Louis Guédet

Mercredi 12 août 1914

8h3/4 matin  Je viens de recevoir la visite de mon sous-lieutenant trésorier-payeur, qui est de Paris dans l’administration des Postes, son Père aussi, il se nomme Brizard : 27 ans. Il pense être dirigé bientôt vers la Belgique. Il m’a dit qu’il avait vu hier un gamin de 14 ans revenant de Liège, blessé au poignet gauche, qui lui racontait que les allemands achevaient les blessés et que dans les rues de Liège où il avait été blessé il n’avait  dû le salut qu’en faisant le mort et que près de lui 2 ou 3 blessés qui avaient remués avaient été aussitôt achevés à coup de révolver. Sauvages ! Et on prend des ménagements envers les prisonniers allemands qui nous arrivent. C’est honteux on ne devrait leur donner que de la bouillie de farine d’orge ou d’avoine comme ils en donnaient à nos prisonniers en 1870, juste de quoi pour qu’ils ne meurent pas de faim. On me rapportait qu’un de ces prisonniers, officier de Uhlan, avait eu le toupet d’inviter à la chasse l’année prochaine le lieutenant français qui l’escortait. Celui-ci lui a répondu qu’il espérait bien qu’il chasserait chez lui avant sans son invitation.

8h1/2 soir  Toujours peu ou pas de nouvelles. Rencontré Fréville (notre receveur particulier des finances) au coin de la rue de l’Étape et de la rue de Talleyrand en face du Petit Paris, à qui je demandais des nouvelles de son fils qui est dans l’aviation (mais aucune nouvelle)…  et en causant de choses et d’autres ayant trait à la Guerre il me disait s’être trouvé quelques instants auparavant avec un Monsieur très chic (rayé) qui convoie en auto des officiers généraux et qui contait qu’ami intime de notre ministre de la Guerre qu’il tutoie, M. Messimy, venant avec un Corps d’Armée de l’Ouest il avait séjourné quelques heures à Paris et en avait profité pour aller serrer la main de son ami Messimy, mais aussi pour tâcher de savoir où se trouvaient ses 2 fils partis sur le front et comme tous les autres dont il ignorait la région ou zone où ils étaient, puisqu’ici nous ne savons même pas où sont nos régiments de garnison.

Or ce Monsieur demandait au ministre de la Guerre de lui dire tout au moins où étaient approximativement ses 2 enfants. Messimy lui répondit : « Mon cher, impossible de vous le dire, mais si je vous disais par contre que d’ici 3 jours vous apprendrez une nouvelle qui vous ferait bondir de joie, vous ne songeriez pas à vous inquiéter de vos enfants car il s’agit du succès de nos armes. » Qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Nous le saurons dans 2 ou 3 jours.

Porté lettres à la Poste de la gare. 2 tentes sont plantées dans la cour près et en face de la salle des 3èmes classes (entre le buffet et l’entrée du grand Hall des billets). En revenant par la place Drouet d’Erlon j’ai vu 40 ou 42 autobus massés par 4 de la fontaine Subé à la rue St Jacques côté St Jacques (est) prêts à partir vers la gare.

Appris par dépêche mort d’Edmond Cosson un mien cousin (il ne reste plus que Charles) décédé en son village de Perthes (Hte Marne) près de St Dizier. Je l’aimais bien et puis…  que de souvenirs d’enfance et de jeunesse disparaissent avec lui. C’était le bon temps où tout était soleil. Que de parties (1872-1880) de chasses, de pêches à St Martin avec Charles Cosson, Edmond Cosson, Henri Cosson. Albert Oudinot, Narcisse Thomas avoué à Paris, docteur Aluison d’Eurville etc…!! Edmond conduisait sa « Blonde », son cheval préféré boire au gué du moulin de St Martin et défiant au retour les 2 ou 3 autres qui l’accompagnaient avec leurs chevaux dans le même but. Partant au galop, arrivant  comme le vent dans la cour de la maison et « la Blonde » emballée s’engouffrant avec son cavalier dans l’écurie qui, ne pensant pas à se baisser pour franchir la porte est abattu net les 4 fers en l’air dans la cour. Pas grand mal ! une bosse à la tête qui aurait du le laisser mort…  Mais il était arrivé bon premier ! C’est sans doute cela qui l’avait ressuscité !!

