Louis Guédet

Vendredi 6 octobre 1916

755ème et 753ème jours de bataille et de bombardement

7h soir  Temps magnifique. Course toute la journée dans la ville. Les personnes que j’ai vues paraissent enchantées de mes jugements, et la population m’approuve. Mais. Mais les citoyens Colas et Girardot ne sont pas contents. Oh ! mais non ! et  ils accusent le coup. Tandis qu’ils avaient si belle occasion de se taire et de laisser passer ! Voici. Le Commissaire Central m’a rencontré cet après-midi rue de Vesle et il m’a dit que Colas, dès mercredi après-midi, lui avait téléphoné pour lui demander des explications sue ce qui se passait en simple police, ou on paraissait avoir un certain parti-pris contre les gardiens de l’autorité militaire (sacro-sainte ?) !! etc…  en lui demandant de m’avertir, etc…  C’est grotesque ! Palliet a simplement répondu qu’il n’avait pas qualité pour m’en parler et surtout me faire des observations même militaires, et que du reste il savait que certains procès étaient abusifs !! Bref, colère, cris…  les marmots n’étaient pas contents ! Menaces d’un référé au Procureur de la République pour faire aller certains procès en cassation, etc…   toute la lyre quoi.

Bref ces Messieurs ne sont pas contents…  qu’un juge de Paix les empêchent de molester le public à leur guise. Çà se passera !! En tout cas s’ils en parlent au Procureur de la République je suis bien tranquille. Quand je lui aurai expliqué mes raisons il sera…  de mon avis…  Ils ont reçu le soufflet, qu’ils l’encaissent, mais quels imbéciles ils sont d’avoir montré leur mauvaise humeur.

J’ai même dit à Palliet qu’ils feraient mieux de surveiller les avortements faits par leurs médecins galonnés. Cela a jeté une douche sur mon brave Palliet qui n’a pas insisté.

Article du Courrier de la Champagne, daté du vendredi 6 octobre 1916, relatant cette mémorable audience.

A l’audience de simple police

Le juge de paix prend la défense des Rémois molestés.

Depuis quelques temps, les contraventions se sont remises à tomber sur nos concitoyens aussi dru que la pluie. Il n’y avait pas moins de cent cinquante deux affaires appelées à l’audience de simple police de mardi dernier, présidée par M. Guédet, juge de paix suppléant, ayant M. Speneux, commissaire de police du 3ème canton, comme ministère public, et M. Landréat comme greffier.

Une nombreuse assistance emplissait le prétoire de la juridiction, que le bon populaire a surnommé « le tribunal des chiens », en raison du grand nombre de toutous qui, naguère, ont valu des procès-verbaux à leurs propriétaires.

Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les propriétaires de toutous, mais tous les Rémois, sans distinction, qui sont traités comme des « chiens ».

Les trois premiers criminels appelés à la barre étaient des employés de la Ville, qui se sont signalés par leur dévouement ; des commerçants, et un médecin, dont le ministère public a pu dire avec raison qu’il s’attendait plutôt à le voir monter les marches du perron de l’Hôtel de Ville, pour y recevoir une récompense, qu’à le voir gravir les degrés du grand escalier qui conduit à l’auditoire de la simple police, pour s’y entendre reprocher un grave méfait.

Le docteur Simon, mandé d’urgence auprès d’une malade à Tinqueux, se permit d’oser tenter d’aller visiter cette malade sans le nouveau visa d’un laissez-passer, expiré de la veille.

Pour ce délit « d’intention », qui ne fut pas suivi d’exécution, un gendarme lui dressa procès-verbal.

C’était également un délit d’intension qui était reproché à un cocher nanti d’un procès-verbal devant Sainte-Clotilde, pour avoir manifesté des velléités, non réalisées, de conduire à Cormontreuil une voyageuse munie d’un laissez-passer en règle.

Enfin parmi les « causes » les plus extraordinaires, il nous faut insister sur celle de MM Robiolle et Cousin, rentrés tardivement de leur service de distribution de charbon, sans avoir de lumière à leur vélo ce qui était conforme à un ancien arrêté mais contraire à un nouveau, inconnu du public, lequel exige que les vélos soient munis de lampions ; celle de deux voyageurs rentrés à Reims, cinq minutes après l’heure légale par suite d’un cas de force majeur (leur cheval boitait).

