Abbé Rémi Thinot

22 OCTOBRE – jeudi

De Bellegarde, j’ai gagné Genève où j’ai eu la chance de trouver une automobile qui m’amenait à 6 heures 1/2 à Thonon.

A 9 heures 1/2 du soir, je prends la route à pied pour Abondance.

La nuit porte tout un costume d’étoiles des grands jours. J’enfile les gorges. Au-dessus, rutilant dans toutes ses parties, le bel Orion avec sa nébuleuse qui me fait penser à la Comète qui court par notre ciel en ce moment. Orion n’a pas cessé de monter devant mes yeux, son baudrier et son épée ont marché devant moi jusqu’à Abondance, quelle splendeur ! Mon âme se relevait constamment, rappelée vers le groupe merveilleux.

Ne dit-on pas que Huyghens, quand il remarqua pour la première fois cette nébuleuse crut apercevoir, par une ouverture des cieux, les rayons du séjour de la gloire éternelle? C’est un écrin rempli de pierres précieuses…

Le ciel poétique a été mon seul compagnon Pas un chat dans les gorges, ni sur les routes. Seulement une voiture que j’ai dépassée avant le pont de l’Eglise? Son falot faisait dans les bois une trouée de soleil…

Je suis arrivé à Abondance à 3 heures ayant marché sans arrêt. J’avais mis 5 heures 1/2. Les derniers kilomètres m’avaient paru longs ; à la fin, je marchais comme un automate.

Stupéfaction de Maman…

Aujourd’hui, j’ai été aux uns et aux autres, parlant de Reims et des évènements.

Abondance est magnifique, sous le plus royal manteau qu’on puisse imaginer. Il n’y a pas d’ors au monde qui puisse refléter celui, multiple infiniment et si profond des feuilles d’automne. Les « fayards » jouent la gamme entière avec une virtuosité surprenante. Les vieux dignes épicéas se font plus sombres pour respecter la mort magnifique des verdures avoisinantes et, pour la célébrer. Tout est grand, tout est calme ; Dieu est là !

Mes émigrés sont bien et sont heureux, quoi que désirant ardemment le retour. Je leur dis que ce n’est pas le moment encore.

Extrait des notes de guerre de l'abbé Rémi Thinot. [1874-1915] tapuscrit de 194 pages prêté à ReimsAvant en 2017 pour numérisation et diffusion par Gilles Carré.

Louis Guédet

Jeudi 22 octobre 1914

41ème et 39ème jours de bataille et de bombardement

10h matin  Nuit à peu près calme. Ce matin vers 5h1/2 coups de canons toujours de la même batterie, quartier Cérès probablement. Tir lent et irrégulier.

5h1/2 soir  Le moment le plus dur de la journée est à cette heure ci. On a passé la journée comme on a pu, à souffrir, et on rentre chez soi esseulé, sans courage et en se disant que sera ce soir ? cette nuit ? Non…  je ne résisterai pas à cette vie, qu’elle cesse ou continue, je ne me relèverai pas, je suis à bout de forces.

A 10h1/2 j’ai entendu dans le jardin à nouveau les coups de sifflets d’une locomotive, autant ceux-ci m’ont fatigué, obsédé lors de la mobilisation, autant ils m’ont fait plaisir à ce moment.

On vient de me dire que Monsieur de Juvigny, qui avait été pris comme otage le 12 a écrit au Maire de Reims pour lui réclamer 10 000 francs de dommages intérêts pour l’avoir mis sur la liste. On ne peut pas être plus inconscient. Mon Beau-père me dit que les allemands doivent être très peu nombreux devant Reims, et que l’on a vu des Uhlans faire le service des tranchées. D’autre part l’officier payeur que j’ai logé en août, M. Brizard, est passé à la maison pour me voir et aurait dit à ma bonne qu’il faudrait sacrifier 20 000 hommes pour chasser les prussiens des environs de Reims. Alors ! on restera donc ainsi éternellement. Il n’est pas permis de se moquer plus des habitants d’une ville déjà suffisamment malheureuse ! C’est comme (M. Lallier) ce commandant d’État-major qui venait voir Mareschal qui était chez moi un jour, s’écriant en entrant devant ma bonne : « Tiens, mais votre patron n’a pas d’obus ?? Tiens c’est singulier !! Adèle l’aurait étranglé ! On ne peut pas pousser plus loin le cynisme ! Et tout ces galonnards sont de même ! C’est ignoble.

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Canon pour le réveil, journée calme.