Heureux jours ! Sans soucis ! Sans tristesses !! En verrai-je jamais de semblables ?!

Impressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Les dépêches annoncent quelques succès d’avants-postes et disent que les allemands ont sommé Longwy de se rendre.

Au cours d’une sortie, j’ai l’occasion d’échanger quelques impression avec M. Prévost, un ancien, rencontré souvent en temps de paix, au stand de la Société de tir. nous parlons de la reconnaissance que nous devons au Belges, après leur résistance si glorieuse et si héroïque à Liège, où ils ont dû, les premiers jours du mois, subir le choc d’une armée allemande de 120000 hommes voulant traverser la Belgique en rafale pour envahir la France par le Nord. Les journaux ont dit que les pertes – 15 à 20000 hommes – devant les forts de cette ville, ont obligé les Allemands à demander une armistice de vingt-quatre heures pour enterrer leurs morts. A défaut d’autres nouvelles, nous formulons l’espoir que ce laps de temps a pu permettre à nos troupes d’avancer en Belgique et à l’Angleterre qui a pris, elle aussi, ses responsabilités dans la guerre en se rangeant à nos côtés, de débarquer les siennes.

Nous n’avons pas de communiqué à lire le 13. Depuis deux jours, des groupes de prisonniers allemands passent en gare. Les premiers blessés arrivent également ; ceux qui sont transportables sont évacués beaucoup plus loin, à Rennes, paraît-il.

Vu le soir, après la sortie de l’hôtel de ville, une auto de la Croix-Rouge quitter la cour de la Grande Vitesse, emmenant sans doute dans un hôpital, deux lieutenants, l’un de chasseurs à pied, l’autre de hussards, paraissant blessés aux bras et causant tranquillement entre eux.

Paul Hess dans La Vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918
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Mercredi 12 août