Le docteur Simon et M. Robiolle ont présenté leur défense en fort bons termes. M. Robiolle a très bien fait ressortir ce qu’il y avait de mesquin à tracasser la courageuse population rémoise par des verbalisations qui sont d’autant plus irritantes qu’elles sont appliquées à des personnes qui remplissent avec dévouement des fonctions d’utilité générale,

Prenant fait et cause pour les prévenus, M. Guédet a relaxé MM. Simon, Robiolle, Cousin, Oudin, Joliot, Hentz et beaucoup d’autres inculpés, motivant chaque acquittement, en outre des considérants particuliers par les motifs suivants d’ordre général, que nous sommes heureux de reproduire,

…Attendu qu’il résulte des termes des procès-verbaux et de la déposition des témoins entendus, que les faits qui sont imputés à charge au docteur S…, à R…, à H…, etc., ne caractérisent pas suffisamment la contravention pour laquelle ils sont poursuivis ;

Attendu en effet, que des faits doivent être certains, précis, et non équivoques ;

Attendu que l’instruction seule ou même la tentative ne peuvent donner lieu à une poursuite contraventionnelle ;

Que les faits qui constituent la contravention ou l’inexécution d’un règlement doivent être appréciés avec esprit de tolérance, que justifient le courage, l’endurance, et les souffrances des habitants qui n’ont point abandonné la ville de Reims, malgré les bombardements constants et terribles ;

Que faire des règlements une application trop étroite serait interpréter les textes et la pensée de ceux qui les ont faits d’une manière mesquine et injuste ;

Qu’ainsi – devant la menace du gendarme P… de service dans l’intérieur du territoire de verbaliser contre lui pour défaut de laissez-passer – Hentz ayant renoncé à conduire à Cormontreuil sa cliente qu’il a fait descendre de voiture la laissant continuer sa route à pied, tandis que lui-même tournait bride pour regagner son dépôt, n’a commis ni perpétré aucune contravention.

Qu’ainsi le docteur Simon, sur les observations de P… et ses menaces de dresser procès-verbal contre lui pour défaut de laissez-passer, a été contraint de renoncer à aller donner ses soins à la malade qui le réclamait à Tinqueux et qu’il est retourné sur ses pas sans aller plus loin.

Qu’il est donc pertinent que le docteur Simon n’a pas commis de contravention et qu’il est regrettable qu’il ait été empêché de secourir une malade et d’accomplir sa mission d’humanité.

Qu’il y a même lieu d’ajouter que l’agent qui par malveillance, dressa procès-verbal dans des conditions inexactes ou pour des faits insuffisamment caractérisés et, par là, causa un préjudice à celui qui en est l’objet, sort de la légalité, et peut s’exposer à une demande de dommages intérêts, ainsi que celui qui l’y a incité ;

Par ces motifs,

Relaxe…

A la suite de ces acquittements, les applaudissements crépitèrent dans l’auditoire. D’autres acquittements suivirent. Une condamnation très minime fut prononcée contre un coupable, qui avait commis, je ne sais plus quelle peccadille sur le territoire de Reims (Ardennes), ce qui motiva, ce conseil très judicieux du magistrat à l’auteur du procès-verbal « Faites donc l’achat d’une géographie ! »

Il était six heures du soir, lorsque cette mémorable audience prit fin. Espérons que nous n’en reverrons de pareilles et que l’on s’abstiendra désormais de lancer gendarmes aux chausses de nos concitoyens et de les faire revenir chargés de 152 contraventions pour aboutir à un résultat aussi piteux. La population rémoise sait du reste parfaitement à quoi s’en tenir et n’ignore pas que les agents de la maréchaussée à Reims sont généralement plein d’égards et de bienveillance.

Des articles similaires ont été publiés dans deux autres journaux, joints au dossier :

  • L’Éclaireur de l’Est du vendredi 6 octobre 1916.
  • Le Petit Rémois du dimanche 8 octobre 1916.
Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Cardinal Luçon

Vendredi 6 – Nuit tranquille. Via Crucis in cathedrali.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Vendredi 6 octobre

Nos soldats ont enlevé 9 canons de 88 millimètres dans la région de Morval. Nous avons poursuivi notre progression à l’est de cette localité et repoussé une forte contre-attaque allemande sur les tranchées nouvellement conquises par nous au nord de Frégicourt.

En Macédoine, les forces alliées poursuivent victorieusement leur mouvement en avant. Elles ont atteint et franchi la Cerna vers Obroveni-Brod. Progressant d’autre part, malgré le verglas, sur les deux versants des monts Baba, elles ont dépassé Buf et Popli.

Les Roumains ont retraversé le Danube, leur opération ayant eu un caractère purement démonstratif.

Source : La Grande Guerre au jour le jour


fregicourt

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