Louis Guédet

Mercredi 26 août 1914

11h soir  Journée déprimante. Tout le monde est affolé et se rue vers la gare pour se sauver. On ne connait plus rien, plus personne. On se sauve pour sauver…  sa chère petite peau !! Si ce n’était triste et écœurant…  ce serait très drôle. Là on juge et on jauge les bravoures !! Les noblesses de cœur !!

Les deux lignes suivantes sont rayées.

Toute la sainte et haute séquelle (ce mot était à l’époque un terme péjoratif qui désignait les clients d’un homme méprisable) quoi !! s’enfuit, non pas vers la frontière non ! mais vers les plages agréables de l’ouest. Là on pourra parader, raconter ses hauts faits, lire avec de petits frissons, si agréables quand on est bien à couvert et à l’abri des coups, lire dis-je les horreurs de la Guerre, les incendies, les pillages, les assassinats…  les mutilations surtout de ces bons Diables de rémois qui ont été assez vernis (parce qu’ils n’ont pas eu les moyens ou encore parce qu’ils ont estimé que leur devoir était de rester là) de ne pas faire…  tête…  non dos à l’ennemi. Ah ! que ce sera charmant de se retrouver dans quelques mois et de reprendre ses petits potins et papotages d’antan…  Ma chère ! Ma Mignonne oh ! ah ! que nous avons été malheureuses !! nous n’avons même pas pu avoir du Champagne dans la plage où nous étions, il n’y avait personne à voir ou à recevoir…  Pas de viande tendre, pas de beaux turbots…  Oh ! que nous avons soufferts !! Pas de nouvelles ! etc…  etc…  Et ensuite par remord de conscience, oh ! si peu ! Et Mme X ? et M. Z ? Melle B ? M.M. D et R, ces jeunes gens si biens ?…  « Morts, morts, tués, blessés !!! oh que c’est malheureux !! Vraiment ce n’est pas de chance, et patati et patata !!  Oui mais notre petite peau est bien fraîche ! bien rondelette et surtout pas trouée par ces petites balles de mitrailleuses qui sont si gentilles à voir.

Malédiction sur ces gens là !! C’est tout ce que je puis dire !! Quand on a passé une journée comme celle que je viens de passer au milieu de tous ces affolés !

Et cependant je ne puis croire que Reims sera occupé. Que nous n’aurons pas la Victoire !! C’est une obsession pour moi, nous devons être victorieux d’ici quelques jours !

A midi le fils Eydoux, de Besançon, me fait dire par un sergent du 132ème qu’il est là au buffet de Reims avec son auto conduisant le général Bonneau (limogé suite à la perte de Mulhouse qu’il avait libéré (1851-1938)) à qui on vient de retirer son commandement après ses fautes en Haute-Alsace où il a laissé décimer ses troupes à Dornach. J’y cours et je vois ce brave garçon qui est plein d’espoir et me quitte en me confiant un casque du 99ème allemand et une épée ramassée sous les feux de Dornach. A côté de lui un lieutenant-colonel d’infanterie me dit : « Vos Rémois sont bien affolés. Ce sont des imbéciles !! » – « Je quitte le Général Joffre et tout est à l’espoir au succès pour lui et son entourage !! »

Je lui réponds « Colonel je suis de votre avis, les Rémois sont des peureux et des idiots, moi aussi j’ai Confiance et Espoir ! Dieu nous entende ! ».

mpressions, Louis Guédet, Notaire et Juge de Paix à Reims. Récits et impressions de guerre d'un civil rémois 1914-1919, journal retranscrit par François-Xavier Guédet son petit-fils

Paul Hess

Dès le matin, la cour de la gare est remplie de soldats belges échappés de Namur et arrivés par Rocroi, qu’ils avaient gagné à pied.

Il y a des chasseurs à pied, de l’artillerie, du génie, de l’infanterie, de la cavalerie et quelques prêtres portant le brassard de la Croix-Rouge ; les vêtements de la plupart de ces hommes sont salis et déchirés. L’un d’eux est coiffé avec un képi du 91e français ; un prêtre l’est avec une casquette ordinaire à visière.