Jusqu’ici, la guerre commence bien et tous les engagements nous sont favorables.
Diplomatiquement, politiquement, nous n’avons qu’à nous louer des circonstances.
L’Allemagne à l’heure où elle entamait les opérations, a multiplié les fautes.
Son intérêt était d’avoir l’Italie avec elle pour attaquer notre frontière des Alpes et nous immobiliser quelques centaines de milliers d’hommes. Il était aussi de ménager l’Angleterre. Elle avait si bien compris ce dernier point que, brutalement, grossièrement, elle avait proposé au cabinet de Londres un marché : le Royaume-Uni eût assisté impassible aux événements, à l’invasion de la France que rêvait le Kaiser, et Guillaume II se fût borné à prendre nos colonies.
 » Vous me proposez la honte « , a dit Edward Grey au prince Lichnowski.
La diplomatie allemande a si bien manœuvré que l’Italie est resté neutre, en attendant sans doute qu’elle fonce sur les provinces autrichiennes devenues vides de soldats et qu’elle réalise le vœu national : la reconquête de Trente et de Trieste.
Voilà 400.000 ou 500.000 hommes perdus pour l’Allemagne et qui opéreront à un moment donné contre son alliée l’Autriche.
L’Angleterre, qui certes n’eût pas abandonné la France, mais dont les mouvements eussent pu être plus lents , a été avertie des prétentions allemandes par les déclarations naïves et brutales à la fois de l’ambassadeur allemand à Londres. Elle préparait son armée et sa flotte pour se trouver en ligne dès l’ouverture de la guerre.
Dans l’ordre politique, l’Allemagne s’est lourdement trompée. Ses indicateurs de 1870 valaient mieux que ceux de 1914 . Elle nous croyait divisés, irrémédiablement, déchirés par les partis politiques, incapables d’entente. Or, son agression a immédiatement réalisé l’accord. Une solidarité, une fraternité se sont accusées telles parmi nous que, de mémoire d’hommes, on n’en trouverait pas de comparables. Ceux qui niaient jusqu’à l’utilité des armées ont marqué un enthousiasme admirable pour la défense nationale.
Le chancelier de Bethmann-Hollweg avait supposé qu’il réduirait notre pays à la faveur de ses disputes. Il s’est heurté à un front continu de bons Français, qui n’avaient plus d’autre pensée que de sauvegarder, avec l’intégrité du sol national, la civilisation et le droit.
Enfin, l’on s’était imaginé, bien à tort, que l’état-major allemand était impeccable. IL y a bien un de Möltke à sa tête, mais il n’est que le neveu de l’autre : il ne paraît pas avoir hérité de ses talents. Il a commis la faute initiale d’attaquer la Belgique. Il avait pensé, sur la foi de n’importe quels éclaireurs diplomatiques, que les Belges ne résisteraient pas à l’armée allemande, qu’ils seraient trop heureux de coopérer à l’agression contre la France et de faciliter la marche des soldats germaniques. Ce de Möltke était si bien persuadé de leur lâcheté et de leur félonie qu’il avait essayé de négocier avec le cabinet de Bruxelles. Il a été bien reçu; ses troupes ont été encore mieux reçues devant Liège. Il a trouvé la bravoure à la place de la lâcheté, la loyauté indéracinable à la place de la félonie.
L’attaque de la neutralité belge a d’abord porté à l’Allemagne un préjudice moral énorme. Tous les petits peuples sont en armes, prêts à briser l’assaut qu’elle pourra tenter de donner à l’un ou à l’autre. L’Angleterre a été entrainée à agir immédiatement, à la nouvelle de l’acte monstrueux des Allemands. Dans le monde entier, la réprobation a éclaté contre le procédé honteux de la Germanie barbare.
Mais il il y plus. Comme les Belges ont écrasé à Liège un corps d’armée allemand, comme 120.000 Allemands au total ont été arrêtés devant la ville, l’état-major français, l’état-major belge, l’état-major anglais ont eu le temps de prendre toutes leurs précautions.
Il est grave de subir au début d’une campagne une défaite aussi caractérisée. Les conséquences de cette défaite se marquent déjà.
Le Kaiser comptait être le 11 à Paris. Or, nos troupes débordent la frontière, nos deux ailes sont en Belgique et en Alsace, notre concentration a pu s’achever, et les Russes sont entrés en Prusse.
La Belgique continue à faire merveille.
Des masses importantes de cavalerie allemande -plus de 10000 hommes-ont franchi la Meuse, prés de Liège et prés de Huy , et ont débouché en Hesbaye, à proximité du front de l’armée belge.
Il est évident que leur but était de pousser un raid, si possible, vers Bruxelles, et de terroriser la capitale. On les a vus à Tirlemont, à St Trond, dans divers cantons du Limbourg, mais les belges se sont bravement défendus. Ils ont repris Landen, nœud de chemins de fer important, que l’ennemi avait occupé, et ont repoussé ses avant-postes sur toute le ligne. Le général von Emmich, le vaincu de Liège, qui est le généralissime de l’ armée allemande dans l’est de la Belgique, tient sa situation pour si périlleuse et si compromise, qu’il se fortifie dans la ville. Il tient la ville, mais les forts sont toujours aux mains de l’héroïque armée du général Leman. Les contingents français, belges et anglais sont désormais en contact étroit, dans une partie de la Belgique qu’il n’y a point lieu de préciser, et les états-majors se consultent en vue des opérations futures.
On Continue à arrêter quantité d’espions à Namur, à Bruxelles, à Anvers. Ces sujets de Guillaume II se considéraient comme chez eux. Ils s’imaginaient qu’en quelques heures, ils pourraient se rendre maîtres de la Belgique. Ils doivent apprécier désormais la gravité de leurs erreur.
Les deux croiseurs rapides allemands, le Breslau et le Goeben, qui avait bombardé Bône et Philippeville le 4 août, et qui s’étaient ensuite enfuis à toute vitesse pour se soustraire aux escadres française et anglaise, sont arrivés à l’entrée des Dardanelles.
Que feront les Turcs? D’après les règles du droit des gens, ils doivent les désarmer ou les renvoyer dans les 48 heures, mais il est douteux qu’ils se conforment à ces prescriptions d’ordre international. Nul n’ignore que l’influence allemande reste prépondérante à Constantinople et que le général allemand Liman von Sanders est chargé d’y réorganiser l’armée.

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