Louis Guédet

Jeudi 27 août 1914

9h1/2 soir  Je ne voudrais pas recommencer une journée semblable à celle-ci et aussi déprimante. Tout le monde se sauve, tout le monde fait (dans ses culottes!Déjeuné avec Robert chez mon noble Beau-Père qui cale de plus en plus, c’est çà la pierre !! (Maladie de la pierre, calculs dans les reins ou les voies urinaires).Dans la journée bruits !! racontars ! Tant qu’on veut.

A 11h3/4 je trouve la rue Thiers qui était noire de monde, d’émigrants, peuple peu intéressant qu’enfin on évacuait dehors au diable ! on ne se figure pas ce que ces gens (intéressants peut-être) ont fait de mal ici au point de vue moral. On comprend ce que peut la panique de la foule bête ! veule ! Bon débarras ! Ce soir mon jeune lieutenant du Trésor me quitte pour Noisy-le-Sec. Très gentil, très crâne le petit Brizard, très doux ! Il m’apprend que notre 11ème corps a décimé et mis en déroute le XXIème corps allemand vers Sedan. Souhaitons que le reste de nos troupes ait fait d’aussi bon ouvrage ! Certainement on a cédé à une panique depuis le 20 août…  C’est terrible et honteux mais aussi bien angoissant et il faut se cuirasser le cœur 3 fois pour résister à de telles dépressions !!

Les Mareschal partent demain, rien à leur dire !! Mais la petite femme est plus crâne que le mari. Pauvre et bon ami…  il est Rémois aussi celui-là. C’est dans le sang. Dans l’air quoi…  Je serais curieux si j’en avais le temps de prendre le Matot (Bottin rémois) pour relever la liste de toute cette noble clique qui a fait dans ses culottes (mâles ou femelles) tous ces 3/4 jours-ci. Toute la noble Gent ! a foutu le camp, et à Paris a pris pour le départ des plages agréables et suivi les numéros de trains comme on prend des numéros d’omnibus !! Mme Blondeau et sa séquelle, Mme Émile Charbonneaux 2ème séquelle n’ont des numéros que pour après-demain. Ce qu’elles doivent…  fuir…  dans leurs dentelles…  ou leurs maillots (à toi Polignac dit Parc des sports nuit de juillet !)

Ces noblesses-là…  Putains ! va ! ces dames font dans leurs dentelles !! Çà sent très bon, dit-on !

Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Nous n’avons toujours pas de nouvelles précises sur ce qui s’est passé après les combats qui ont eu lieu près de Charleroi. Depuis hier soir, on sait seulement que la préfecture et les services administratifs des Ardennes ont évacué rapidement Mézières. Des habitants de ce département surtout, continuent à passer à Reims. Le spectacle de ces malheureux arrivant par groupes et ne sachant où aller se réfugier est vraiment pitoyable. Remarqué entre autres misères, aujourd’hui, dans leur défilé, une charrette à moisson attelée d’un cheval et d’une vache, transportant une femme et de jeunes enfants avec un pauvre mobilier entassé hâtivement dans de la paille.

Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

Réfugies belges avec leurs chevaux de trait, Source Wikipédia

Réfugies belges avec leurs chevaux de trait, Source Wikipédia


 Marcel Marenco

Reims, jeudi 27 août 1914

Arrivée de plusieurs milliers d’immigrants, pour la plupart belges. Les malheureux campent sur les places publiques, dans la cour de l’Hôtel de Ville, à la gare, sur les promenades… C’est un spectacle lamentable. Vers 14 heures, je rencontre le proviseur et le censeur du lycée Chanzy et leur famille, en panne sur le boulevard Roederer, à côté d’une montagne de colis. Partis du lycée Chanzy bien avant moi, ils sont arrivés à Reims à 20 heures, après moi…..

En arrivant, ils ont fait une démarche auprès du Commissaire de la gare qui a refusé de s’occuper d’eux, ils ont visité tous les hôtels et restaurants voisins qui, archicombles les ont refoulés…. Ils déclarent ne savoir que faire…
Comme j’ai habité Reims pendant 10 ans, et que je le connais à fond, mon plan est vite établi. Je file à la mairie où j’ai la chance de rencontrer le secrétaire général qui me remet une liasse de laissez-passer en blanc (mais signés et timbrés) pour rapatriement gratuit par chemin de fer, en me disant d’en faire l’usage que je voudrai. J’emmène les familles Lemaigre et Moulis au lycée de jeunes filles, ma femme et moi les réconfortons, les logeons, les nourrissons.

Marcel Marenco
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