Un télégraphiste militaire auprès de qui je me renseigne, me donne une cartouche de son Mauser. « Souvenir de la Belgique », me dit-il, en m’expliquant que ce groupe représente une partie de la garnison de Namur, ou plutôt des 6 à 7000 hommes qui en restent, alors qu’elle comptait 40000 combattants.

– Un certain énervement peut être constaté parmi la population de Reims. Au bureau, tout à l’heure, un engagiste s’est étonné qu’il ne soit pas question d’évacuer. Depuis hier, l’affluence est considérable au service des « laissez-passer » fonctionnant à la Mairie. De nombreuses familles s’en vont. Notre ville se vide à vue d’œil.

Autour des évacués arrivant en foule, des groupes se forment, écoutant leurs récits fort impressionnants. Cet exode continu des habitants des Ardennes, la rareté des nouvelles que l’on soupçonne très graves et, au surplus la déplorable et malheureuse histoire du dirigeable, dont les journaux n’ont dit mot, ne sont pas pour rassurer nos concitoyens. Ils fuient.

– Aux « laissez-passer », un inspecteur du Travail de Charleville, nous apprend qu’aussitôt le départ du train qui l’a amené, la nuit précédente, les voies ont été coupées.

Un collègue me met en garde contre les laissez-passer délivrés à Pagny s/Moselle, le cachet de la mairie ayant été pris par les Allemands à cet endroit, d’après une dépêche communiquée par la sous-préfecture.

Source : Paul Hess dans La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918

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Un aller-retour à Reims

Liard, mercredi 26 août 1914
Grâce à cette circonstance, nous franchissons les postes sans l’ombre d’une difficulté, et nous arrivons à Liard à 4 heures du matin. Les automobiles, les voitures et les bicyclettes parties en même temps que nous, arrêtées fréquemment en cours de route, n’y arrivent que vers 10 heures.

A 11 heures et demi, départ en chemin de fer pour Laon, les wagons sont archi-combles. Les voyageurs partagent leurs provisions. A 14 heures et demi, arrivée à Laon, à 15 heures et demi, départ pour Reims où j’arrive à 17 heures. J’y trouve ma femme (très malade) en train de présider à l’installation d’un hôpital.

Marcel Marenco

L’auteur : Marcel (dit Jules) MARENCO

Marcel Marenco est né en 1867 à Saint Jean des Vignes (Saône et Loire), petit-fils d’un émigré italien, fils d’un contrôleur des Contributions, il est le dernier d’une famille de trois enfants.

Parcours professionnel :

à 10 ans, il entre comme pensionnaire au collège d’Autun d’où il sortira avec le baccalauréat. Il commence sa vie professionnelle comme maître d’étude, puis commis aux écritures dans un lycée. Après avoir passé plusieurs concours, il devient économe de lycée.

Pendant toute sa carrière professionnelle, il sillonne la France: Avallon, Caen, Saint-Quentin, Macon, Brest, Tours, Reims, Châlons-sur-Marne, Rochefort, Charleville…

Quand éclate la guerre en août 1914, il a 47 ans et occupe le poste d’Économe du Lycée Chanzy de Charleville depuis 5 ans. Il vit seul à Charleville: son épouse, elle aussi économe, exerce à Reims, (mari et femme n’ont pas pu obtenir d’être affectés dans la même ville), un de ses frères habite à Alger, l’autre à Paris, et sa mère vit en Saône et Loire (il a perdu son père vingt ans plus tôt).

A la déclaration de guerre, il décide, conscient qu’il va être témoin d’évènements hors du commun, d’écrire un journal dans lequel il inscrit au jour le jour, sa vie à Charleville, il prend des photos, glane et entasse objets et documents. Ce journal débuté en août 1914 prend fin brusquement en septembre 1917 le jour où il apprend le décès de sa femme, elle est morte deux ans plus tôt sans qu’il en ait été averti.
Après la guerre, il est nommé à Metz pour y réorganiser le lycée. Il continue sa carrière à Bordeaux, puis Sceaux et Vanves (région parisienne).