– Une diminution très sensible du nombre des habitants de notre ville peut-être facilement constatée et cependant, il reste à Reims beaucoup de bouches à nourrir ; aussi l’administration municipale s’est-elle très activement préoccupée du ravitaillement de la population civile, après entente avec le service de l’Intendance militaire.

Dans ses attributions d’adjoint au maire, M. Em. Charbonneaux a cette lourde charge. Il paraît en porter allègrement l’énorme responsabilité et donne directement l’impulsion au très important organisme qui a été spécialement mis sur pied à cet effet.

La direction d’un service provisoire du Ravitaillement a été confiée à M. N. Grandin, employé au Bureau d’Hygiène ; il a pour collaborateurs MM. P. Blondiaux, du Bureau de Conditionnement, Madosse, des services de la mairie, secondés par des auxiliaires et des équipes de journaliers, pour le déchargement des wagons et le transport, par camions, des marchandises qui sont amenées par trains militaires, généralement à Muizon et à Saint-Charles.

D’importants achats de bœuf, porcs, pommes de terre, sucre, chocolat et denrées diverses sont faits continuellement par la mairie, pour être répartis aux grandes maisons d’alimentation et aux autres commerçants. Le secrétaire en chef délivre lui-même des bons de réquisition aux boulangers, qui sont approvisionnés en farine par l’entrepôt, situé chaussée Bocquaine.

– Reims jouissant d’une tranquillité relative depuis quelques jours, il semble qu’un peu d’animation veuille reprendre dans le centre. Cela change agréablement l’aspect de notre pauvre ville, car il y a longtemps qu’elle était déserte, la plupart des magasins ou boutiques ayant à l’extérieur des pancartes avec cette inscription : « Fermé pour manque de marchandises ». Le gaz et l’électricité faisant défaut, les tramways ne marchaient plus.

Aujourd’hui, comme hier déjà, on voit du monde dans les rues.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

Cardinal Luçon

jeudi 22

Quelques coups de gros canons français. Visite à Mencière

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

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Paul Dupuy

Pas de fait saillant.

Paul Dupuy Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires


Jeudi 22 octobre

Les forces alliées et les forces allemandes se livrent un formidable choc sur les trois fronts – qui se prolongent d’ailleurs : Nieuport à Dixmude, Ypres à Menin, Waterloo à la Bassée.
Tout l’intérêt de la journée se reporte sur les mouvements de l’armée russe qui a infligé aux armées austro-allemandes un échec peut-être décisif.
Après avoir été chassé du gouvernement de Suwalski, et de la région du Niémen dans la Prusse orientale, l’état-major de Berlin avait pris outre le commandement de ses propres contingents, celui des contingents que L’Autriche avait pu encore réunir en Galicie. Il y avait là de 1.500.000 à 1.600.000 hommes échelonnés sur un front colossal, et ce front menaçait le cours de la Vistule moyenne vers Varsovie et Ivangorod, – deux places fortes de premier ordre. Guillaume II avait comme toujours, pressé la marche en avant de ses généraux. Ayant besoin d’un succès, il comptait entrer dans Varsovie, et à cette fin, s’était installé en Pologne, d’où il pouvait surveiller les opérations. Mais celles-ci ont tourné complétement contre lui.
Deux millions de Russes au moins étaient en armes de ce côté. Ils ont commencé par repousser les Allemands qui avaient essayé de prendre pied sur la rive droite de la Vistule, puis, passant de la défensive à l’offensive, ils ont franchi le fleuve et livré combat sur la rive gauche. L’armée allemande a battu en retraite, et cette retraite n’a pas tardé à dégénérer en déroute.
II y a eu là une opération dont les conséquences peuvent être capitales, car cette réussite pour les Russes peut entraîner maintenant une progression rapide des armées du grand-duc Nicolas vers la Posnanie et la Silésie. En tout cas, cette bataille, qui a coïncidé avec de violents combats et toujours avantageux pour nos alliés, sous Przemysl, décide du sort de Cracovie.
Faut-il rapprocher de ce grand succès russe les bruits de préparatifs de départ qui ont couru, d’après les journaux hollandais, parmi les troupes allemandes de Belgique? Il est certain que le kaiser, pour ralentir l’invasion cosaque vers l’Oder, prélèvera des contingents sur les effectifs cantonnés autour de Bruxelles, et ainsi la victoire de nos alliés aura une répercussion directe sur nos propres opérations sur le champ de bataille occidental.
Les journaux belges se sont transférés à Londres, où ils commencent leur publication.

 

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