nouvelles misères ni victimes. Il est grand temps. Nous n’en pouvons plus. Après avoir causé quelques instants avec M. Beauvais, rentré chez moi fort angoissé.

4h  Le calme parait se faire. Mon Dieu que ce soit fini et que plus jamais je n’entende siffler ni éclater d’obus. Que ce soit la Délivrance, le calme, la Paix… Notre récompense après avoir tant souffert.

5h  Au sujet du repli éventuel, M. Beauvais me disait que le Maire (et il le savait par ailleurs) lui avait dit qu’un officier d’État-major du G.Q.G. (Grand Quartier Général) était venu ces jours-ci pour visiter divers locaux, et notamment le Lycée de filles faubourg Cérès (Ancienne École St Joseph) (lycée Jean Jaurès actuellement) afin de voir combien on pourrait loger de rapatriés des villages environnants abandonnés par l’ennemi et laissés dans les ruines de ces villages. De cela il résulterait qu’on s’attend à un coup de théâtre dans ce sens ! Ce serait notre Délivrance. Dieu en soit béni.

Mais le plus amusant, c’est que le susdit officier d’État-major du G.Q.G. n’était pas très rassuré, et comme cela tapait un peu sur les quartiers extérieurs, après 2 étapes à La Haubette et à la Porte de Paris, pour se retâter et prendre son courage à 2 mains, il est allé à la Ville, et là, au lieu de demander qu’on le conduisit Faubourg Cérès au Lycée de Filles, il a demandé au Maire de prier Pérotin, de la voirie, de voir qui connait très bien l’immeuble pour avoir présidé à son organisation ( M. Pérotin était le directeur du service d’architecture de la ville de Reims), de vouloir bien venir dans le cabinet du Docteur Langlet afin qu’il lui dise le nombre de rapatriés rescapés que pourrait contenir cet immeuble, et de lui faire un croquis de celui-ci avec ses emplacements et distributions. Et voilà comment (rayé) il a visité le Lycée de Filles !! Parions que rentré au G.Q.G. il a affirmé à son chef qu’il avait visité l’immeuble et qu’il a dressé le plan donné par Pérotin !! Et voilà comment on écrit l’Histoire ! (Rayé).

6h1/2  Le calme, pourvu qu’il dure ! et que nous ayons une nuit tranquille ! mais quelle journée angoissante ! on est à bout de nerfs. Et puis je suis de plus en plus impressionnable, faiblesse, fatigue, surmenage, souffrances, etc… Mon Dieu ! si nous étions délivrés bientôt ! Mais je n’ose y croire ? et je me demande comment cela pourra arriver. Nous en sommes presque tous là. Non, nous ne pouvons pas nous figurer Reims délivrée !! Reims délivrée ! Aller et venir par nos rues, par nos ruines sans inquiétude, sans crainte d’un obus, de la Mort qui vous attend à chaque coin de rue, à chaque pas, à tout instant. Non ! nous n’osons croire à ce bonheur-là !! Et pourtant si cela arrivait, bientôt, si c’était vrai !!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

 Cardinal Luçon

Mardi 25 – + 12°. Nuit tranquille en ville. Visite du Lieutenant Sauren. A 11 h. bombes sifflent sur la ville jusqu’à 5 h. sans relâche. Ils battent l’usine Ducaubet (famille de l’Assistante de L’Enfant-Jésus), rue de Venise, rue des Moulins, du Ruisselet. Maison de Retraite très endommagée. Visite de Mme Bliss, femme du Consul anglais à Paris, et d’une autre dame qui font des conférences pour la France en Amérique. De 9 h. à minuit et au- delà, lutte active autour de Reims entre les deux artilleries.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173


Mardi 25 septembre

Sur le front de l’Aisne, la lutte d’artillerie s’est poursuivie très vive dans la région Braye-Cerny-Hurtebise. Nous avons repoussé un coup de main sur nos petits postes au nord de Braye-en-Laonnois.
Sur la rive droite de la Meuse, après un violent bombardement, les Allemands ont attaqué nos tranchées au nord du bois le Chaume, sur une étendue de 2 kilomètres. Menée par quatre bataillons, appuyée par des troupes spéciales d’assaut, l’attaque a été désorganisée par nos feux et a été impuissante à aborder nos lignes sur la plus grande partie du front attaqué. Dans quelques éléments de tranchée, au centre, où l’ennemi avait réussi à prendre pied, un violent combat s’est engagé qui a fini à notre avantage. Nos soldats ont infligé de lourdes pertes à l’adversaire et sont restés maîtres de leurs positions. Au même moment, deux attaques secondaires, prononcées l’une au nord de Bezonvaux, l’autre au sud-est de Beaumont, subissaient également un sanglant échec, grâce à la vaillance de nos troupes, qui se sont portées avec fougue au devant de l’assaillant. Nous avons encore repoussé deux tentatives.
Sur le front de Macédoine, canonnade active sur le Vardar et dans la boucle de la Cerna.
Une attaque bulgare, qui avait pris pied à l’est de lac Prespa, a été chassée de la position par une contre-attaque.

Source : La Grande Guerre au jour le jour

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