Il prend sa retraite en 1929 et partage alors sa vie entre la région parisienne et la Saône et Loire. A cette époque, il se remarie, le couple a cinq enfants.

Marcel Marenco décède en 1958 à l’âge de 91 ans.

Les extraits, où il est question de Reims, cités dans ce site viennent de son journal du Lycée Chanzy voir le lien ci-dessus

(extraits – © Marenco 2004)

Voir la suite sur ce lien : http://www.cenelle.fr/charleville/01-charleville.html


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Juliette Breyer

Mon Charles,

Ton parrain est libéré, mais pas pour longtemps. Il est venu chez nous la semaine dernière et il a voulu que je lui fasse à dîner pour lui et deux de ses camarades. Encore bon qu’il faisait beau: j’ai pu les installer dans la cour. Notre cuisine est si laide. J’aurais été honteuse. Enfin j’ai fait du mieux que j’ai pu et ils ont été contents.

Mme Blanchard, la marchande de légumes, est revenue une seconde fois pour réclamer une vingtaine de francs mais je ne lui donnerai pas tant que tu ne l’auras pas certifié.

Il y a beaucoup de troupes de passage; on parle très bas d’une retraite de notre Armée. Ce serait désolant. Sacrifier tant d’hommes et ne pas gagner. Mais j’interroge un soldat et il me dit que c’est une retraite voulue. Enfin j’ai confiance au pays et surtout pourvu que tu me reviennes. Le reste m’importe peu.

Si tu voyais, mon Charles, ces pauvres diables. Ils me demandent si j’ai des petites cartes, un bout de papier, peu importe. Ils n’ont pas d’argent et ils veulent écrire à leur famille. Je pense à toi et c’est d’un bon cœur que je leur distribue. Ils ont les larmes aux yeux. C’est le meilleur des mercis, mais en voyant leur détresse je me demande si tu n’es pas plus malheureux. Les quelques lettres que je reçois me remettent un peu le cœur mais tu ne te plains pas. Tu me le caches peut-être. Pauvre Lou, on était si heureux. Quand tu reviendras, je te ferai oublier toutes tes misères.

Je te quitte aujourd’hui, plus triste que d’habitude. Encore bon que j’ai mon petit coco pour me consoler un peu.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu’elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu’au 6 mai 1917 (avec une interruption d’un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne


Mercredi 26 août

Notre action offensive se développe dans la région lorraine, entre Nancy et les Vosges. Elle progresse même sur plusieurs points, malgré le retrait sur St-Dié. L’ennemi, en tout cas, a subi des pertes considérables. Plus de 1500 cadavres ont été relevés sur un espace des plus restreints. Dans la Woëvre, à l’est de Verdun, aucune attaque ne s’est encore produite.

Dans le Nord, la grande bataille se livre et notre résistance continue vigoureusement, bien que la ligne franco-anglaise ait été légèrement ramenée en arrière.
On annonce la mort sur le champ de bataille du prince Frédéric de Saxe-Meiningen, parent de Guillaume II par alliance.
Un Zeppelin a vainement essayé de bombarder Anvers; le maréchal von der Goltz, technicien militaire, ancien instructeur des troupes turques, a été nommé gouverneur général de Belgique.
Les Russes ont enlevés de nouvelles villes dans la Prusse orientale.
Le cabinet Viviani s’est réformé sur des bases nouvelles : Mr Millerand prend la Guerre, Mr Delcassé les Affaires étrangères, Mr Ribot les Finances. Deux socialistes entrent dans la combinaison : Mr Sembat aux Travaux Publics et Mr Jules Guesde, ministre sans portefeuille.
Le général Galliéni est nommé gouverneur militaire de Paris. Un décret est pris pour assurer la nomination à des grades supérieurs et sans condition d’ancienneté d’officiers qui se seraient distingués sur les champs de bataille. C’est le rajeunissement des cadres.

 

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